Ce reader digest des avancées politiques en matière LGBT en Amérique Latine est tout à fait déconstructif !

De loin, les choses paraissent belles. De près, elles le sont moins.

Si la conquête égalitarienne avance, c'est par à-coups, à coups de petits pas. Elle n'embrase pas les campagnes, mais plutôt les villes. Ou plutôt si, la violence embrasse "los putos, los jotos, los maricones, las bolleras" et autres florilèges de la mentalité machiste qui borde les îlots de "modernité".  Et les mots ne vont pas sans actes : un gay est tué tous les trois jours au Brésil .

"Mais dans quelle mesure pouvons-nous dire que ce sont des crimes homophobes ?" "Lorsqu'un lien est établi entre homophobie et crime, la plupart d’entre eux reste impunie." 

Ainsi la discussion s'invite dans cette compilation d'articles en tous genres, et permet de contextualiser ce vent de modernité qui souffle sur le drapeau LGBT. A l'heure où Christine Boutin brandissait la Bible dans l'hémicycle républicain, l'Équateur adoptait dans sa nouvelle constitution une mesure en faveur de la reconnaissance de l'égalité entre tous et toutes. Ce fut le troisième pays au monde à condamner la discrimination en matière d'orientation sexuelle.

Cependant, ici, les contours de l'Amérique Latine se cantonnent au Brésil, à l'Argentine, aux Caraïbes, au Chili, au Paraguay, au Mexique et à l'Équateur ; voire à Mexico, Sao Paulo, Buenos Aires. Les deux dernières étant les véritables hérauts du mouvement LGBT en Amérique Latine.

De même, le poids de la religion vient entacher la carte postale venue du Brésil et de l'Argentine. Le Cardinal Ratzinger, actuel Pape Benoît XVI, était de ceux qui en 1986 réaffirmait la condamnation des actes non hétérosexuels. Or cet acte politique a des conséquences mortelles dans des pays où la religion est un attribut essentiel de la vie sociale.

De plus, plusieurs articles signalent le rôle ou plutôt l'instrumentalisation de la police à l'encontre des personnes transgenres, gays, et lesbiennes ; elle agit presque commeune milice des moeurs qui violente et abuse de son pouvoir. De même, la région des Caraïbes est loin d'être ouverte. Il semblerait qu'il y ait un embargo coté cubain pour la reconnaissance des droits LGBT.

Petit à petit, les vives couleurs des avancées législatives LGBT deviennent plus pâles, presque ternes ; mais là est tout le mérite de l'ouvrage ! Il nous informe d'une réalité plus salée que sucrée. Le voyage est moins exotique que sur la bannière médiatique.

Malheureusement, ce patchwork d'articles orchestré par Pecheny et Corrales est très éclectique, presque trop, et, dessert parfois les locuteurs.

Il y a compilation sans concertation, ce qui induit redites assez pénibles, recoupes de thèmes, et quelques bizarreries... Que dire de réduire le poids de la religion, de la colonisation, de l'esclave à un paragraphe chacun ? Que dire de l'interview de Mariela Castro ? Que dire du tableau de "l'hétéronormativité et de la non-hétéronormativité" présenté en introduction, qui semble être un pur contresens ?  

C'est un ouvrage de pointe qui se veut populaire, mais qui manque par la même occasion l'opportunité d'une véritable étude transversale. C'est-à-dire une étude qui mêlerait, croiserait, et entrecroiserait vraiment les champs juridique, sociologique, géographique, politique et des philosophies contemporaines, et non pas ce tourisme scolaire. Certes, tous ces champs sont évoqués, mais il n'y a pas de confrontation entre eux. C'est un carnaval de couleurs, mais sans le rythme !

Cacophonie qui, cependant, est une voie royale pour entrer en plein coeur des débats. Débats internes aux associations LGBT, avec la société civile, et les gouvernements sont retranscris. Pecheny et Corrales greffiers LGBT ? Débats internes aux cellules LBGT concernant l'organisation interne, les modes d'actions, les alliances avec des partis politiques qui sont loin de faire consensus. Par exemple, en 1982, à Mexico, deux marches eurent lieu, d'un côté les lesbiennes, de l'autre les gays. De même, Somos de São Paulo refuse tout lien avec un parti politique, au risque de perdre en visibilité et en efficacité . D'autres préféreront la stratégie des petits pas ou du "very quiet lobbying" comme les militants LGBT d'Équateur.

Force est de constater qu'il y a une grande capacité des associations à s'acclimater aux temporalités politiciennes. En revanche, entre militant-e-s LGBT et le reste de la société civile, les tensions sont bien présentes, comme le rappelle Eduardo J. Gómez.

Débats infra-théoriques également : en témoigne l'article "The Rationale of Collective Action within Sexual-Rights Movements". Mario Pecheny y critique ouvertement les guerres internes des associations LGBT et d'AIDES qui nuiraient à l'actualisation d'un projet commun au niveau national.

Deux niveaux de débats qui sont bien évidemment en perpétuelle confrontation avec l'hétérotypisme.

Last but not least, dans ce panel de recherches en études de genres, le lesbianisme est presque visible ; même si comme le souligne Emilio Bejel dans une note de son article "Cuban CondemNation of Queer Bodies", il y aurait nécessité à effectuer une étude sur le lesbianisme à Cuba. Au moins c'est dit, à défaut d'être fait.

Finalement, The Politics of Sexuality in Latin America, est un reader digest tout à fait déconstruit... et déconstructif.

Malgré ces faiblesses, l'ouvrage permet de se défaire de certaines idées reçues. Il contextualise ce mythe de "modernité" en Amérique Latine. S'il y a conquête égalitarienne elle s'ancre dans des territoires violents, et se restreint pour le moment à quelques métropoles.

Lectrice, lecteur, si vous êtes un amoureux des faits, alors plongez ! Entre les pages de l'ouvrage qui recèlent de faits, de détails, d'anecdotes, vous vous régalerez ! Une petite perle ? L'alliance paradoxale entre militants d'extrême-droite catholiques et militants transgenres au Chili. Cependant, si ce n’est pas votre tasse de thé, passez votre chemin