Littérature

Nos vies romancées

Couverture ouvrage

Arnaud Cathrine
Stock , 216 pages

La vie romancée d’Arnaud Cathrine
[vendredi 21 octobre 2011]


Arnaud Cathrine choisit six livres et explique comment chacun d’eux a permis la construction de son identité d’homme et d’écrivain.

Arnaud Cathrine, écrivain, scénariste, auteur de chansons et de pièces de théâtre évoque dans Nos vies romancées les six textes qui constituent pour lui ses “livres de chevet”. Il parle de l’auteur, de ce qui l’intéresse dans sa biographie et la raison pour laquelle il l’a choisi. Il résume aussi le texte et l’éclaire avec sa propre analyse. Carson Mc Cullers, Roland Barthes, Françoise Sagan, Fritz Zorn, Sarah Kane et Jean Rhys sont les heureux élus du panthéon d’Arnaud Cathrine. Ils illustrent son rapport à la lecture et à la littérature. Ils éclairent sa propre vie.

Même s’il refuse de dire que son essai est intime, Arnaud Cathrine évoque son expérience des livres à l’heure où il a lu chacun d’eux. Il explique également en quoi il leur ressemble dans la vie et dans l’écrit. Son analyse est autobiographique car il a choisi ces écrivains non pour expliquer leur œuvre, mais pour éclairer son propre parcours de vie et d’écriture. Sa vie se fond dans les romans de ses auteurs préférés. Son essai est une autobiographie éclatée, déguisée. Le “je” est présent à chaque page (le titre du texte dit bien que Cathrine mêle sa vie à celle des auteurs qu’il a choisis).

Ce qui est étonnant dans ses choix, c’est qu’il s’attache autant à la légèreté qu’à la révolte qui émane des romans. Les auteurs qu’il choisit sont divers au point de constituer deux sortes d’équipes : celle de Barthes, Mc Cullers et Sagan, plus légers, amoureux, optimistes, et celle de Zorn, Kane et Rhys, incompris et révoltés. Ces deux pans se réunissent pour former sa propre personnalité et constituent une clé pour comprendre ses romans. Il n’y a pas vraiment de fil rouge entre ces choix. Les deux équipes diffèrent aussi par leur notoriété. Les trois premiers sont très connus, les trois derniers sont plus confidentiels.

Frankie Addams est le premier roman choisi par Cathrine. Son auteur est l’Américaine Carson Mc Cullers. “Carson Mc Cullers a écrit – quasi mot pour mot – le roman de mon adolescence” . Cathrine évoque son arrivée à Paris, plein de rêves et d’illusions, comme tous les provinciaux qui ont fantasmé avant de prendre leur envol. La Frankie de Mc Cullers est Arnaud Cathrine, certes, mais elle est aussi la petite Carson, née à Colombus en Géorgie, et qui s’ennuie prodigieusement. Elle ne rêve que de départ. Pour Cathrine, l’envie d’écrire peut venir aussi de là : de l’ennui. “Nombreux, évidemment, sont les écrivains à être nés par-là, aussi simplement que ça, nés de l’ennui, quand on imaginerait de grands drames” . Quand Frankie s’invente un départ avec son frère et sa belle-sœur qui viennent de se marier, Carson écrit des romans, et Cathrine apprend l’anglais. Les trajectoires du personnage principal, de son auteur et de Cathrine se mêlent les unes aux autres. L’ennui, et le désir d’être ailleurs unissent Cathrine à ce premier livre, auteur et personnage confondus en une seule et même personne.

Ce qui unit Cathrine au second livre, c’est le désir de légèreté et la mondanité. Il évoque d’abord sa maison de Normandie, lieu de villégiature de Sagan. Mais ce n’est pas tant les romans de Françoise Sagan qui l’intéressent, c’est plutôt le personnage qu’elle constitue. Le livre de chevet est un entretien radiophonique intitulé Tout le monde est infidèle. Il a découvert Bonjour Tristesse grâce à son père et le roman constitue un “mythe totalement lié”  à ses parents. Ce n’est pas ce mythe qui l’intéresse, non, c’est plutôt le personnage Sagan qui lui plaît, et sa “fausse légèreté”. Son rapport distancié à la littérature, le fait qu’elle ne soit en rien poseuse et ne veuille jamais passer pour une intellectuelle fascine Cathrine. Il la considère comme un personnage de roman.

Le deuxième auteur français choisi par Cathrine, c’est Roland Barthes et son Fragment d’un discours amoureux. Cathrine part d’une observation, on pourrait dire une posture. Chaque fois qu’il tombe amoureux, il a envie de lire le livre de Barthes. Chaque fois, il s’en procure un nouveau, le lit et fait des croix dans la marge quand un passage correspond à sa situation personnelle. Et lorsqu’il s’est mis à écrire cet essai, il a regardé tous ses exemplaires et s’est rendu compte que les croix dans la marge n’étaient pas au même endroit d’un livre à l’autre. Cathrine crée une petite mythologie pour illustrer son lien intime avec cet essai. Barthes, dans ce livre, qu’on peut difficilement nommer essai, tente d’observer les événements de la vie amoureuse. Mais le problème qu’il rencontre est de taille. Les moments de la vie amoureuse et les pensées qui vont avec ne sont pas littéraires, ils sont mièvres et difficiles à traiter. Ils sont “si futiles, qu’ils n’accèdent à l’écriture qu’à travers un immense effort” .

Les deux romans suivants frappent par leur violence, leur refus des concessions, leur criante solitude. Sarah Kane et Fritz Zorn sont le côté obscur d’Arnaud Cathrine. La première a fait scandale avec ses pièces de théâtre dans lesquelles sont mis en scène viols, mutilations et mises à mort. Sarah Kane s’est insurgée toute sa vie. La représentation de sa pièce Anéantis a lieu pendant les guerres en Yougoslavie. Les Anglais de l’époque regardent le conflit à la télévision, mais rejettent en bloc sa pièce, aussi violente, pourtant, que la réalité à laquelle ils sont confrontés chaque jour. Les critiques l’accusent d’immoralisme. Cathrine prend sa défense, il se reconnaît en elle, puisque lui-même décrit la violence d’une guerre civile dans son premier roman. Il la cite : “Pas de Dieu. Pas de Père Noël. Pas de fées. Pas de forêt enchantée. Rien, putain de rien.” Kane veut représenter le Mal et c’est ce qu’on lui reproche. Cathrine déplore le fait qu’elle ne soit devenue culte qu’à sa mort.

Fritz Zorn aussi est mort jeune d’un cancer. Il accuse ses parents de l’avoir éduqué d’une telle façon qu’ils ont étouffé sa personnalité et l’ont empêché d’être libre. Ils les accusent de l’avoir toujours contraint à dire certaines choses plutôt que d’autres, de rester toujours consensuel et de ne jamais parler de rien. Leur “pédagogie noire”  est décryptée par lui. “Je suis prêt à accorder à mes parents toutes, je dis bien toutes les circonstances atténuantes : mais quant à la question de savoir s’ils sont coupables ou innocents de mon malheur, mon verdict est : coupables” . À cause de sa sensibilité, Zorn n’a pas supporté ce carcan, et c’est, selon lui, la raison pour laquelle il a développé le cancer qui l’emportera à 25 ans.

Jean Rhys, elle, réunit tristesse et légèreté. Dans son roman Bonjour Minuit, elle raconte la vie d’une femme qui décide d’être libre. De ne pas se marier. Cathrine admire les femmes libres. Il résume bien la condition féminine des années où Jean Rhys place son histoire, mais qui peut valoir de nos jours. “Épousez une profession digne de ce nom, mariez-vous (installez-vous en couple au minimum), concevez un enfant dans la foulée : et la société vous lâchera. Au sens : vous foutra la paix” . Les héroïnes de Rhys sont confrontées à la difficulté d’être libre, à la peur que cela inspire aux gens. Elles sont sans cesse rejetées. Cathrine se retrouve dans ces femmes, parce qu’il a toujours refusé de s’installer véritablement, tout comme elles. Grâce à ses livres de chevet, Arnaud Cathrine s’est construit une identité. Et par le biais de ce drôle d’essai, il leur rend hommage..
 

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