Un recueil de contributions un brin décousu sur les liens entre politique et littérature d’où ressortent peu d’idées générales, mais quelques analyses éclairantes.

Roman et politique, le thème est vaste comme la littérature, et maintes fois rebattu. L’interrogation de l’un par rapport à l’autre, la méfiance, à notre époque, du littéraire vis-à-vis du politique, est presque une des questions fondamentales de l’acte d’écrire de la fiction : les actes du colloque tenu à Lorient en 2009 et réunis en un volume par Isabelle Durand-Le Guern et Ioana Galleron tentent d’appréhender le sujet en le définissant de façon assez large.

D’une part, en évitant tant bien que mal l’écueil du “tout est politique”, de l’autre, actant d’emblée l’échec du roman dit “à thèse”, “caractérisé par un message clair et univoque”. Tenant les deux bouts de cette définition bien large de leur objet, les actes du colloque redécouvrent pieusement la lune en annonçant que “le texte narratif apparaît ainsi comme un antidote à la tentation de l’univocité et de la simplification dangereuse, éprouvée aussi bien par la politique politicienne que par l’engagement canonique”.

L’écriture ou l’action

Que peut la littérature ? Pas grand chose, si l’on en croit la tentative d’Isabelle de Charrière pendant la Révolution française, analysée par Paola Perazzolo : “Dans ce moment le monde politique est tout, le monde littéraire n’est rien. Voltaire et Rousseau eux-mêmes ne se feraient plus entendre au milieu du bruit qu’ils ont excité”, écrit-elle avec humour. Contournant donc la question embarrassante, car théorisante, “Que peut la littérature ?”, écho de publications de Compagnon à Finkielkraut, la plupart des intervenants du colloque s’intéressent aux moyens du pouvoir littéraire.

L’analyse de Maryse Palante sur la sexualisation du vocabulaire révolutionnaire chez Sade ouvre une porte intéressante et ambitieuse : la subversion, par contamination dans un système d’afférences sémiques avec registre érotique sadien, de la langue réinventée voulue par le pur Robespierre et ses amis “met à nu [leurs] frustrations ainsi que leur refuge, à titre compensatoire, dans une politique où le sentimentalisme le dispute à la perte de liberté”.

Un article très intéressant de Gilles Bonnet intitulé “François Bon : porter les mots dans la lumière publique” établit que le roman Daewoo de François Bon ressortit à proprement parler de ce que N. Kovac  définit comme le “ roman politique” : “une forme subjective d’une conscience critique, appliquée à la démystification des pouvoirs et des idéologies […] du côté de la victime contre les tenants de la pensée dirigée”. Gilles Bonnet met en évidence la double spécificité de la forme romanesque (du moins chez François Bon) dans le traitement de la matière politique qui est la sienne : “Les entretiens recueillis par le narrateur auprès de ces ouvrières licenciés échappent à quelque transparence illusoire. Réécrits, ils s’enrichissent de références littéraires et d’une syntaxe neuve” qui peut provoquer l’étonnement des interlocutrices, mais se sont adaptés à la démarche de dépassement du témoignage et du tract par l’auteur. Allant au delà, François Bon renonce au projet initialement exclusivement théâtral pour une forme romanesque plus à même de rendre compte des blancs : “J’appelle ce livre roman d’en tenter la restitution par l’écriture, en essayant que les mots redisent aussi ces silences, les yeux qui vous regardent ou se détournent” .

L’approche fragmentaire et ultra spécialisée de la première partie du recueil, intitulée “Perspectives diachroniques : des Lumières à la littérature contemporaine”, est sans doute la plus bancale. Sautant du Voyage de Robertson aux Iles australes à Sade, puis à un roman paru en pleine Révolution française, Henriette et Richard d’Isabelle de Charrière, Flaubert et Rémy de Gourmont pour le XIXe siècle, Malraux, Burroughs, les journaux fictifs de François Mitterrand par P. Rambaux et P.-A. Burnier, L’Aveuglement de Saramago et Daewoo de François Bon, elle peine à saisir son sujet et compose, de façon ponctuellement instructive, un patchwork difficilement utilisable. Le simple énoncé du corpus, disparate et combinant œuvres attendues et périphériques, laisse entrevoir les écueils d’une telle démarche.

“Rendre la mémoire” comme acte politique

En revanche, les chapitres suivants, “Politique du roman historique”, “Engagements”, “Le roman face aux totalitarismes” et “Roman colonial”, procédant par regroupement contextuels, se révèlent plus efficaces. Les angles originaux de Rafik Darragi, “Pouvoir dans le roman historique maghrébin”, et d’Isabelle Durand-Leguern sur “Histoire mythe et politique dans le roman historique révolutionnaire” dévoilent des aspects intéressants du roman historique. Rafik Darragi, en constatant la difficulté de parler du pouvoir politique dans les régimes hostiles à la critique de la région, détaille l’efficacité de la forme du roman historique : à la fois détour indispensable pour éviter la censure et les représailles possibles, mais dépassant la simple transposition dans un passé qui y fait écho d’une problématique présente. Il s’agit pour l’écrivain de “rendre la mémoire” au lecteur, d' "expliquer la genèse des raisons d’une domination tyrannique". On repensera à cet article dans une partie suivante, sur le rôle du roman face au totalitarisme.

Isabelle Durand-Leguern, quant à elle, soulève la problématique complexe de l’utilisation de références mythiques – notamment de l’apocalypse biblique – dans le roman historique révolutionnaire. Au delà du constat d’une “permanence mythique dans la représentation romanesque de la Révolution [grâce à laquelle] la Révolution française, la Commune, la révolution d’Octobre se rejoignent et fixent paradoxalement leurs traits dans une forme d’anhistoricité”, elle établit un phénomène de réflexivité du motif mythique, se retournant contre l’événement qui prétend s’en servir : “S’il ne les dénoncent pas toujours, les romans ont au moins le mérite d’attirer notre attention sur cette dimension mythifiante […] nous permettant ainsi une mise à distance des images proposées.”

Parmi les procédés étudiés, Yves Clavaron développe une analyse intéressante de la transposition politique dans d’autres cadres géographiques dans deux romans de Naipaul et Kourouma. De façon bien plus acrobatique, le genre du témoignage, problématique qui semble a priori centrale dans le champ du sujet du livre, est abordé via Allah n’est pas obligé de Kourouma (qui ne témoigne pas, à proprement parler, d’une expérience d’enfant soldat que l’auteur aurait vécue) – alors qu’un auteur comme Primo Levi n’est évoqué qu’au détour d’une phrase.

La hantise du roman à thèse

L’une des questions les plus épineuses, au cœur du sujet, est celle du roman dit à “thèse” : présumé antilittéraire, il est une entité jamais vraiment définie contre laquelle on tente de créer un genre virtuel, qui serait un roman militant mais “lisible”. La contribution d'Aurore Peyroles, “Les communistes d’Aragon ou l’invention d’un roman à thèse lisible”, sous-titrée “Le roman politique ou le refus du roman à thèse”, est à cet égard exemplaire. Aussi bien faut-il croire Mariannick Guennec sur parole quand elle analyse “la tension entre l’homme politique qui doit transmettre un message clair et l’homme de lettres, qui doit s’éloigner du prosélytisme trop visible” : “L’homme politique qu’est Carlos Luis Fallas ne s’efface pas derrière l’écrivain lors de la rédaction du roman. L’engagement de l’auteur est visible, que ce soit pour la commande, les thèmes abordés, la façon de les examiner ou le message qui est transmis. Pourtant, nous sommes loin d’un roman à thèse.”

À propos de deux romanciers postcoloniaux, Naipaul et Kourouma, Yves Clavaron mobilise la définition de S.R. Suleiman : “Là où le texte moderne cherche l’éclatement, la multiplication du sens, le roman à thèse vise le sens unique, la clôture absolue”, et pose en conclusion un horizon de réflexion intéressant, que reprendra la dernière partie du recueil sur la réception du roman politique. Yves Clavaron écrit : “L’engagement présuppose un public et le roman à thèse est sans doute tout autant un phénomène de réception que d’écriture : l’horizon d’attente pour un roman africain ou caribéen des années 1960 était celui d’une littérature en acte, un roman perçu comme un ‘message’ plutôt que comme un ‘spectacle’, pour reprendre la distinction opérée par G. Genette”.

Évoquant, sans les confronter, des époques et des écrivains, avec leur rapport à la politique – la politique elle-même n’ayant pas le même sens selon les époques ! Comment comparer la posture d’une femme du XVIIIe siècle, n’ayant pas le droit de vote, celle d’un Flaubert, méprisant la chose publique et la citoyenneté, et celle d’un Malraux ou d’un Aragon ? – ce recueil d’articles pèche par la perspective faussée que donnent diverses analyses de détails sans synthèse globale ni, pour certaines, une grande pertinence éditoriale, bien qu’elles aient leur intérêt du point de vue monographique. Il reflète cependant la difficulté de définition de son objet, son extrême dissémination dans le champ littéraire et le rapport ambigu que les auteurs comme les universitaires entretiennent à cette problématique, entre attirance et répulsion, respect et mépris#nf#