<p>Michael L&ouml;wy, un des principaux penseurs marxistes contemporains d&eacute;fend une de ses id&eacute;es phares, l'&eacute;cosocialisme.</p>

"Le monde souffre d’une fièvre provoquée par le changement climatique, et la maladie est le modèle capitaliste de développement", disait Evo Morales, président de la Bolivie, en 2007  . L’écosocialisme se veut le remède à cette maladie qui plonge l’humanité dans un avenir aussi inconnu qu’incertain.

Pour les tenants de ce courant philosophique et politique relativement peu connu (pour l’instant ?), le salut de l’humanité passe par "l’association du ‘rouge’ – la critique marxiste du capital et le projet d’une société alternative – et du ‘vert’" propre à l’écologie politique  . Si "tout socialisme non écologique est une impasse"  , "une écologie non socialiste est incapable de prendre en compte les enjeux actuels"  . Voilà donc pour les bases théoriques de l’écosocialisme : la conciliation du socialisme marxiste et de l’écologie politique, bien loin des coalitions gouvernementales "rouges-vertes" qui ont émergé dans plusieurs pays européens ces dernières années "autour d’un programme social-libéral de gestion du capitalisme"  .

Michael Löwy, l’un des théoriciens principaux du mouvement, compile dans ce petit ouvrage quelques articles visant à explorer différents aspects de la mouvance écosocialiste – une façon simple et directe de la présenter au grand public. Clair et accessible, cet ouvrage mérite vraiment d’être lu et diffusé: il éclaire d’un point de vue tout à fait intéressant la situation critique dans laquelle l’humanité se trouve en mobilisant des ressources philosophiques – Karl Marx, Max Weber, Walter Benjamin et bien d’autres – qu’il réactualise pour servir sa pensée. On en finit la lecture déterminé à changer le monde aux côtés de l’auteur, révolté de toutes les consciences molles qui nous entourent et qui semblent ignorer que l’humanité court à sa perte, entraînant avec elle tout un écosystème.

L’objet en soi – et c’est quelque chose de toujours important pour quelqu’un comme moi qui aime les livres – est modeste mais beau, petit, léger ; la couverture est attrayante et sympathique et, surtout, le nom de la collection m’a séduit : Les Petits Libres. Enfin bon, je vais quand même éviter de faire trop de publicité à un livre qui critique l’industrie publicitaire avec une telle virulence – et avec raison !

La philosophie écosocialiste naît d’une constatation simple : la crise écologique est bien réelle dans le monde du XXIème siècle, et seule une rupture radicale avec l’ordre capitaliste établi permettra à l’humanité de sortir du cercle vicieux dans lequel l’a plongé ce système fondamentalement mauvais. Les théoriciens du courant procèdent donc, comme je le disais plus tôt, à une sorte de réactualisation de la pensée marxiste à l’orée de la crise écologique. Ils critiquent en effet dans la philosophie du penseur allemand l’absence totale de considération écologique, à une époque où, il faut le dire, révolutions industrielles obligent, personne ne s’en préoccupait !

Ainsi, Marx dénonçait la contradiction inhérente du capitalisme entre les forces productives et les rapports de production, mais lui-même n’avait pas perçu ce que James O’Connor, l’un des pionniers de l’écosocialisme nord-américain soulignait : le capitalisme contient également une contradiction irrésoluble entre les forces productives et les conditions de production  . En effet, si Marx prônait un changement de civilisation, il ne remettait pas pour autant en cause la logique expansive du capitalisme ; s’il souhaitait redistribuer les cartes de la production de richesses, il ne remettait pas en cause la nature virtuellement illimitée de la production et le productivisme subséquent. Michael Löwy évoque à cet égard la logique "continuiste" de Marx et Engels, où le socialisme est vu comme un moyen de faire "sauter les chaînes" par lesquelles le système capitaliste contenait le "développement illimité des forces productives"  .

Cela étant dit, la philosophie écosocialiste se démarque de celle, proposée notamment en France par Serge Latouche, de la décroissance. "La critique culturelle du consumérisme proposée par les ‘objecteurs de croissance’ est nécessaire, mais insuffisante", écrit l’agronome Daniel Tanuro, cité par Michael Löwy  . L’écosocialisme propose l’extension de la démocratie à d’autres secteurs de la vie publique que la politique, avec, en premier lieu, le pouvoir de contrôler démocratiquement les choix économiques – une incursion dans le régime de propriété privée sacralisé depuis le XVIIIème siècle que revendiquent les théoriciens du mouvement. La politique économique doit être fondée sur des considérations radicalement opposées à celles qui ont cours aujourd’hui ; au règne du profit doit être substitué celui de l’intérêt général, celui des besoin sociaux – et pour ce faire, c’est une planification démocratique de l’économie qu’il faut mettre en place. "La conception socialiste de la planification n’est rien d’autre que la démocratisation radicale de l’économie : s’il est certain que les décisions politiques ne doivent pas revenir à une petite élite de dirigeants, pourquoi ne pas appliquer le même principe aux décisions d’ordre économique ?"  . L’écosocialisme prend aussi parfois des accents "deuxième gauche" tels que l’on peut en trouver dans le célèbre manifeste de Michel Rocard publié en 1969  .

Citant un exemple concret, l’auteur prend à parti la publicité, manifestation la plus évidente et la plus cynique d’un capitalisme fou et cible privilégiée des mouvements altermondialistes, symbole du paradigme consumériste dans lequel nous nous sommes servilement enfermés. Celle-ci, qui "bourre non seulement les boîtes aux lettres mais aussi les crânes des individus"  , est un "immense gaspillage des ressources (matérielles et financières) limitées de la planète"   – sans parler du gaspillage en termes de capital humain, puisque des milliers d’individus mettent leur esprit, leur intelligence et leur créativité au service de cette industrie qui soumet "les besoins des individus aux nécessités mercantiles du capital"  .

Enfin, pour conclure sur une note un petit peu moins déprimante – car force est de constater avec Michael Löwy et Joel Kovel que "personne ne peut lire ces prescriptions […] sans un certain découragement, tant elles semblent éloignées de l’état actuel du monde réellement existant, qu’il s’agisse des institutions ou des niveaux de conscience"   – l’auteur cite quelques exemples – aux Etats-Unis, au Brésil – d’expériences écosocialistes – théoriques dans le premier cas, pratiques dans le second – plutôt réussies, et en tout cas porteuses d’espoirs. Bon, d’accord, le panégyrique de Chico Mendes, militant politique socialiste et écologique brésilien qui a mis sa vie au service de ses idéaux – la défense de la forêt amazonienne et des petits paysans qui y travaillent dans une situation de servitude intolérable – se conclut abruptement par son assassinat politique. Dans la catégorie "porteur d’espoirs", on a vu mieux… Mais la beauté de son combat et son émouvant testament laissent à penser que, demain, peut-être, le Soleil se lèvera sur une société plus rouge, plus verte, plus belle, plus juste… #nf#