<p>Pour Isra&euml;l, le mur est un imp&eacute;ratif s&eacute;curitaire. Mais il reste ill&eacute;gal au regard du droit international et est consid&eacute;r&eacute; par certains comme peu utile. Paradoxe&nbsp;?</p>

[Cet article est un extrait du premier cahier du cercle des chercheurs sur le Moyen-Orient, Le défi sécuritaire en Israël. Mythes et réalités. Plus conséquent, l'article complet, co-rédigé avec Jean-Baptiste Beauchard, est disponible gratuitement sur le site du CCMO].

Chez les Israéliens, l’argument sécuritaire, combiné à l’argument démocratique, repose sur une perception de la sécurité sujette à interrogation. Cela pose même la question de l’action au nom de la légitime défense et de la ''menace existentielle'' vis-à-vis de l’extérieur. Nous parlons de la légitime défense au sens de l’article 51 de la Charte des Nations Unies, celle qui pouvait être invoquée par Israël dans le cadre de ce qui est présenté comme une ''guerre contre le terrorisme'' si Israël avait subi une agression qualifiée dans le cadre de relations interétatiques. L’article dit : ''Aucune disposition de la présente Charte ne porte atteinte au droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, dans le cas où un Membre des Nations Unies est l'objet d'une agression armée, jusqu'à ce que le Conseil de sécurité ait pris les mesures nécessaires pour maintenir la paix et la sécurité internationales. Les mesures prises par des Membres dans l'exercice de ce droit de légitime défense sont immédiatement portées à la connaissance du Conseil de sécurité et n'affectent en rien le pouvoir et le devoir qu'a le Conseil, en vertu de la présente Charte, d'agir à tout moment de la manière qu'il juge nécessaire pour maintenir ou rétablir la paix et la sécurité internationales.''

Cela voudrait donc dire qu’Israël est autorisée à se défendre, à condition que le Conseil de sécurité des Nations Unies ait qualifié une éventuelle atteinte à sa sécurité comme telle et justifiant une réaction face à un Etat. Or, bien souvent, Israël, tout comme les Etats-Unis, sautent cette étape. En réalité, le véritable débat en droit est celui de savoir si l’article 51 peut être invoqué pour justifier une attaque contre des terroristes. Quoi qu’il en soit, le soutien de la communauté internationale comme de l’Union européenne par exemple est explicite : ''Le droit d’Israël à lutter contre le terrorisme est unanimement admis et rappelé à de nombreuses reprises, tout comme est rappelé avec insistance le fait que le droit de se défendre doit s’exercer en respectant les règles du droit international (droits de l’homme et principe de l’Etat de droit). Les préoccupations sécuritaires de l’Etat d’Israël sont toujours prises très au sérieux par les Européens qui, de manière concomitante, expriment également un sentiment de commisération à l’endroit des populations palestiniennes.''

 

Le mur, illégal au regard du droit international

L’article 51 ne devrait pas permettre une action en dehors du droit international. Pourtant la construction du Mur de sécurité en Cisjordanie depuis 2002 est un parfait exemple de violation. A l’origine fait pour protéger Israël des attaques terroristes et des attentats kamikazes palestiniens terriblement meurtriers et aux conséquences psychologiques tragiques sur tout un peuple, le Mur est passé dans sa conception d’une ''barrière de sécurité'' à un ''mur de séparation''. Ce mur qui, en théorie, aurait dû être construit sur la ligne verte du 5 juin 1967, frontières revendiquées par le futur Etat palestinien, mais qui, pour des raisons majoritairement politiques ne risquait pas de l’être, est passé dans sa réalisation d’une clôture séparant non plus Israéliens et Palestiniens mais désormais Palestiniens et Palestiniens et Israéliens et Israéliens, en fonction de la place des colonies. Car au nom de l’impératif de sécurité, le gouvernement israélien à fait le choix de l’ériger en mordant largement sur le territoire palestinien, séparant parfois des villages arabes en deux, anéantissant en quelques mois les derniers échanges même économiques entre Israéliens et Palestiniens, reléguant derrière un mur ceux qu’on ne voulait plus voir, plus entendre. Il faut dire que le Mur a été par bien des aspects très efficace. Le problème majeur au regard du droit international est qu’Israël a bâti au nom de sa sécurité propre un édifice, déclaré comme illégal par un avis consultatif de la Cour Internationale de Justice du 9 juillet 2004  .

 

Au-delà de son utilité, présenté par le gouvernement israélien comme vital, et perçu comme tel par la population, le mur concentre toutes les problématiques israéliennes liées à la perception que le pays a de son environnement : perception de la sécurité comme la priorité numéro un, conception séculaire et sioniste de l’autonomie et de l'autodéfense, lien charnel entre autonomie, occupation ''sécuritaire'', enfermement et ghettoïsation, protection à l’égard d’un ennemi clairement désigné et ferment solidaire de tout un peuple ''en danger'', impératif sécuritaire en dehors du cadre du droit international. Le nouvel historien Avi Shaïm a publié en 2008 un livre intitulé Le mur de fer  , dans lequel il revient largement sur l’histoire de ce concept : ''Cette confrontation [entre Juifs et Arabes] a éte marquée par l’idée, lancée par Ze’ev Jabotinsky et partagée par presque tous les leaders israéliens, qu’il fallait dresser un mur de fer'' devant les Arabes pour éteindre en eux tout espoir d’empêcher l’Etat d’Israël de s’établir en Palestine''. Cette idée, datant de 1923, a été lancée par le théoricien de la droite israélienne, père de l’Irgoun et du futur Likoud que dirige aujourd’hui le premier Ministre Benyamin Netanyahou.

 

 

Une idée pas si nouvelle

 

Ainsi, Jabotinsky écrivait-il dans La Muraille de Fer : ''Tant que subsiste, dans l’esprit des Arabes, la moindre étincelle d’espoir qu’ils pourront un jour se défaire de nous, nulle belle parole, nulle promesse attirante n’amènera les Arabes à renoncer à cet espoir''. Et il poursuivait : ''Or une nation bien vivante [comme les Arabes] n’est disposée à faire des concessions sur des questions aussi vitales que lorsqu’elle à perdu tout espoir de ''se défaire de nous'' et que toute brèche de la ''muraille de fer'' est définitivement colmatée''. C’est aussi l’attitude de Moshe Dayan après les premières attaques post-1967, quoi qu'avec des termes quelques peu différents. A ce moment, cela apparaît comme du pur réalisme quant à la conception de l’environnement d’Israël. Mais près d’un siècle plus tard, le mur est bel et bien là. Il est le reflet de la transposition de l’état d’esprit des Israéliens et de leurs gouvernants sur une géographie, sur un territoire qui est désormais leur, avec peu de risques qu’ils le perdent, avec l’idée persistante pourtant que les Arabes pourraient reprendre ce territoire, et l’idée définitive que mieux vaut enfermer ces derniers que de se retrouver enfermés avec eux et parallèlement, le renoncement très important au rêve du grand Israël, englobant toute la Cisjordanie. Quant aux esprits, la radicalisation de la société israélienne depuis l’échec des négociations de Camp David II en 2000, la disparition du camp de la paix (suite au profond traumatisme de l'intifada) et la quasi-mort du parti travailliste comme opposition à la droite nationale et religieuse toute puissante, la gangrénisation de la vie politique israélienne par la corruption et l’absence d’alternative à un gouvernement le plus à droite qu’Israël ait jamais connu, le très très difficile passage d’une génération de leaders à l’autre, des seconds pères du pays (Sharon, Peres) à la suivante, l’émergence du Hamasthan à Gaza suite à la marginalisation et l’enfermement des modérés palestiniens du Fatah, la naissance d’un nouvel ennemi extérieur que peut être ou ne pas être l’Iran, l’enlisement des négociations entre les belligérants, pourraient bien poser la question du vrai danger que court aujourd’hui Israël dans cet environnement définitivement hostile. A l’heure actuelle, la seule solution pour qu’un gouvernement de coalition nationale (Likoud, Israël Beiteinou, Shas en tête) tel que celui de Benyamin Netanyahou se maintienne au pouvoir est de ne rien céder sur deux points : la sécurité d’une part et la colonisation de l’autre.

 

Parce que le pays est confronté à une évolution sociale extrêmement forte (immigration massive depuis les années 1990, question des Arabes israéliens, spécificité de la discrimination entre les Juifs et les autres), mais aussi à une transformation et à un décollage économique importante (d’un modèle socialisant avec le symbole des kibboutzim, économies collectives sociales, à une économie ultra-libéralisée et beaucoup moins solidaire), il faut aujourd’hui mesurer la réponse pratique et concrète que le pays a apporté pour briser toutes ces zones d’incertitude internes qui s’ajoutent à la peur de l’Autre, l’ennemi extérieur. Certes, Israël a fait des compromis en signant la paix avec l’Egypte et la Jordanie, certes le sionisme a tenté de s’adapter, mais l’armée semble aujourd’hui de plus en plus inefficace pour protéger le pays. Alors Israël va plus loin. Plutôt que de tenter de négocier et rétrocéder une partie des territoires occupés dans une logique de paix, il construit un mur qui est, comme on l’a vu, est un échec sur le plan international ainsi qu'un bouclier anti-missiles qui selon les sources ne serait certainement pas efficace pour contrer d’éventuelles attaques iraniennes  

Ainsi, il semblerait donc bien qu'à partir du moment où la perception israélienne de sa sécurité est perçue comme vitale, indépendamment du réel - comme c'est le cas ici, Israël n’a donc aucune raison de se soucier de l’opinion internationale et du droit fondé. On entre alors dans le champ du non-négociable, où la communication et les diverses tentatives de justifications ont bien plus d'importance que ces derniers, que les pressions étatiques voire, parfois, les pressions de certaines parties de la société civile (manifestations, pétitions, etc.). Pour certains, les Juifs sont sortis du ghetto grâce à Israël. Pourtant aujourd’hui, ne sont-ils pas en train d’y retourner comme l’ancien président du CRIF, Theo Klein, l’exprimait dans son ouvrage, Sortir du ghetto ?  #nf#

--
A lire également sur nonfiction.fr, le dossier ''Persistant conflit israélo-palestinien"