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Histoire

Une mémoire de papier. Les historiens de village et le culte des petites patries rurales à l'époque contemporaine

Couverture ouvrage

Franois Ploux
Presses universitaires de Rennes (PUR) , 344 pages

Des historiens au village
[dimanche 06 novembre 2011]


Une étude riche et solidement documentée sur le travail des historiens de village, de la Restauration à la III e République

Nous avions rendu compte, ici même, de la parution en mai dernier d’une importante étude d’Odile Parsis-Barubé consacrée à l’invention de l’histoire locale par les sociétés savantes provinciales entre la Restauration et le Second Empire. Hasard du calendrier éditorial, au début de l’été les Presses universitaires de Rennes publiaient le dernier ouvrage de François Ploux, Une Mémoire de Papier, consacré aux "historiens de village" et au "culte des petites patries rurales à l’époque contemporaine". Bien loin de recouper l’étude d’O. Parsis-Barubé, ce livre la complète heureusement. Sur un plan chronologique d’abord : l’étude de François Ploux embrasse un large siècle, qui débute avec la Monarchie de Juillet et s’achève à la fin des années 1930. Mais surtout, même si les deux auteurs semblent traiter de sujets proches, ils concentrent leur attention sur des acteurs bien distincts.

S’attachant à l’étude des principales sociétés savantes, Mme Parsis-Barubé mettait en évidence le rôle capital d’une élite provincial érudite, principalement constituée d’aristocrates locaux et d’ecclésiastiques. C’est un tout autre monde que décrit François Ploux. L’auteur opère un changement d’échelle, remarquant dès l’introduction que, si l’on connaît bien les figures de bourgeois ou d’aristocrates qui animent les sociétés savantes provinciales, "on s’est moins préoccupé des strates inférieures de cette nébuleuse intellectuelle". C’est donc vers les "fantassins de l’érudition" que se tourne l’historien, vers les monographes sans gloire, enracinés dans leur village, qui n’intégreront jamais véritablement l’élite érudite provinciale.

L’étude que nous propose François Ploux s’organise en huit chapitres. Les quatre premiers composent une très intéressante étude historiographique sur le recrutement des historiens de village et leurs méthodes de travail. Cette première moitié de l’ouvrage est à notre sens la plus intéressante. S’appuyant sur des données très riches (l’auteur mentionne notamment la ressource fondamentale que constitue désormais Gallica  pour l’étude des sociétés savantes), Fr. Ploux livre d’abord une analyse sociologique des historiens de village, mettant en évidence l’évolution du recrutement : si le travail de description archéologique locale est d’abord entrepris par des membres des sociétés savantes, bourgeois ou aristocrates fortunés, il est confié dès les années 1850 à des hommes plus modestes, instituteurs et curés de campagne, que François Ploux désigne comme l’"armée de réserve de l’érudition provinciale" . Le rôle de ces chercheurs est clairement défini, et leur travail étroitement encadré par les sociétés savantes : le monographe doit décrire les sources historiques, les monuments archéologiques de son village ; il ne doit jamais s’aventurer dans le domaine de l’interprétation des faits, et encore moins livrer des considérations dépassant le cadre étroit de la commune et de la paroisse de résidence. Le monographe n’est donc pas un savant : "Toute incursion dans le domaine réservé de l’histoire nationale ou provinciale fait l’objet d’un rappel à l’ordre" de la part des sociétés d’érudition implantées dans les différentes villes .

Tâche ingrate donc que celle du monographe ! Et pourtant, François Ploux décrit des hommes heureux de leur sort, attaché à leur travail, et qui n’ont souvent pas d’ambitions supérieures. C’est que les curés de village comme les instituteurs se recrutent souvent dans des familles d’agriculteurs ou de petits artisans. Détaché de leur milieu d’origine par un sacerdoce laïc ou religieux, les auteurs n’en conservent pas moins un certain attachement à la "petite patrie" rurale et au mode de vie agricole – attachement qui constitue, d’ailleurs, la principale motivation des auteurs. S’ils ne cherchent pas à gagner les hautes sphères de la société érudite, les historiens de village entendent cependant tirer de leur travail un bénéfice local : aux yeux du paysan, l’instituteur ou le prêtre qui connaît l’histoire de son village n’est plus seulement détenteur d’une science abstraite tirée des livres, mais d’un savoir concret qui fait écho aux propres connaissances du paysan. Le prêtre ou l’instituteur capable de raconter l’histoire de son village s’attire ainsi plus facilement la sympathie de ses voisins et gagne auprès d’eux en autorité. Fr. Ploux montre bien que cette relation entre l’historien et les habitants d’un village est centrale. C’est elle qui explique et justifie la démarche du monographe : le curé dédie ses livres à ses paroissiens, l’instituteur aux villageois ; dans tous les cas, la monographie est envisagée comme un outil de démocratisation du savoir historique.

De ce fait, la monographie villageoise joue un rôle fondamental dans la mise en œuvre d’une éducation civique (républicaine) ou morale (catholique). C’est ce que François Ploux démontre dans la seconde moitié de son ouvrage. Quatre chapitres sont consacrés aux rapports entre village et nation, entre petite et grande patrie. Les historiens de village, curés ou instituteurs, se sentent en effet investis d’une responsabilité. C’est à eux qu’échoit la tâche de maintenir un certain équilibre dans leur communauté ; et d’abord, en temps de révolution industrielle, de lutter contre l’exode rural et de favoriser l’enracinement des jeunes générations au sein de leur petite patrie. Dans les monographies de village, la "petite patrie" est fréquemment décrite comme "un havre d’innocence et de pureté, par opposition à la ville immorale et gangrenée par la corruption". Puisque les monographies locales entendent définir ou redéfinir l’identité villageoise, il est normal qu’elles deviennent le terrain d’affrontements politiques. Aux monographies républicaines des instituteurs s’opposent ainsi les monographies nostalgiques des prêtres qui, pour répondre aux angoisses du moment, décrivent bien souvent la quiétude d’un Ancien Régime fantasmé.

Les chapitres "politiques" de cette étude auraient sans doute gagné à être raccourcis, car le lecteur a parfois l’impression que l’auteur se répète. Il n’en demeure pas moins que François Ploux livre ici une analyse fine et précise portant non seulement sur le travail concret des historiens de village, mais aussi sur leurs motivations et sur l’accueil qui leur est réservé par un lectorat à la fois local et érudit. Le principal mérite de M. Ploux est sans doute d’être parvenu à livrer une synthèse des problématiques de l’historiographie localiste, sans jamais s’éloigner de la réalité concrète du travail accompli par les auteurs de monographies. Il livre ainsi un portrait de groupe des historiens de village auquel le lecteur se réfèrera toujours avec profit. .

 

 

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