Un guide fiable et complet qui décortique dans le détail les plus grandes œuvres vocales de Bach à destination d’un large public. 

On n’arrête plus Gilles Cantagrel : après l’imposant volume consacré aux cantates paru l’an dernier chez Fayard, le voici à nouveau sur la brèche avec un ouvrage consacré aux autres œuvres vocales de Bach – les passions, les messes, les motets, plus quelques autres productions issues de recueils provenant de l’entourage de Johann Sebastian Bach (Notenbüchlein d’Anna Magdalena Bach, la seconde femme de Bach, Musicalisches Gesangbuch de Schemelli et chorals à quatre voix publiés par Carl Philipp Emanuel Bach en 1765). L’immensité des œuvres commentées ainsi que leur caractère hétérogène est ce qui fait à la fois la force et la faiblesse du livre de Cantagrel : on a entre les mains un excellent manuel qui couvre un champ très vaste mais dont le propos demeure toutefois quelque peu contraint par les limites d’un format relativement restreint.

Commençons par les récriminations d’usage contre les éditions françaises, dont la qualité matérielle laisse tant à désirer quand on les compare aux éditions scientifiques produites en Allemagne ou aux États-Unis. La couverture souple et l’absence d’une reliure digne de ce nom condamnent ce livre, conçu pour être manipulé et consulté ponctuellement plutôt que sagement lu in extenso, à un destin précaire. Ceci est toutefois moins vrai pour ce livre (420 pages) que pour le volume consacré aux cantates, dont les 1665 pages rendent la reliure à la colle proprement inutilisable. S’il faut saluer les prix très modérés de ces livres eu égard à leur nombre de pages (respectivement 25 et 40 euros, ce qui en fait des instruments de travail pouvant virtuellement être présent dans tous les foyers de France) il n’en reste pas moins qu’un prix plus élevé combiné avec une meilleure présentation matérielle de l’ouvrage aurait pu constituer une alternative commerciale tout aussi viable. Dans le même ordre d’idée, on saluera la présence d’une bibliographie en fin de volume, mais pour en regretter aussitôt le caractère incomplet : il aurait fallu, selon nous, intégrer à cette liste d’ouvrages tous les articles et ouvrages en langue française et étrangère cités par Cantagrel dans le corps du texte – c’est-à-dire bien plus que la petite quarantaine d’ouvrages mentionnés en bibliographie. L’absence d’un index des noms propres – appendice indispensable à tout ouvrage à prétention scientifique – est à regretter, même si le format de dictionnaire de ce livre en rend la présence peut-être moins indispensable que dans d’autres cas. Le parti-pris de citer les ouvrages "à l’allemande", c’est-à-dire sans mentionner le nom de la maison d’édition à la suite du lieu de parution, est respectable même s’il va à l’encontre des traditions universitaires françaises. En revanche, dans la liste des ouvrages de Cantagrel qui est présentée en début de volume, il faut absolument revoir le système de citation des articles en mentionnant, après le titre des articles, le titre de la revue ou de l’ouvrage collectif dans lesquels ils ont été publiés : en l’état, cette liste est inutilisable. Pour finir sur une note un peu plus positive, soulignons l’excellente tenue des références bibliographiques dans le corps du texte : la présentation des notes au bas de chaque page – bien plus commode que lorsqu’elles sont renvoyées en fin d’ouvrage, ou pire, en fin de chapitre – et le système de référence aux ouvrages et articles scientifiques, très précis, permet à tout lecteur qui voudrait aller plus loin d’aller consulter les sources auxquelles Cantagrel s’abreuve pour nourrir son propos. Ces références ne sont certes pas exhaustives, mais il s’agit là d’un ouvrage de vulgarisation qui ne vise pas forcément à donner un aperçu global de la bibliographie. Il nous semble qu’il y a là un net progrès depuis les premiers ouvrages de Cantagrel publiés chez Fayard, où les références à la bibliographie étrangère (allemande notamment) étaient beaucoup moins détaillées.

Si nous abordons à présent le contenu de l’ouvrage, nous trouvons indéniablement un certain nombre de points remarquables : clarté de l’organisation et du propos, introduction historico-critique rapide mais éclairante sur chacune des œuvres considérées, traduction française exhaustive et d’excellente tenue en regard du texte original (allemand ou latin), commentaire linéaire des œuvres numéro par numéro, références ponctuelles mais détaillées à la bibliographie récente tant francophone qu’anglophone ou germanophone. Ce livre, soulignons-le avec force, devrait trouver sa place dans toute bibliothèque généraliste : son propos est conçu pour être accessible à des non-spécialistes de musique, et il produit un discours à la fois simple et consistant sur certaines des plus grandes productions de l’esprit humain. L’un des meilleurs moments du livre est sans nul doute l’introduction consacrée à la Messe en si mineur BWV 232 (p. 262-291) où Cantagrel dresse un bilan historiographique dense et lumineux sur la genèse et la postérité de l’œuvre, en se référant aux meilleurs et aux plus récents des travaux scientifiques. On reste plus dubitatif, en revanche, quant à l’utilité de convoquer les commentaires de Jacques Chailley ou du cardinal Barbarin pour éclairer tel ou tel passage de la Passion selon Saint Jean. Gilles Cantagrel est manifestement un bien meilleur commentateur de l’œuvre Bach que ces deux hommes, et devrait donc plutôt renvoyer, pour les questions de théologie chez Bach, aux travaux de Robin Leaver, de Renate Steiger ou de Martin Petzoldt. Dans le même ordre d’idées, on appréciera la bonne introduction générale consacrée aux motets, tout en regrettant que ne soit pas mentionné à titre informatif l’ouvrage fondateur de Daniel Melamed, dont Cantagrel a par ailleurs sûrement pris connaissance. Le récent ouvrage de Thomas Dommange sur la Passion selon Saint Matthieu, qui a visiblement beaucoup plu à Cantagrel, est en revanche cité fort à propos pour illustrer le rôle des deux chœurs ou expliciter le sens de la subjectivité dans cette œuvre. Soulignons le fait que les œuvres – en particulier la Passion selon Saint Jean et le Magnificat – sont commentées à travers leurs différentes versions successives, ce qui donne un bon aperçu des évolutions que Bach leur a fait subir et fournit aux mélomanes non spécialistes un guide sûr pour se repérer dans le dédale des différentes versions qui sont proposées par la discographie. Peut-être que la Passion selon Saint Marc, vu son statut particulier d’œuvre perdue, aurait pu être exclue de ce livre. Ceci aurait permis de consacrer plus d’espace aux deux autres Passions, dont le commentaire, on l’a dit, est parfois un peu succint. On ne saurait trop louer, pour finir, le parti-pris de donner la traduction française des textes mis en musique par Bach : au vu des nombreuses traductions médiocres qui traînent un peu partout dans le commerce, au vu surtout de la diffusion croissante que connaissent certains supports musicaux non accompagnés de livrets (fichiers informatiques, vidéos…) disposer à la maison d’une bonne traduction des textes de ces œuvres est devenu quelque chose d’indispensable. Cantagrel fait ici œuvre utile, en fournissant au lecteur une masse formidable de traductions dont on n’ose pas imaginer le nombre d’heures de travail qu’elles ont demandé. On aurait aimé savoir, en revanche, à quelles sources Cantagrel s’est inspiré pour établir ces traductions : nous avons vu une référence à une traduction de Patrice Veit (note p. 343) mais nous n’avons trouvé nulle part la mention d’autres sources. Il serait essentiel, dans une édition future, de corriger cette importante lacune en indiquant, pour chaque texte, la traduction prise comme texte de référence, même si elle a été modifiée par Cantagrel.

Le commentaire de Cantagrel conjugue, comme à l’accoutumée, une précision technique satisfaisante permettant de rendre compte des dimensions et problématiques proprement musicales de l’œuvre avec une grande attention portée au texte et une sensibilité extrême aux enjeux théologiques de l’œuvre. Le style est alerte, suggestif, fluide, et sans être toujours irréprochable, pourra donner satisfaction même aux lecteurs les plus exigeants sur ce point. Les exemples musicaux, relativement nombreux et présentés avec soin, viennent opportunément appuyer une démonstration ou illustrer le propos. Le postulat de Cantagrel semble être ici que le lecteur n’a qu’une connaissance limitée des textes bibliques ou liturgiques. Ainsi trouve-t-on au fil du texte bon nombre de rappels sur le déroulement de la Passion, sa signification théologique ou la tonalité affective que prennent les textes sacrés pour le chrétien – rappels utiles pour les lecteurs peu avertis, mais parfois redondants pour des lecteurs possédant une bonne culture religieuse.

L’aspect exhaustif du commentaire comme de la traduction, les tables de correspondance données en fin de volume, tout ceci fait de livre un outil essentiel pour les mélomanes et les interprètes, ainsi qu’un utile volume de synthèse pour tous les musicologues, les historiens, les philosophes ou les littéraires qui s’intéressent de près ou de loin à la culture allemande du XVIIIe siècle. Même si chacune des œuvres dont il est traité ici mériterait un volume à part entière, Cantagrel ne rechigne pas, et ceci mérite d’être apprécié à sa juste valeur, à synthétiser pour expliquer simplement au grand public leur forme, leur contenu et leurs enjeux – en un mot, à endosser l’habit de Professor qu’il affectionne tant pour faire, à sa façon remarquable, œuvre de vulgarisateur. Il s’agit là d’une importante contribution à la bibliographie francophone sur Bach#nf#