Arts visuels

L'art de la mémoire, le territoire et l'architecture

Couverture ouvrage

Sbastien Marot
Editions de La Villette

Mémoire(s) des territoires
[vendredi 21 octobre 2011]


Une pensée enthousiasmante autour de la mémoire des territoires comme matière de l’architecture

Si la quatrième de couverture inquiète au premier abord par son obscurité, c’est qu’elle s’essaie à résumer en quelques phrases la thèse que l’auteur prend dans l’ouvrage le temps d’éclairer. Mais souhaitons que le lecteur ne se décourage pas. Sébastien Marot est philosophe, médaillé de l’analyse architecturale en 2004, prix de la recherche en 2010 et enseigne dans diverses écoles d’architecture : c’est donc avec pédagogie et passion qu’il développe une pensée enthousiasmante autour de la mémoire des territoires comme matière de l’architecture.

Manifeste pour un sub-urbanisme


Dès l’introduction, Sébastien Marot expose avec une grande clarté l’objectif de cet ouvrage : il s’agit d’un plaidoyer pour remettre le site au cœur des démarches architecturale, urbaine et paysagère. L’auteur invente le terme de sub-urbanisme pour nommer cette subversion de l’urbanisme qui consiste à inverser la hiérarchie entre programme et site, à la faveur du dernier. Dans une époque où c’est au contraire le sururbanisme (ou super-urbanisme) qui prime, c’est-à-dire une pensée du site comme production de la manipulation du programme et dont le principal théoricien n’est autre que Rem Koolhaas, Sébastien Marot propose une répartie critique et poétique de ce courant. Et donne un salutaire coup de pied dans la fourmilière.

L’auteur structure son livre autour de quatre réflexions issues de quatre objets distincts, qu’il égrène malicieusement sous forme de charade : "Le premier est un livre publié en 1966 par une historienne anglaise des idées. Le second est une métaphore, forgée en 1930 par le père fondateur de la psychanalyse. Le troisième est le récit qu’a donné un artiste américain d’une promenade suburbaine en 1967. Enfin le dernier est un petit parc qu’un architecte a réalisé dans une banlieue de Genève au cours des années 1980." Aucune de ces parties n’a de nom, si ce n’est une citation du Songe de Poliphile de Francesco Colonna et liberté est donnée au lecteur de tisser des liens entre ces quatre moments de la pensée de Marot. À chaque fois, les textes, les œuvres, les interventions architecturales ou paysagères sont présentées avec intelligence et le philosophe n’hésite pas à donner la parole aux auteurs respectifs, nous laissant goûter de la langue des uns et des autres. Levons le voile sur les différents protagonistes ici réunis.

L’art de la mémoire

La première réflexion de Sébastien Marot s’appuie sur un texte fascinant de Frances Yates The Art of Memory publié en 1966. On y apprend que les Grecs avaient élaboré un véritable art de la mémoire qui consistait en la mémorisation par spatialisation d’images-souvenirs. La première étape était la visualisation très précise d’un lieu, souvent architectural, aussi varié et spacieux que possible. Les images qui représentent le discours dont on veut se souvenir y étaient alors placées, par l’imagination. Enfin, pour raviver la mémoire, il suffisait de parcourir mentalement ces lieux suivant un parcours défini. Sébastien Marot soulève alors toutes sortes de questions fertiles autour de cette mnémotechnie savante, telles que : "un édifice pouvait-il devenir trop étroit et se saturer à force d’avoir servi ?" Ou encore "quels rapports ces villes et ces bâtiments analogues pouvaient-ils entretenir entre eux et avec la ville réelle ?" À cette dernière interrogation, Marot répond par l’hypothèse d’un chevauchement entre l’art de la mémoire et l’art proprement dit. L’ouvrage nous invite ainsi à relire l’histoire des arts de manière nouvelle, de la statuaire du Moyen-âge aux processions religieuses.

Là où Sébastien Marot a plus de mal à convaincre, c’est lorsqu’il établit des parallèles un peu systématiques, à la fin de chaque partie, avec l’art des jardins. Toujours trop court, un peu hors de propos ou tiré par les cheveux comme dans ce premier exemple étudié, le lien avec le paysagisme mériterait d’être développé ailleurs, dans un autre texte. Ici, il éparpille un propos par ailleurs suffisamment riche et dense.

Espace et psychanalyse

Centrée sur la figure de Sigmund Freud et de l’analogie que le père fondateur de la psychanalyse propose entre le fonctionnement de la mémoire et le palimpseste urbain qu’est la ville de Rome, cette deuxième partie, trop courte, laisse le lecteur sur sa faim. En suivant l’intuition de Freud, Marot esquisse l’idée qu’il pourrait y avoir un rapport d’analogie, voire de consubstantialité entre mémoire urbaine et mémoire psychique. La démonstration de Marot aboutit au postulat qu’on pourrait traiter l’espace urbain à la manière d’une démarche psychanalytique, c’est-à-dire en bonne intelligence avec le passé. Dans ce nouveau rapport au passé, l’auteur propose de penser et de ménager l’épaisseur des lieux : "Cette question on ne peut plus actuelle, qui désigne à nouveau l’architecture et l’urbanisme comme arts de la mémoire, repose le problème, abordé par Freud, de notre capacité à nous représenter localement l’épaisseur mémorielle des villes et du territoire, non seulement in situ, mais aussi, et peut-être d’abord, in visu. De nouvelles cartes permettront-elles un jour de s’orienter dans l’épaisseur des situations construites, et non plus seulement dans l’inframince de leur surface ?" On aurait aimé en savoir un peu plus…

De l’amnésie territoriale…

Pour Marot, il semble que le meilleur exemple de ce que pourrait être une psychogéologie est la démarche de l’artiste américain Robert Smithson. La visite de Smithson à Rome et le tournant que ce voyage a imprimé dans sa carrière, son intérêt pour les sites les plus désolés des suburbs américains sont clairement remis en perspective. Et Marot explique comment la narration d’une balade sur le fleuve Passaic dans une banlieue "sans passé rationnel" -où aucun élément n’est historiquement signifiant- devient le fondement du travail de Smithson, notamment de ses Non-Sites, dont il tire une analyse remarquable. Les éléments architecturaux y sont des "ruines à l’envers", la banlieue est un texte sans sujet, un « grand dépotoir de rêves et d’ex-futurs recyclés en consommables ». Nous ne dévoilerons pas ce que Sébastien Marot nous révèle ici sur Smithson pour ne pas gâcher l’effet de surprise… Car le philosophe s’avère un narrateur doué, distillant ces informations au compte-goutte, promenant le lecteur suivant un parcours qu’il maîtrise à la perfection. Se confrontant à l’amnésie suburbaine, l’œuvre de Smithson malheureusement achevée brutalement est pour Marot une source idéale pour une réflexion sur la "réinvention du paysage comme art de la représentation et de l’anamnèse".

… aux souvenirs topographiques


La quatrième réflexion se base sur le petit parc de Lancy, réalisé par l’architecte Georges Descombes dans une suburbia, jadis rurale et aujourd’hui résidentielle, de Genève. Descombes y a passé toute son enfance, et il va s’appuyer sur ses sensations, ses souvenirs, pour proposer une intervention à la fois modeste et éclairante sur le passé topographique du site. Sébastien Marot raconte l’histoire de ce petit bout de territoire et démontre précisément en quoi l’architecte rend lisible ce passé, notamment au travers du "pont-tunnel", instrument de mémoire du site. Le lecteur peut alors se trouver un peu frustré par les petites images en noir et blanc qui ne traduisent que partiellement l’esprit du lieu. Mais il apparaît évident que le petit parc de Lancy est la réponse architecturale au manifeste du suburbanisme de Marot. Descombes révèle le passé dans la matérialité même de la surface du terrain, dans son épaisseur. Les agencements de Descombes sont alors "comme les fragments d’une carte en 3 dimensions du substrat territorial du site" et l’architecte crée un espace ou le corps et l’esprit du promeneur peuvent librement se déplacer.

Une solution : l’extrapolation

La conclusion de Marot est un peu complexe car reprend trop rapidement la distinction établie par Colin Rowe et Robert Slutzky entre transparence littérale et transparence phénoménale. Si le philosophe a déjà écrit sur le sujet, les concepts sont ici trop promptement intégrés à la démonstration et le lecteur peut avoir un peu de mal à suivre s’il n’est pas déjà familier de ces écrits. Cependant, l’ouvrage se termine sur un mot d’ordre clair : "il est urgent d’extrapoler" et pour cela il faut viser à l’approfondissement des territoires tout comme il est devenu indispensable d’explorer la quatrième dimension.

Finalement, Sébastien Marot nous permet d’envisager la démarche architecturale sous tous ces angles, et dans toute sa profondeur. Parfois un peu rapide sur des réflexions qui auraient mérité d’être déployées plus amplement, l’ouvrage est néanmoins très rigoureux, habilement construit et accompagne le lecteur par des efforts constants de définition. Ce premier manifeste éclairant du suburbanisme laisse présager de la thèse à paraître Palimpsestuous Ithaca : un manifeste relatif du sub-urbanisme. On l’attend de pied ferme !.

 

Critique écrite en partenariat avec la revue Strabic.fr

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