Géographie

Rome éternelle. Les métamorphoses de la capitale

Couverture ouvrage

Graldine Djament-Tran
Belin , 207 pages

Urbi et orbi : une approche géohistorique de Rome
[lundi 24 octobre 2011]


Voici un livre qui n'est ni une approche historique, ni une approche géographique de Rome, mais une approche géohistorique. Au travers un livre érudit, Géraldine Djament-Tran appréhende l'espace romain dans son épaisseur historique, pointant les moments de rupture et les bifurcations dans le parcours de la "ville éternelle".

Julien Gracq écrit dans Autour des sept collines : "C’est derrière les murs qui enclosent la rue Sainte-Sabine, et qui doivent cacher des jardins de couvents, autour de Saint-Alexis, que j’aurais cherché les mystères de Rome, qui par nature n’en a pas tant puisque tous ses viscères nobles mis à l’air, elle est la seule ville du monde qui ressemble à une autopsie  ".

C’est bien à une sorte d’autopsie que nous convie Géraldine Djament-Tran dans un ouvrage tiré de sa thèse de doctorat, et dont l’un des nombreux mérites est la concision - un peu moins de 200 pages. Le titre, Rome éternelle : les métamorphoses de la capitale, précise l’autopsie dont il est question : comprendre comment la ville "éternelle", et donc par principe non soumise aux changements, a connu des phases d’intenses "métamorphoses", et comment ce sont précisément ces métamorphoses successives qui ont conduit à construire cette image.  

Géraldine Djament-Tran souligne en introduction que Rome "fait partie des lieux (…) qui ont développé avec le plus de succès un discours de permanence (p. 10)". Cette construction discursive et idéologique permet à la ville présente de justifier et légitimer sa position, du fait de ses racines chrétiennes et impériales. La seconde spécificité romaine soulignée dès les premières pages est connue de tous ceux qui ont eu la chance de visiter la capitale italienne : l’affleurement en plusieurs endroits de multiples strates historiques, de sorte qu’en un même lieu, des époques cristallisées dans la pierre se côtoient, et créent ainsi d’étranges hybridations architecturales. L’auteure convoque un passage célèbre de Freud dans Malaise dans la civilisation, où il "compare la "conservation des impressions psychiques" à la conservation des formes urbaines (…) Il imagine par exemple que l’observateur peut voir, selon le point de vue qu’il adopte  "non seulement le Panthéon d’aujourd’hui, tel qu’Adrien nous l’a légué, mais aussi sur le même sol le monument primitif d’Agrippa" (p. 10).

L’ambition générale de l’ouvrage est de "comprendre comment la ville a construit son "éternité" en surmontant les perturbations (p. 12) ". Pour ce faire, Géraldine Djament-Tran fait appel à la méthode géohistorique qui se fonde sur "la lecture géographique de sources historiques" et "compare les deux transitions territoriales les plus récentes qu’a connues Rome : la transition multiforme des débuts de l’époque moderne et le Risorgimento (p. 13)". Le lecteur aura a l’esprit qu’il ne s’agit pas d’une nouvelle histoire de Rome, il en existe suffisamment, mais d’une "investigation de la durabilité urbaine à partir de l’analyse de ses principales crises et renaissances (p. 13)".

Il est nécessaire d’insister ici sur deux fondements théoriques forts, à savoir l’usage de la géohistoire et l’analyse des systèmes. La géohistoire est définie par Christian Grataloup, son représentant le plus éminent, comme l’ "étude géographique des processus historiques" qui "consiste à mobiliser les outils du géographe pour composer une explication des évènements et des périodicités partant de l’hypothèse que la localisation des phénomènes de société est une dimension fondamentale de leur logique même  ". L’approche systémique permet d’aborder des éléments reliés et interdépendants, constituant une totalité organisée. Aborder Rome par cette lentille permet de montrer comment le destin de la ville est étroitement lié à des facteurs qui lui sont extérieurs, rappelant ainsi que pour comprendre un lieu il est nécessaire d’en sortir. Si l’usage de la systémique est riche, le lecteur est décontenancé face à un vocabulaire propre à cette approche, et qui n’est pas assez explicité : "système spatial", "bifurcation", "perturbation", autant de termes qui mériteraient d’être éclaircis. Nous devinons que pour sa publication, la thèse de Géraldine Djament-Tran a été expurgée des éléments théoriques et épistémologiques. Ceci se comprend parfaitement dans la perspective éditoriale, mais un lexique en fin d’ouvrage aurait été le bienvenu.

Afin de mener à bien la démonstration, le livre est organisé en quatre chapitres : "Le système spatial pontifical" (chapitre 1), "La rénovation des débuts de l’époque moderne" (chapitre 2), "De la Rome pontificale à la Rome italienne" : la bifurcation de la ville "éternelle" (chapitre 3), et "Rome et l’Italie : faire et/ou ne pas faire une capitale" (chapitre 4). Cette approche chronologique permet de montrer comment à chaque époque fut renégociée la place de Rome dans une géographie plus vaste, et comment ce travail de renégociation trouva un écho dans les transformations internes de la ville.

L’ouvrage comporte de belles trouvailles sémantiques et conceptuelles, en particulier dans le deuxième chapitre, où l’auteure montre comment les transformations urbaines permettent de bâtir un récit urbain, capable de s’exporter au-delà des limites de la ville. Géraldine Djament-Tran propose ainsi de parler de "méthode comprimante", "une reconstruction de la temporalité urbaine consistant à rapprocher les périodes de rayonnement passé de la ville de la période contemporaine, en passant sous silence les phases de déclin. Elle produit ainsi de la continuité à partir de la discontinuité (p. 70)". Un autre exemple est l’usage qui est fait de la notion d’interspatialité entendu comme une "interaction entre espaces  ". Ce terme, calqué sur l’intertextualité de l’analyse littéraire, permet d’appréhender des espaces dans lesquels d’autres espaces sont contenus par le biais de dispositifs matériels originaux. Par exemple, la fontaine des Quatre fleuves de la place Navone offre une mise en scène du monde en un seul monument. Au travers de l’interspatialité, Rome n’est pas seulement le centre névralgique du monde, mais il le contient tout entier. Nous comprenons ainsi pourquoi Du Bellay, dans Les Antiquités de Rome, peut écrire au sonnet 26 : "Rome fut tout le monde et tout le monde est Rome".

En conclusion, Géraldine Djament-Tran souligne que "la continuité de la trajectoire urbaine romaine sur le long terme révèle des cycles de remise en cause et de réaffirmation de la centralité sur le moyen terme. Ces métamorphoses de la capitale suivent le scénario de la renovatio urbis, réponse à des transitions territoriales successives, jusqu’à la bifurcation de la seconde moitié du XIXème siècle (p. 163)", c’est-à-dire le moment où Rome devient capitale de l’Italie. L’auteure montre bien comment la ville se comprend finalement au travers d’une collision des échelles et des temporalités : de même que la "ville éternelle" donne à voir une juxtaposition d’époques dans ses formes architecturales, elle met également "en communication le local et le global (p. 167)", de sorte que microcosme et macrocosme se répondent et se mêlent.  

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