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Société

Patricia, Romain, Nabila et les autres. Le travail, entre souffrances et fierté

Couverture ouvrage

Franois Chrque
Albin Michel , 224 pages

Au contact du terrain
[mercredi 14 septembre 2011]


Un leader syndical choisit de donner la parole aux salariés à propos de leur travail.

Le leader de la CFDT a choisi avec cet ouvrage de témoigner des difficultés que rencontrent les salariés de nombreux secteurs dans leur travail. Il le fait de manière quelque peu surprenante pour un leader syndical en leur tendant le micro. Les situations qu’il décrit sont, dans l’ensemble, bien connues, ont fait l’objet d’études approfondies de la part de sociologues du travail et souvent retenu l’attention des journalistes. Mais François Chérèque entend visiblement 1/montrer qu’il sait de quoi il parle s’agissant du monde du travail et, par la même occasion, qu’il reste proche du terrain et des préoccupations des travailleurs 2/contribuer à remettre le travail, ses conditions d’exercice et de reconnaissance, au centre du débat social (sur le même plan que l’emploi). L’attitude du gouvernement n’y est sans doute pas pour rien, celui-ci n’ayant guère montré, dans la période récente, de considération pour les situations concrètes que vivent les travailleurs, comme l’auteur ne se prive pas de le pointer, égratignant au passage, outre Nicolas Sarkozy, l’un ou l’autre secrétaire d’État. La parution de cet ouvrage aujourd’hui est sans doute également le moyen d’affirmer une place des syndicats à un moment où la campagne politique tend à les marginaliser.

Le livre s’ouvre sur la visite par F. Chérèque de deux agences de Pôle emploi et montre les effets désastreux des choix d’organisation pris dans le cadre du regroupement des Assedic et de l’ANPE, dont celui (décidé au plus haut niveau de l’État, aussi incroyable que cela paraisse) de fusionner leurs deux métiers pour ne plus en faire qu’un seul. Il se poursuit avec une visite aux salariés d’une mutuelle d’assurances du secteur agricole, où les méthodes Lean et Six Sigma adoptées par la direction (celles-ci ayant en effet gagné les services après l’industrie) se traduisent dans des démarches commerciales particulièrement agressives, reniant les valeurs mutualistes auxquelles les salariés sont attachés. Puis, par une visite de nuit de l’hôpital d’Aulnay, où le manque de personnel dégrade les conditions de travail et rejaillit sur les conditions de prise en charge des malades. 

Les salariés de l’usine de galvanisation d’ArcelorMittal de Montataire, très automatisée et qui fonctionne en continu, sont sans doute moins à plaindre, dans la mesure où ils tirent une vraie fierté de leur travail, malgré des conditions difficiles dans certains secteurs et la contrainte du travail de nuit.

Une rencontre avec de jeunes précaires est l’occasion de montrer toutes les difficultés auxquelles ceux-ci sont confrontés. La visite de la préfecture de Bobigny, où l’insuffisance des effectifs interdit aux employés de répondre décemment aux demandes de renouvellement des cartes de séjour, est un morceau de bravoure. Comme, dans un autre genre, celle d’un abattoir à Vitré, qui montre des conditions de travail, parmi les plus dures qui existent aujourd’hui, ce qui ne manque pas d’interroger la manière dont on prend (ou pas) en compte la pénibilité, dans le salaire comme dans les droits à la retraite.

La rencontre avec des conducteurs de bus de la RATP en région parisienne et des salariés du Groupe de protection et de sécurité du réseau est l’occasion d’évoquer les violences verbales et physiques auxquelles sont exposés ces travailleurs, mais également le problème, moins connu, que pose la montée du communautarisme au sein de l’entreprise. Le chapitre sur France Télécom, sur lequel on a déjà beaucoup écrit, s’avance davantage dans l’analyse lorsque l’auteur explique que, dans cette entreprise, le statut de fonctionnaire a été utilisé comme une arme redoutable pour supprimer des postes tout en s’exemptant du droit commun des restructurations. Une rencontre avec des aides à domicile permet à l’auteur, à qui le sujet tient cette fois visiblement très à cœur, de donner à voir là aussi les conditions pénibles auxquelles celles-ci sont confrontées, et de nous alerter à propos du risque de suppressions de postes en grand nombre qui pèse sur ces emplois, faute de financement et d’organisation du secteur (ce que le report de la loi sur la dépendance ne va pas arranger).

Le chapitre suivant est consacré à la visite post-Fukuchima de la centrale nucléaire de Nogent. L’auteur y relève l’importance (souvent dénoncée) prise par la sous-traitance et le retard pris dans la formation des équipes de maintenance, mais se veut plutôt rassurant sur la sécurité. Suivent encore une rencontre avec de jeunes enseignants, poussés dans le grand bain, sans formation au métier, avec des employés de la grande distribution, tributaires des horaires de fermetures et éprouvant des difficultés à se loger, et avec deux responsables de magasin - mari et femme - d’une grande enseigne de vente de chaussures et d’habillement. Et, pour finir, une série de rencontres avec des travailleurs “invisibles”, travaillant la nuit ou en dehors des horaires d’ouverture des bureaux ou des magasins : agent d’entretien, de surveillance, plongeur, employé d’hypermarché ou encore surveillant pénitentiaire, qui viennent clore un parcours relativement complet et diversifié.

Les recommandations que tire F. Chérèque de cette enquête, qui s’est étalée sur près de deux ans, très générales et, à première vue, assez peu opérationnelles, même si elles sont certainement très louables, consistent à (elles sont à peine plus développées dans le livre) remettre la dimension humaine du travail et l’individu au centre de l’entreprise, redonner du sens au travail, revoir l’organisation du travail et réévaluer la responsabilité sociale de l’entreprise. Et on peut s’étonner qu’il ne fasse pas référence aux chantiers importants que la CFDT a conduits sur cette question, en cherchant à explorer des pistes pour l’action (dont rendait compte notamment le livre Le travail intenable publié sous la direction de Laurence Théry). Mais ce n’était visiblement pas l’objet de cet ouvrage, dont le but principal semble avoir été d’illustrer un parcours destiné à permettre l’actualisation et l’acquisition d’une connaissance de première main sur le travail par un responsable national soucieux de rester au contact des réalités et de leur prêter sa voix. Au risque de susciter tout de même chez le lecteur une certaine frustration.

 

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