L’accueil pour le moins contrasté réservé par la critique au premier pamphlet antisémite de Céline, “Bagatelles pour un massacre”, permet de prendre la température idéologique des années 1930.

Le volume rassemblé par André Derval, responsable du fonds d’archives Céline à l’Institut mémoires de l’édition contemporaine (IMEC), met à la disposition du lecteur, dans leur ordre chronologique de publication, soixante articles parus de janvier à décembre 1938 dans des organes de presse francophones de bords politiques très différents, et parfois publiés à l’étranger (Belgique, Suisse). André Derval réédite ici à propos d’un autre texte le très utile travail de publication d’un dossier de presse qu’il avait fourni sur Voyage au bout de la nuit . La richesse de ce premier volume était impressionnante, avec des articles de toutes les grandes plumes de l’époque (Nizan, Bernanos, Trotski… et même Lévi-Strauss). Le second ne contient pas autant de signatures prestigieuses mais on y trouve tout de même les signatures de Lucien Rebatet, Robert Brasillach, Léon Daudet, André Gide, Marcel Arland, Victor Serge, etc. Dans le cas de Bagatelles, premier pamphlet antisémite de Céline publié au lendemain de l’échec de Mort à crédit, le contexte du Front populaire, avec Léon Blum au pouvoir, et de la guerre d’Espagne (avec la parution de L’Espoir de Malraux) révèle des enjeux d’une autre nature.

André Derval rappelle le contexte de la publication dans son utile introduction d’une trentaine de pages. Céline en 1937 est un romancier reconnu, même si son deuxième roman, Mort à crédit a été un échec (ce qu’il impute dans son livre à la critique “juive” ou “enjuivée”). Le romancier a déjà publié un court pamphlet, Mea Culpa, en 1936, au retour de son voyage en Russie. Peut-être sous l’impulsion du succès public de La Gerbe des forces d’Alphonse de Châteaubriant, suggère André Derval, Céline abandonne Casse-pipe, son roman en cours, au profit d’un texte polémique plus en prise sur l’actualité. Le succès de librairie du volume est très grand (86 000 exemplaires vendus en 1947), et l’aspect financier de la chose n’a peut-être pas été étranger à la décision de Céline de se convertir à l’écrit polémique. Un seul livre violemment hostile paraît en réponse : Céline en chemise brune de Hans-Erich Kaminski qui déclare que “le livre entier n’est qu’une incitation au meurtre, qu’une glorification du pogrome” et fait de Céline, dans la filiation des nazis, le “troubadour du pogrome”.

L’utilité de la remise en contexte permise par le livre d’André Derval est d’autant plus grande que le texte de Bagatelles, non réédité à la demande de l’auteur depuis 1951 (date de la reprise de l’œuvre par les éditions Gallimard), est désormais à la disposition de tous sur Internet sans véritable appareil critique. La virulence de ce pamphlet, le plus violent depuis La France juive de Drumont en 1886, surprend même les plus enragés des antisémites et peut laisser croire à une vaste farce, alors que l’agressivité pulsionnelle de Céline est tout à fait sérieuse – la publication de deux autres pamphlets par la suite ne laissant subsister aucun doute à ce sujet.

D’où la dérive du débat qui tend parfois curieusement à laisser le fond antisémite (pourtant massif) de côté pour se concentrer sur l’expérimentation stylistique (on voit qu’il ne s’agit pas simplement d’une orientation de la critique célinienne moderne). On pourra se reporter par exemple à l’article de Francis de Miomandre, dans Les Nouvelles littéraires, intitulé “Retour à Rabelais” (19 janvier 1938). Les critiques pointent souvent la grossièreté choquante de Céline (à laquelle est d’ailleurs en partie imputable l’échec de Mort à crédit, jugé trop scatologique) et les absurdités qui jonchent son texte (référence appuyée au Protocole des Sages de Sion, un faux notoire de la police tsariste ; pseudo-statistiques d’origine douteuse venant directement des officines antisémites, etc.). Beaucoup d’auteurs des articles (Georges Zerapha, par exemple) diagnostiquent un état délirant de l’auteur : obsession, schizophrénie, mégalomanie, névrose ou paranoïa. D’autres soulignent avec force arguments son alignement sur les thèses nazies de Mein Kampf (Philippe Lamour, Heinz Herz).

L’article de Marcel Arland de février 1938 dans la NRF est très représentatif de l’incertitude de la critique. Il déconnecte d’abord le propos de toute réalité concrète : “Qu’est-ce que le Juif pour Céline ? C’est tout ce qui est corrompu, cruel et machiavélique.” Cela lui permet de conclure, en louant au passage l’originalité stylistique du livre, qu’“il est bon que de tels réquisitoires s’élèvent, même confus, même brouillons, même faux sur la moitié des points”. Le fameux article d’André Gide dans la NRF intitulé “Les Juifs, Céline et Maritain” fait état lui aussi d’une étonnante hésitation. Céline selon Gide ferait “de son mieux pour avertir que tout cela n’était pas plus sérieux que la chevauchée de don Quichotte en plein ciel”. Et Gide d’ajouter : “Et si ce n’était pas une plaisanterie, alors il serait, lui, Céline, complètement maboul. De même lorsqu’il fait entrer parmi les Juifs de son massacre, pêle-mêle, Cézanne, Picasso, Maupassant, Racine, Stendhal et Zola. Qu’est-ce qu’il vous faut de plus ? Comment marquer mieux que l’on rigole ?” En fait, Gide est plus intéressé par Mort à crédit qu’il vient de relire et dont il profite de l’occasion pour faire un compte rendu à retardement. Sur le deuxième roman de Céline, il a cette phrase d’une grande justesse : “Ce n’est pas la réalité que peint Céline ; c’est l’hallucination que la réalité provoque ; et c’est par là qu’il intéresse.” La critique de Bagatelles est prise au piège de cette hallucination.

Du côté de l’extrême-droite, Céline est naturellement accueilli à bras ouverts, d’abord par Brasillach dans L’Action française, le 13 janvier 1938. L’article commence d’ailleurs par une coquille d’anthologie, s’agissant d’un livre dont le titre peut être compris comme un appel au “massacre” (même si le massacre dont il est question dans le titre est celui de la première guerre mondiale) : “Il y a un livre dont on ne dira pas un mort [sic] à la radio”… Mettant sur le compte du côté “rabelaisien” de l’auteur les exagérations de son texte, Brasillach s’extasie devant la “révolte des indigènes” annoncée par Céline et loue “ce livre énorme, ce livre magnifique”. Léon Daudet dans L’Action française, le 10 février, y voit “un livre symptomatique” et loue “l’extraordinaire” ouvrage de Céline. Neuf jours plus tard, dans Les Nouvelles littéraires, il revient sur cet “étonnant bouquin” dans un article dont il profite pour évoquer sa conviction que Dreyfus était “un agent double, d’origine alsacienne certes, mais qui avait basculé du côté allemand” ! Rebatet, quant à lui, dans Je suis partout, le 1er avril 1938, se réjouit de voir que “l’antisémitisme renaît en France avec une singulière vigueur”. C’est la revanche des antidreyfusards.

Pierre Loewel dans L’Ordre, quotidien d’inspiration monarchiste, en janvier 1938 met en évidence les falsifications et les généralisations abusives sur lesquelles repose le pamphlet de Céline. Un bel article de Victor Serge dans La Wallonie en janvier 1938 intitulé “Pogrome en quatre cents pages” prend la mesure du danger représenté par ce livre : “Mystification virée au sinistre ? Œuvre de déséquilibré ? Conversion cynique à la plus misérable des causes ? L’état d’esprit exprimé par ce livre, la réaction l’a sciemment créé et entretenu en Russie sous l’Ancien Régime, en Allemagne nazie, dans des coins d’Algérie et l’homme moderne lui doit les pogromes, le supplice des Juifs dans les camps de concentration d’Orianenburg, de Dachau et d’autres lieux […].” On notera aussi un remarquable texte d’Elian J. Finbert dans La Revue juive de Genève, en mars 1938, qui renvoie Céline à son statut de médecin qui doit bien savoir “que sous quelque latitude que se trouve l’homme, que cet homme ait le nez aplati, droit ou recourbé, que la couleur de son épiderme soit blanche ou noire, qu’il soit Juif ou allemand, nègre ou français, cet homme naît, vit, meurt, partout sur tous les points du globe, ses qualités biologiques sont les mêmes, le sang qui coule dans son corps contient les mêmes substances de vie” (on croirait entendre la tirade de Shylock : “Have we not blood ?”). Finbert rappelle ironiquement à Céline que d’après son maître Hitler, il n’est lui-même qu’un simple nègre. Il oppose magnifiquement à l’écrivain antisémite le “sens de l’universel” qui fonde les valeurs juives.

On ne peut conclure la lecture de ce très riche volume sans faire état d’une petite déception. Le nécessaire travail de mise en contexte fait à l’échelle du roman et du dossier critique dans son ensemble, André Derval ne l’a pas poursuivi au niveau de chaque texte (la même critique vaudrait d’ailleurs pour le dossier consacré à Voyage au bout de la nuit) par une introduction et des notes qui auraient permis à la fois de situer la publication, son orientation politique, et l’auteur de l’article dans la mesure du possible. De telle sorte que le lecteur manque parfois d’armes pour s’y retrouver dans le maquis idéologique de l’époque, même si certains éléments importants sont fournis dans l’introduction. À cette petite réserve près, on ne peut que recommander la lecture du livre à tous les passionnés de l’œuvre de Céline et aussi aux personnes intéressées par l’histoire des mentalités : c’est une étonnante introduction aux années 1930 ! Pour compléter la documentation sur Bagatelles, à la lecture du livre de Simon Epstein, Le Paradoxe français  et de celui de Vicky Caron L’Asile incertain. La crise des réfugiés juifs en France : 1933-1942, que recommande André Derval, on ajoutera, outre la récente biographie d’Henri Godard qui vient de paraître chez Gallimard , l’excellent livre de Régis Tettamanzi, mentionné également par lui : Esthétique de l’outrance. Idéologie et stylistique dans les pamphlets de L.-F. Céline .#nf#

 

Critique extraite du dossier Céline, coordonné par Alexandre Maujean.