Michel Griffon propose une synthèse de sa réflexion d'agronome et d'économiste sur l'avenir de l'agriculture à l'heure du nouvel âge écologique.  

Le texte de Michel Griffon dresse un panorama des enjeux que devra relever l’agriculture pour le XXIème siècle, en esquisse les réponses et les conditions nécessaires au succès. Il reprend pour l’essentiel une leçon inaugurale à l’Ecole Supérieure d’Agriculture d’Angers et fait suite aux nombreux essais parus sur le thème "nourrir le monde" depuis 2006. Michel Griffon présente ici la synthèse d’une réflexion d’agronome et d’économiste, qui s’est prolongée dans le débat du Grenelle de l’Environnement et s’est cristallisée dans le terme d’ "agriculture écologiquement intensive" et à "haute valeur environnementale".

Le texte, facile d’accès, est construit en trois parties. La première présente "la problématique agricole du présent et du passé". La deuxième propose "une nouvelle technologie écologiquement intensive pour les territoires", et enfin, la troisième esquisse les nouvelles politiques agricoles qui se doivent d’accompagner le changement.

Michel Griffon commence par nous rappeler que la question de l’alimentation de la population a toujours été centrale dans l’histoire de l’humanité. Cependant, il déplore qu’elle fût mise de côté ces dernières années, car voici qu’elle resurgit avec plus de force, et à plus grande échelle. Ainsi, pour faire face au défi des neuf milliards de personnes à nourrir en 2050, il appelle à une nouvelle révolution technique. Il compare l’effort à effectuer, avec celui qui a bouleversé les campagnes à partir des années 1930, marquant autant la reconstruction de l’Europe après la Deuxième Guerre mondiale, que la Révolution Verte en Asie et en Afrique dans les années 1970 (p.15-16). Prenant acte des crises de surproduction et des "externalités négatives" (dégradations de l’environnement), l’auteur propose de faire plus, et mieux, c’est-à-dire d’augmenter la production en consommant moins (d’intrants, de carburant…). "Partout dans le monde, les agricultures sont confrontées à une mutation de leur contexte mais avec des équations différentes en termes de contraintes et d’opportunités" (p.22).

Pour résoudre cette équation, cette nouvelle technologie doit reposer sur "l’utilisation intensive des mécanismes écologiques naturels des écosystèmes" (p.28). Elle doit répondre à quatre variables (quantitative, qualitative, répondre à des "services écologiques" et permettre l’adaptation au changement climatique). Cette technologie – qui assurera autant la gestion de la biodiversité et l’entretien des paysages que la production d’agrocarburants –, nécessitera une agriculture et un élevage "très intensifs en connaissances techniques et en gestion des interactions entre les différents utilisateurs des écosystèmes. (…). Tout cela fait, entre autres, que ce nouveau type d’agriculture ne pourra s’instaurer qu’avec des politiques publiques d’appui" (p.66).

Afin d’imaginer des politiques fortes d’accompagnement, l’auteur nous propose une réflexion prospective mondiale et à long terme, qui "s’impose sur le court terme pour la définition des politiques" (p.69). Pour l’Europe, les objectifs à suivre seraient : "dans le respect des engagements à l’OMC, [produire] des biens alimentaires, énergétiques et destinés à la chimie verte. D’abord pour la couverture des besoins européens, mais aussi pour participer aux exportations nécessitées par l’importation de la demande mondiale. (…). Le tout en convergeant autant que nécessaire vers des niveaux de compétitivité compatibles avec ceux du marché mondial, en visant autant que possible des conditions de qualité exemplaires, en protégeant les spécificités des produits, des méthodes de production et des origines européennes, en maintenant une agriculture familiale d’entreprise en particulier dans les régions fragiles, en assurant aux producteurs un revenu stable et une distribution équitable, et en demandant aux producteurs d’assurer la responsabilité de la gestion viable des écosystèmes qu’ils contrôlent" (p.98).

Concrètement, cela se traduit par la mise en place de deux outils : la certification et le contrat, c’est-à-dire l’établissement de nouvelles règles. Michel Griffon imagine la définition de la mention "Haute Valeur Environnementale" (HVE), au même titre que le bâtiment possède sa labellisation "Haute Qualité Environnementale" (HQE). Les critères relevant de cette appellation et les pratiques s’y rattachant seraient à définir collectivement. Les pratiques des agriculteurs pourraient être reconnues par le consommateur à travers trois niveaux distincts, ou pourraient faire l’objet de subventions publiques. La même logique se retrouverait dans l’établissement de contrats ; à l’image de ce qu’ont été les CTE et les CAD. "L’idée fondamentale du contrat est de convenir, entre les agriculteurs et les pouvoirs publics, des plans d’amélioration donnant lieu à subventions et qui sont vérifiables." (p.107). Une idée neuve serait que les agriculteurs proposent eux-mêmes leurs contrats, dans le double objectif de lutter contre les asymétries dans la négociation et d’imposer les connaissances locales. " Il est par ailleurs évident qu’aucune technocratie, même intelligente, ne peut trouver à elle seule une solution optimale ou, à défaut, la solution qui pourrait faire consensus" (p.112).

Dans les vingt dernières pages du livre, l’auteur centre son propos sur les agriculteurs : "il n’y a pas d’autres solutions pour les agriculteurs que de se saisir de cette problématique et d’en assurer pleinement la responsabilité au titre de la société tout entière" (p.115). Ce défi est stimulant pour les agriculteurs, notamment car la recherche "ne pourra plus se passer de l’expertise locale des producteurs agricoles" (p117). Pour y faire face, l’auteur invite les agriculteurs à devenir de fins techniciens, travaillant de concert avec une recherche agronomique verte, des ingénieurs devenus "agro-écologues", et en capacité de négociations avec les différents acteurs socio-économiques. C’est donc une agriculture hautement technicienne et confiée à des agriculteurs hyper-compétents que nous propose Michel Griffon.

Cette analyse permet de mettre à jour la question centrale qui manque au tableau décrit : sur quel(s) modèle(s) socio-économique(s) s’appuyer ? Qui le(s) porte(nt) et qui s'en porte(nt) garant(s) ? La démographie agricole et l’éclatement des modèles professionnels nous obligent d’abord à analyser le présent pour penser un avenir, sans quoi le risque est de réitérer un énième plan de développement pensé par le haut et sans réelle efficacité face aux enjeux présentés (auxquels nous pouvons rajouter celui de l’emploi et de l’occupation du territoire comme condition de son entretien et de sa dynamique).

Concluant sur le sujet des pays du Sud, l’auteur nous rappelle très justement dans les dernières pages qu’"un des grands problèmes que les paysanneries des pays en développement ont rencontré depuis longtemps est simplement le fait qu’elles sont très souvent socialement méprisées" et qu’ "il n’y a pas d’autre issue pour elles, et ceci constitue un préalable, que de s’organiser de façon à constituer un véritable pouvoir économique et politique (…)." (pp.139-141). Ces remarques s’appliquent aussi à l’histoire de la paysannerie française. La modernisation d’après-guerre a été une révolution sociale, avant d’être une révolution technique. Les jeunes paysans formés au sein de la JAC, et forts de leur devise "voir, juger, agir", ont renversé les anciens modèles avec engouement et fierté, dans un contexte politique et économique qui leur était favorable. Nous ne pouvons pas en dire de même aujourd’hui#nf#