<p>Des documents permettent &agrave; deux historiens de tracer l&rsquo;itin&eacute;raire complexe d&rsquo;un d&eacute;serteur travesti, alcoolique et violent dont l&rsquo;histoire s&rsquo;ach&egrave;ve quand sa femme le tue. Le proc&egrave;s d&eacute;bute en 1928.</p>

Dans La garçonne et l’assassin - Histoire de Louise et de Paul, déserteur travesti, dans le Paris des années folles, paru chez Payot en 2011, deux historiens, Fabrice Virgili et Danièle Voldman, racontent l’histoire de Louise Landy et Paul Grappe.

Mariés en 1911, Louise et Paul doivent se séparer en 1914, Paul partant à la guerre. Blessé à la cuisse puis à la main, il finit par être accusé d’automutilation. Sommé par son capitaine de choisir entre le retour au front et une exécution sommaire, Grappe déserte. Parvenue à cette extrémité, son histoire devient moins commune : pour se dissimuler, il choisit de se déguiser en femme. Mais loin de s’en tenir là, Paul commence une vie de travesti dont il semble s’accommoder avec un certain enthousiasme. Louise, quant à elle, participe partiellement mais avec réticence aux diverses aventures amoureuses que son nouvel état suggère à Paul. En 1925, Paul, accusé de désertion depuis 1915, est amnistié. Il reprend ses vêtements d’homme. Louise tombe enceinte, mais son époux, buvant de plus en plus, reprend bien vite son "identité" féminine. Violent envers Louise et son enfant né en 1925, Paul finit par tomber sous les coups des balles de son propre revolver, brandi par sa femme.

L’affaire obtient à l’époque une certaine publicité : le travestissement et l’amnistie de Paul ayant déjà beaucoup attiré l’attention des médias et généré un substantiel courrier des lecteurs, le meurtre augmente encore son retentissement, à tel point que l’assistance lors du procès doit être limitée. Tous ces éléments ont généré une certaine quantité de documents que F. Virgili et D. Voldman ont exhumés pour éclairer le mode de fonctionnement de la période de l’entre-deux-guerres et ouvrir sur la question des “rapports entre la vie des individus et celle des groupes”, sans manquer de faire une incursion du côté de la psychologie des personnages qui, comme ils le soulignent  , n’est pas très familière pour les historiens. Nous apporterons ici un contrepoint sur ce sujet particulier.

Mais avant cela, il faut préciser ce que la période historique avait de particulier, de nouveau, qui a autorisé une certaine tolérance de la société envers un mode de vie qui, avant guerre, n’aurait sans doute été ni accepté ni toléré et au final lourdement condamné lors du procès. Paul, travesti, passait naturellement pour une femme. Vivant avec une autre femme, ils paraissaient donc vivre "à la garçonne". Et justement, l’époque, dite des "années folles", permettait, d’après les auteurs, une plus grande acceptation de l’homosexualité. D’une manière générale, y étaient ressenties les prémisses d’une certaine libération sexuelle. Cela n’est pas démontré dans l’ouvrage, dont ce n’est pas l’objet, mais sert plus ou moins de base pour expliquer l’acquittement d’une Louise devenue la meurtrière de son conjoint après avoir mené avec lui une vie tout à fait hors normes. Le fait qu’elle ait été préalablement victime de ses violences, ainsi que son enfant, l’a emporté dans la balance. Un peu plus tôt dans  l’histoire, une condamnation morale globale aurait pu l’emporter ; quand le discours sur la libération des femmes était encore très marginal, il n’est pas certain que Louise aurait été comme là implicitement reconnue comme victime de violences conjugales et familiales... l’une des premières d’une histoire de reconnaissances qui allait se poursuivre jusqu’à nos jours ?
Justement, quid de cette reconnaissance certes demeurée difficile et douloureuse, mais aussi devenue fréquente ? F. Virgili et D. Voldman réalisent un pas de côté par rapport à ce type d’analyse qui privilégie la femme, si ce n’est en faisant parler le mort ; Paul, du moins en soulignant que le procès ne lui a pas forcément rendu justice. Ce procès n’a par exemple guère convoqué ses amis... et pour cause, qui, de ses fréquentations de maraudage sexuel, aurait osé se dévoiler ? L’époque n’était qu’aux prémisses de la libération sexuelle !

Et ce mort, si on lui avait réellement donné la parole plus tôt, qu’aurait-il pu dire ? Qu’aurait dit ce petit caporal, au sujet de ce jour où, en bute à son chef de section, il l’entendait le menacer selon la description suivante : "Ne supportant plus de voir Grappe "tirer au flan", il le prévint qu’il partirait pour le front le jour même. Il le menaça de surcroît. Plus question pour le caporal de flancher. Au premier signe de couardise, le capitaine l’abattrait de sa propre main".  Voilà ce qu’aussi bien on pourrait appeler une violence inaugurale génératrice de violences ultérieures. Aussi bien que dans le cas de Louise : si l’on considère que la violence de Paul envers Louise a pu la conduire au meurtre, qu’est-ce qui devrait nous empêcher d’appliquer la même logique à Paul ? Ainsi pourrait-on dire, par l’intermédiaire du concept de traumatisme, que victime de la violence de l’armée, Paul est conduit à une série d’actes attentatoires, dont celui qui consistait à maltraiter son épouse.

Les auteurs ne vont cependant pas jusqu’à dévoiler cette logique de discours. Ils semblent plutôt y participer.

Ainsi, en parallèle à leur patient travail de reconstitution des faits, ils avancent l’hypothèse suivante : "bien qu’elle n’ait pas été diagnostiquée, (...) [Paul] souffre manifestement d’une névrose de guerre sévère. Il en présente les symptômes caractéristiques comme la dépression (…). Ses moments d’abattement sont coupés de phases maniaques. Il souffre en outre de céphalées, de cauchemars. Instable et agressif avant-guerre, ces traits de caractère sont exacerbés. S’y ajoutent jalousie, alcoolisme, tendances suicidaires et troubles sexuels". Des "troubles du comportement" et une "bisexualité" complètent ce tableau  . Pourtant, Paul avait des capacités intellectuelles, celles qui lui ont permis d’accéder à une formation professionnelle qualifiante et de s’adapter à différents emplois. "C’est la guerre qui a mis Paul hors jeu et l’a orienté vers un chemin au bout duquel se trouvait la mort. C’est elle aussi qui l’a enfoncé dans une névrose douloureuse. Elle enfin qui a été l’occasion de lui révéler une bisexualité que rien, dans les documents à notre disposition, ne laissait présumer".
Il faut voir dans cette interprétation une tentative de définir l’impact d’événements collectifs comme les guerres sur la psychologie individuelle.

Malheureusement, les symptômes de Paul ne sont pathognomoniques d’aucune "névrose de guerre". Ce sont des symptômes fréquents qu’on retrouve en dehors de tout passé guerrier. Paul était intelligent, il avait probablement du talent (dont celui d’être adaptable). Il l’a gâché, peut-on penser, mais même en dehors de ce qui peut apparaître comme une pathologie psychologique, rien n’est plus courant que de gâcher son talent. C’est dramatique, mais ce n’est pas "la guerre". Aucun ennemi aussi facilement identifiable qu’elle n’a encore été trouvé pour expliquer ce lamentable gâchis, ce gâchis presque généralisé qui partage néanmoins avec la grande guerre le fait d’être un phénomène "de masse".

Si ce n’est pas la guerre, qui pousse un sujet à s’engager dans des chemins comme ceux que Paul a arpentés, qu’est-ce donc ? La jouissance sans doute. Paul fait d’ailleurs figure de jouisseur. Il veut profiter de toutes les occasions qui se présentent à lui de s’amuser, mais ne veut rien concéder à l’ordre social : il ne veut ni faire la guerre ni s’entendre avec ses collègues pour travailler, ni se contenter de la femme qu’il a épousée ni vraiment la "partager" avec d’autres. Du moins… un peu peut-être mais pas trop quand même. Il est bien étrange qu’à partir d’une telle figure, Paul soit, pour les auteurs de l’ouvrage, devenu une victime de l’ordre guerrier. Paul, une victime projetée hors de l’ordre social par la guerre ? Paul, du début à la fin de son existence, paraît n’avoir pratiquement jamais fait autre chose que d’objecter à cet ordre social de toutes les manières possibles et imaginables. Bien plus qu’une conséquence de la guerre, ne vaudrait-il pas mieux y voir une passion subjective ?
D’autant que le déroulement des événements tels qu’il est décrit par les auteurs ne montre pas nettement un avant / après la guerre. Paul n’a par exemple pas attendu d’être confronté à la guerre pour la faire à sa femme ; le début des violences conjugales date d’avant la guerre. Les auteurs ne montrent pas non plus de reviviscence de scènes traumatiques ou de cauchemars directement reliés à des scènes de guerre. Quant aux céphalées, on peut dire qu’elles sont pour le moins fréquentes chez les alcooliques et les noctambules, Paul ayant probablement été les deux.

Pour F. Virgili et D. Voldman, il était apparemment important de rétablir Paul dans un statut de victime qui lui avait été retiré malgré qu’il eût été assassiné. En effet, l’habile défense de Louise avait totalement discrédité Paul afin de dédouaner Louise de son acte meurtrier en faisant paradoxalement d’elle la victime préalable de Paul.
Mais quand l’histoire judiciaire nous a raconté qu’une femme, dans un couple, est la victime de celui qu’elle a persisté à choisir de son plein gré pendant 15 ans (le divorce était autorisé), en quoi l’historiographie contemporaine représente-t-elle un progrès si elle se contente de retourner la situation en désignant désormais l’autre membre du couple comme nouvelle victime, fût-ce de la guerre cette fois ?
Sans même aller chercher dans le tréfonds des complexités analytiques on peut aisément remarquer que psychanalystes et psychologues parlent à l’unisson et depuis fort longtemps de "couple pervers". L’affaire se fait en effet à deux, y compris quand il y est question de violences conjugales qui atteignent essentiellement ou uniquement le corps de la femme. Mais cette réalité paraît aujourd’hui encore inaudible pour beaucoup.
L’affaire se fait à deux aussi quand elle aboutit au meurtre, et non par la faute d’un seul. Elle se fait à deux et non pas non plus à un, qui les transcenderait du fait d’être "la guerre". La guerre ne peut à ce point déterminer les relations d’un couple qu’il bascule sans que l’un ou l’autre y soient pour rien dans le travestisme, la prostitution, la violence infligée, mais aussi acceptée.
Dans le corps du texte, se trouvent beaucoup d’éléments qui corroborent le masochisme de Louise. Un masochisme que les auteurs sont assez observateurs pour ne pas l’accoler à la passivité qu’on lui associe trop systématiquement. Louise, travailleuse au point d’en paraître presque exploitée, se soumettant aux fantasmes échangistes de son mari, ne le rejetant jamais vraiment malgré l’alcoolisme, malgré les coups, n’en est pas moins très volontaire. Si elle n’a pas totalement été à l’initiative de ce qui lui est arrivé, elle avait cependant toutes les ressources nécessaires pour faire un autre choix si elle y avait été portée, au contraire d’autres femmes sans emploi et retenues par des enfants qu’il faut nourrir, loger.

C’est peut-être finalement la mère de Paul, qui définit le mieux la position de jouissance qui caractérise l’union de Paul et Louise dans ce couple sauvage : "Elle n’ignorait pas que son fils battait sa femme, mais peu lui importait ; elle les renvoyait dos à dos, les traitant respectivement de "maquereau" et de "putain". Une formulation certes peu nuancée, mais il faut quand même retenir la pertinence de l’expression : elle les renvoie "dos à dos", en les désignant comme inséparables dans le processus qui les conduit vers une issue fatale. Ils se sont choisis et ils se valent bien, semble-t-elle dire avec un détachement qui, s’il étonne de la part d’une mère, favorise une analyse assez impartiale de la situation. Le type d’impartialité inaccessible pour un système judiciaire acéphale qui ne cherche bêtement qu’un seul coupable.
Sur l’épineuse question des rapports entre les événements collectifs traumatisants et la psychologie individuelle, il faut dire que si la psychologie qui impute un meurtre conjugal à la névrose et l’historien qui l’impute à la guerre n’en disent en rien le fin mot, le fait de l’imputer à une "névrose de guerre" n’arrange rien. Précisons que si l’usage du terme de "jouissance" n’a pas non plus la valeur d’une explication terminale, il a cependant l’avantage d’introduire une certaine complexité, une complexité bien révélée par la variété de ses acceptions (on parlerait d’ailleurs plus justement des jouissances que de la jouissance).

Une analyse peut-être plus sociologique aurait pu conduire à relier les déboires de Paul et Louise à la pauvreté. Car bien qu’il ne soit pas vraiment pour eux question de franche misère, ils viennent d’un milieu pauvre et s’y tiennent, pourrait-on dire. C’est peut-être leur statut de locataires vivant éternellement et d’une manière quelque peu précaire en "garnis" qui en témoigne le mieux, au fil du livre. Pourtant, les formations qu’ils ont suivies attestent de ce qu’ils avaient la possibilité de faire évoluer leur niveau de vie. Possibilité mangée par l’alcool et le vice, dirait Zola. En tous cas, une possibilité manquée qui ne l’est pas par hasard. Il faut croire que les vies de gagne-petit et chair à canon ont paru moins enviables à nos deux protagonistes que l’excitation d’une vie plus débridée, hors norme, et d’une passion amoureuse qui les liait en faisant fi des bonnes manières. Ils étaient pauvres, ils le sont restés, mais sont devenus riches d’un destin flamboyant et scandaleux.

Pourtant, F. Virgili et D. Voldman paraissent déplorer le fait que Paul n’ait pas été soigné pour ce qu’ils voient comme une névrose de guerre : “Sa désertion semble (...) avoir été le fait de motifs personnels, forgés par l’incapacité médicale à diagnostiquer des troubles psychiques nés sur le champ de bataille, qui ne seront par la suite jamais pris en compte ni examinés"  . Ce qui est certain, c’est que si Paul a déserté le champ de bataille, il n’a pas déserté sa vie. Qu’est-ce qu’un psychiatre spécialisé dans les névroses de guerre (un médecin de l’armée ?) aurait pu faire de plus pour lui, au juste, à part le renvoyer au front, ce qui ne peut qu’être l’objectif d’une médecine de guerre pour laquelle est guéri celui qui est redevenu apte à se présenter sur le champ de bataille ? Paul y serait-il mort en héro au lieu d’aller mourir en salaud dans la vie de Louise ? Pour le bénéfice de qui ?
C’est bien plutôt par chance que nous ne pouvons pas refaire l’histoire dans le sens d’un esprit contemporain qui pense pouvoir guérir une victime trop souvent envisagée en tant que potentiellement dangereuse pour la société. Selon cet esprit dénué de bon sens, un traumatisme pris à temps, par exemple dans une "cellule d’urgence", aurait une chance de bien évoluer, ce qui éviterait des drames ultérieurs. Rien n’est moins sûr...

Malgré toutes les promesses d’une civilisation qui serait donnée à ceux qui accepteraient de faire preuve d’un peu de civilité, malgré une psychologie qui s’acharnerait à faire entrer dans cette vue de l’esprit tous les chiens galeux, les travestis et les prostituées, il apparaît que l’être humain préfère encore sa misère d’être traversé par sa jouissance à l’asepsie d’un meilleur des mondes. Ainsi, quand les uns lui proposent la guerre, il répond par la désertion. Quand les autres lui proposent la paix familiale, il répond par le vertige de l’alcool. Ainsi était Paul, avec sa névrose de guerre si l’on veut, ainsi aurait-il certainement été sans. Ainsi a-t-il été sans psy, et je gage bien qu’avec il ne serait pas devenu l’abbé Pierre non plus... il faut se faire une raison.

Ceci étant posé, dans le procès de Louise, dans cet aboutissement logique d’une société qui finit par vous demander des comptes quand vous avez par trop attenté à ses règles, ce qui a manqué, c’est le fait d’avoir, autrement que d’une manière timide, mis Louise en face de sa responsabilité dans ce qui est arrivé. Son histoire n’est maintenant plus très loin de dater d’un siècle. Et la victimisation gagne chaque jour plus de terrain contre l’assomption par chaque sujet humain de son destin et de ses choix. Comment a-t-on pu reconnaître depuis si longtemps que "faire le mal" ou "faire du mal" est un choix (condamné) alors qu’on a toujours autant de mal à reconnaître que "se faire du mal" peut aussi être un choix ? Louise, comme tant d’autres "victimes de violences conjugales" d’aujourd’hui, a choisi de ne pas se séparer de son conjoint. Tout comme Paul a choisi de lui porter atteinte. Et ces choix, ils ne les ont pas faits sous la contrainte d’une guerre névrotisante qui les aurait laissés manipulés comme des pantins par leurs traumatismes. Ils étaient libres. Libres de s’aimer ou de se tuer. Ils ont juste eu le mauvais goût de faire les deux.#nf#