Arts visuels

Habitats nomades

Couverture ouvrage

Denis Couchaux
Alternatives

Habiter les chemins de traverses
[lundi 17 octobre 2011]
Nouvelle peau pour les Habitats nomades, fer de lance de la collection Anarchitecture des Éditions Alternatives


Nouvelle peau pour les Habitats nomades, fer de lance de la collection Anarchitecture des Éditions Alternatives : l’occasion rêvée pour ausculter le squelette de cet ouvrage, publié pour la première fois en 1983. L’auteur, Denis Couchaux, est à la fois architecte, photographe et graphiste et présente une recherche sérieuse sur ce type d’architecture alternative, usant à bon escient de tous les moyens visuels à sa disposition. Les illustrations tour à tour éveillent la curiosité ou informent avec précision sur les techniques de montage employées, les typologies d’habitats et leurs variations, l’agencement intérieur, l’organisation d’un camp, les cartes de migrations des peuples…

La structure du livre est lisible immédiatement : après une introduction mettant en perspective les enjeux de l’habitat nomade tant du point de vue historique, technique, social ou de celui de sa réception par les populations sédentaires, l’ouvrage présente un panorama des habitats, non sans un souci d’exhaustivité, et se conclut par la situation des nomades dans le monde contemporain. Jusque-là, rien de bien original. Mais la recherche est de qualité et le travail de classement des habitats par typologie est remarquable.

Petites anarchitectures nomades

Huttes coupolaires, bateaux-maisons, igloos, tentes noires, yourtes, tipis, chariots ou roulottes, Denis Couchaux présente avec clarté les habitats sous trois grandes catégories : les huttes, les tentes et les habitations des Tsiganes. Parmi les tentes, il distingue encore deux groupes : celles dont on tend le revêtement (système isostatique) et celles dont on étend le revêtement (système hyperstatique). Du point de vue technique, l’auteur fait l’éloge d’une économie des moyens aboutissant à des résultats permettant de vivre sous les climats les plus rudes, là où la technologie moderne ne parvient à s’implanter qu’avec peine. Les caractéristiques de chaque typologie sont exposées en regard des modes d’habiter des populations nomades. Même si le côté exhaustif du catalogage peut finir par lasser, l’analyse en détail permet de faire émerger des similitudes dans la façon de vivre, au niveau des croyances comme sur le plan des techniques, de peuples aussi éloignés que les Bédouins ou les Inuits. "Et l’on découvrira, à ce propos, que cet habitat, produit dans le cadre des sociétés qui ignorent l’État et les institutions coercitives, constitue une ‘anarchitecture’ au sens propre du terme, légère et transparente, qui s’efface derrière les relations sociales qu’elle médiatise."

Plan libre et places réservées

Ainsi que l’explique Denis Couchaux, "les constructions sont souples et légères, elles ne prétendent pas exprimer un pouvoir, ne cherchent à ‘en imposer’. Elles ne sont pas compartimentées ; elles n’ont pas pour but de diviser les personnes, elles ne servent pas à se retrancher du monde. Au contraire, elles cherchent à s’inscrire dans sa continuité matérielle et symbolique". Cet espace qui ignore le morcellement, on le retrouve à l’échelle réduite de l’habitation. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’aération est un élément clé de la construction technique et symbolique de ces habitats. Ainsi, il n’y a pas de cloisons dans les demeures nomades, à l’exception du compartimentage homme/femme imposé par l’Islam à l’intérieur de certaines tentes arabes. Car si les espaces sont non-compartimentés, ils n’en sont pas moins régis par la tradition : l’aménagement, les places, les gestes de chacun sont codés. Pour exemple, dans un tipi, l’homme contourne le foyer par la droite, la femme par la gauche. Sous une yourte, l’hôte prendra garde de ne pas toucher le seuil, les montants de la porte et les cordes de fixation du revêtement en entrant.

Les experts en déroute

S’il est une chose que l’on peut néanmoins regretter dans l’ouvrage c’est la mise au silence de l’expertise en sciences sociales. Si l’auteur dit s’être fortement appuyé sur des travaux ethnographiques, la parole n’est que trop rarement donnée aux ethnologues ou aux anthropologues et il n’y a quasiment pas de textes de référence à l’intérieur du propos, même si la bibliographie donne quelques pistes. Bien sûr, l’auteur propose une synthèse sérieuse, évoquant les systèmes sociaux, les organisations spirituelles des différents peuples, mais parfois trop rapidement. Finalement, les informations sur les populations restent souvent au niveau de l’anecdote, certes exotiques, mais un peu courtes. L’analyse architecturale a beau être toute à fait sérieuse, le travail de recherche a tendance à s’enrouler sur lui-même, comme si tout était déjà là, sans ouvrir de portes vers d’autres lectures qui permettraient d’approfondir ou de densifier le propos.

Désirs et déclin

"Aujourd’hui, le mot nomade est au cœur du monde consumériste et sert à faire vendre des systèmes informatiques ou de télécommunication aussi bien que des collections de vêtements. Les documentaires sur les peuples nomades sont diffusés à la télévision aux heures de grande écoute, les agences de voyage proposent des séjours ‘clef en main’ pour partager leur vie et l’on peut acheter tipis et yourtes dans les catalogues de vente par correspondance ou sur Internet…"

Comme le souligne Denis Couchaux, les nomades sont désormais l’objet d’un effet de mode sans précédent alors même que le monde contemporain contribue activement à faire disparaître ce mode de vie singulier. Assez pessimiste quant à l’avenir des peuples nomades, l’ouvrage conclut cependant sur l’héritage culturel et technique de plus en plus considéré par les milieux scientifiques occidentaux. En écho aux problématiques de développement durable, "leur enseignement est certainement un des biens, une des ressources les plus précieuses que possède l’humanité."

Sur ce point, l’auteur atteint son but : à la lecture de l’ouvrage, l’intelligence technique, architecturale, structurelle, sociale de ces anarchitectures ne fait aucun doute. Aucun doute non plus sur le fait qu’il est urgent de transmettre ce savoir, et Habitats nomades fait office de compilation sérieuse d’archives.

Souhaitons à cet ouvrage d’inscrire dans le temps des connaissances architecturales nomades et d’ouvrir la voie à d’autres ouvrages sur le sujet.

Critique écrite en partenariat avec Strabic.fr

 

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