Raymond Boudon revient sur les grands points de sa ''théorie générale de la rationalité'' et élargit le domaine conceptuel de la rationalité.

* Cet ouvrage a été publié avec l’aide du Centre national du livre.

 

Depuis 1977 et son ouvrage désormais classique intitulé Effets pervers et ordre social (1977)  , suivi ensuite d’essais tels que (entre autres) La logique du social (1979)  , Le Sens des valeurs (1999)  , ou encore Raisons, bonnes raisons (2002)  , l’on connaît bien aujourd’hui la théorie centrale qu’a défendue, et défend encore, le sociologue Raymond Boudon. Sans vouloir faire dans le jeu de mot facile, c’est presque sa "raison d’être" que Raymond Boudon reprend ici dans ses Essais sur la théorie générale de la rationalité. Cependant, cette succession d’ouvrages ne doit pas faire croire à un monolithisme qu’un titre comme celui de "théorie générale" peut suggérer. Bien au contraire, les évolutions sont légions entre le paradigme défendu en 1977 et la théorie présentée ici, trente ans plus tard. Mais ce qui reste commun à tous ces textes théoriques, c’est la volonté toujours intacte pour Raymond Boudon de présenter au mieux sa vision de l’action sociale, de la rationalité et surtout de la démarche sociologique, en tentant, notamment, de s’inscrire dans les pas de ceux qu’il nomme les "géants des sciences sociales"   : Émile Durkheim, Alexis de Tocqueville et Max Weber. Les Essais sur la théorie générale de la rationalité sont donc en ce sens une collection d’articles qui se veut paradigmatique, une sorte de manifeste scientifique pour ainsi dire.


Étendre les limites de la rationalité - Déplacer les frontières du rationnel

Le premier chapitre de l’ouvrage intitulé "Une théorie générale de la rationalité (TGR)" réunit deux articles issus eux-mêmes de contributions de l’auteur à d’autres ouvrages. On y retrouve une présentation claire et bien illustrée de ce que Raymond Boudon entend par une "théorie générale de la rationalité". Le lecteur déjà familier des propos de l’auteur sur cette question ne sera donc pas véritablement surpris. Certes, Raymond Boudon a bien dépassé la seule défense de la théorie du choix rationnel qu’il mettait en œuvre dans Effets pervers et ordre social. Cependant, les nouveaux "domaines" de rationalité qu’il présente dans ces Essais sont issus de travaux antérieurs, notamment la rationalité cognitive (ou de "type R3" dans Le Sens des valeurs), et la rationalité axiologique (ou de "type R4").

Pour ceux qui ne connaissent pas encore les grandes lignes de cette théorie générale de la rationalité, précisons seulement la définition de ces différentes rationalités. La rationalité instrumentale correspond en bref à la maximisation des bénéfices et à la minimisation des coûts. C’est le type de rationalité privilégié dans tous les modèles économiques standards et dans la théorie du choix rationnel. La rationalité cognitive, telle qu’on la retrouve dans les écrits de Raymond Boudon, s’attache principalement aux théories scientifiques mais aussi à toutes formes de connaissance. Pour résumer, cela sous-entend qu’une personne a des raisons de croire en une théorie tant que cette dernière n’est pas remise en cause par un fait clairement établi. Cette rationalité cognitive permet de comprendre en quoi les scientifiques ont pu soutenir des théories, de manière tout à fait rationnelle, alors que l’on sait aujourd’hui qu’elles sont fausses. Enfin, la rationalité axiologique, pendant de la rationalité cognitive pour ce qui a trait aux valeurs et croyances, signifie qu’un individu peut accepter certaines valeurs du fait qu’aucune série d’arguments contraires n’est venue l’en dissuader. Raymond Boudon parle en ce sens de "raisons fortes" de croire en de telles valeurs. Ce qui est donc le plus fondamental ici, c’est que la théorie générale de la rationalité est un formidable outil proposé aux sociologues pour dépasser les apories de la théorie du choix rationnel (TCR) et surtout étendre les limites de la rationalité.

En effet, en partant des intuitions wébériennes distinguant rationalité en fin et rationalité en valeur, Raymond Boudon se dote d’une théorie permettant d’expliquer un nombre considérable de phénomènes que la TCR ne pouvait pas appréhender (le vote ou l’engagement militant par exemple). De fait, c’est bien parce que Coleman et les autres défenseurs de la TCR ont réduit la rationalité à son seul aspect instrumental que leur sociologie est limitée et critiquable. Pour Raymond Boudon, l’erreur serait alors de jeter le bébé avec l’eau du bain (et la rationalité avec la TCR). Au contraire, nul n’est besoin selon lui de supposer une dimension irrationnelle contenue dans tout comportement humain. Si les individus se mobilisent pour une cause, se déplacent pour aller voter ou réalisent toute autre action qui semble irrationnelle (du point de vue instrumental), c’est qu’ils ont, selon l’auteur, de "bonnes raisons" de le faire. En d’autres termes, les valeurs, croyances et représentations individuelles sont elles aussi compréhensibles, c’est-à-dire envisageables par quiconque sous le sceau du sens commun.

Dès lors, le véritable apport de cette théorie générale de la rationalité est bien de reprendre en main cette question de la rationalité. Notamment, elle a le mérite de montrer que la sociologie ne se distingue pas de l’économie par un ajout superficiel d’une dimension plus réelle parce que prenant en compte des actions irrationnelles. Au contraire, comme le note Raymond Boudon, "la rationalité est une chose, l’"utilité espérée" une autre."   ; confondre les deux (comme le fait la TCR mais aussi le modèle de l’homo oeconomicus) c’est non seulement limiter sa propre vision mais aussi réduire les frontières du rationnel.

Enfin, si cette théorie se veut générale, c’est également parce que l’auteur cherche ici à asseoir la sociologie sur un socle théorique solide, plus étendu que celui de l’économie comme nous l’avons vu, mais aussi, plus "sérieux" que celui qu’elle se donne aujourd’hui. En est-elle doté d’ailleurs ? Raymond Boudon semble répondre par la négative. Selon lui, la position dominée qu’occupe la sociologie dans le champ universitaire découle directement  de cette pluralité théorique, voire de l’absence totale de ligne scientifique. Elle manque ainsi d’une identité. "Elle se voit tantôt comme une saisie du social à vocation compassionnelle, (…), tantôt comme une discipline vouée à l’étude des corrélations entre l’origine sociale et le comportement ou aux petits aléas de la vie de couple."   Pour Raymond Boudon, sa théorie générale est ainsi un bon moyen de retrouver cette identité perdue, de paraître véritablement scientifique et donc crédible aux yeux des institutions et du grand public.


L’héritage revendiqué des grands auteurs de la sociologie

La seconde partie des Essais est consacrée à l’application de cette théorie générale de la rationalité. Les trois premiers articles sont ainsi des reprises théoriques des grands auteurs que sont Tocqueville, Weber et Durkheim afin de les inscrire dans la perspective générale que l’auteur a développé précédemment. Pour reprendre les termes de la nouvelle sociologie des sciences, ces articles consistent en quelque sorte en une tentative de la part de Raymond Boudon de "rallier" à sa cause les grandes traditions sociologiques. De fait, si sa propre lecture de ces textes classiques est intéressante, il reste que l’on peut ressentir un certain agacement à voir les propos de ces auteurs être traduit uniquement sous l’angle de cette théorie générale. Ceci est d’autant plus vrai que les trois auteurs choisis se prêtent plus ou moins bien au paradigme boudonnien.

L’article consacré à Max Weber est en ce sens le plus convaincant. Raymond Boudon s’y attache à décrire de manière très claire la sociologie des religions que développa Weber et notamment sa tentative de comprendre les comportements religieux comme des comportements rationnels. Surtout, par l’exemple du faiseur de pluie et du faiseur de feu, l’auteur montre en quoi la "neutralité axiologique" défendue par Weber consiste plus en une position scientifique permettant d’échapper au socio-centrisme qu’en une rupture entre engagement politique et recherche scientifique. De fait, Raymond Boudon défend ici la sociologie compréhensive qu’a mise en avant Max Weber comme la seule véritable manière de fonder scientifiquement la sociologie. Certes, la théorie de Raymond Boudon étant très inspirée de celle de Max Weber, il n’est guère surprenant que ce dernier puisse être aisément repris par la théorie générale de la rationalité. Il en va autrement d’un auteur comme Émile Durkheim. Encore une fois, pouvoir lire avec Raymond Boudon Les Formes élémentaires de la vie religieuse comme il nous y invite dans cet ouvrage offre un véritable plaisir intellectuel. Toutefois, on surprend parfois l’auteur à ne sélectionner que ce qui confirme ses thèses et à taire le reste. Il reste donc au lecteur à se forger sa propre opinion et à profiter de ces lectures offertes, tout de même, par un auteur lui-même devenu un "classique" de la sociologie française.


Quel succès pour la théorie générale de Raymond Boudon ?

On l’a dit précédemment, la thèse que défend ici Raymond Boudon n’est pas nouvelle. Or, si l’auteur a occupé et occupe aujourd’hui encore une position institutionnelle très légitime, il reste que sa théorie générale ne s’est pas encore imposée au champ de la sociologie. On ne peut guère avancer que Raymond Boudon s’est fixé comme objectif d’unifier sous sa bannière la sociologie française. Toutefois, on peut penser qu’il a pour but avec un tel ouvrage de redonner à la discipline cette identité qu’elle a, selon lui, perdue. Or, la théorie boudonnienne est aujourd’hui présentée dans les cours de sociologie universitaire (je me fonde ici sur ma propre expérience) de façon très réduite, au mieux sous cet angle de la rationalité élargie, au pire comme opposition rationalisante à la théorie bourdieusienne de l’échec scolaire. C’est d’ailleurs ici l’un des points essentiel de cette théorie générale de la rationalité qui se fonde, sans véritablement le dire, en opposition frontale avec celle de l’habitus. Or, en l’absence de Pierre Bourdieu, Raymond Boudon occupe-t-il le terrain ou se perd-t-il faute d’adversaire ? 

Si sur le plan de la forme, ces Essais peuvent paraître parfois répétitifs, notamment en ce qui concerne les exemples classiques, maintes fois repris entre les articles, ils restent un point de vue très pertinent sur la théorie de l’auteur. Sur le plan empirique enfin, on peut lui reprocher cette reprise un peu surprenante et imprécise des données d’Inglehart, que l’on peut, en elles-mêmes, déjà mettre en doute.

En quelque sorte, cet ouvrage peut être rapproché d’une somme célèbre que représente The Structure of Social Action   de Talcott Parsons. On y retrouve le même intérêt pour la rationalité, la même volonté de rallier à soi les grands auteurs (pour Parsons, il s’agit de Weber, Durkheim, Marshall et Pareto) et enfin, la tentative explicite d’asseoir la sociologie sur un socle théorique solide et crédible. Reste à savoir si la théorie générale de Raymond Boudon partagera le même destin que celle de Talcott Parsons.