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Politique

La guillotine au secret. Les exécutions publiques en France 1870-1939

Couverture ouvrage

Emmanuel Taïeb
Belin , 317 pages

"Cachez cette guillotine…"
[jeudi 28 juillet 2011]


Une synthèse stimulante qui met en lumière les évolutions de la peine capitale sous la IIIème République.  

L’histoire de la peine de mort est d’actualité. Les travaux récents de Jean-Yves Le Naour (Histoire de l’abolition de la peine de mort, Paris, Perrin, 2011), Pascal Bastien (Une histoire de la peine de mort, Paris-Londres 1500-1800, Paris, Seuil, 2011), de David Garland (« Le processus de civilisation et la peine capitale aux Etats-Unis », Vingtième siècle, 106, 2010/2) ou d’Emmanuel Taïeb apportent cette année un second souffle historiographique à cet objet qui, depuis 1981, appartient au passé de la société française. L’impulsion de Surveiller et Punir. Naissance de la prison (1975) de Michel Foucault, et probablement l’abolition de la peine de mort, avaient marqué dans les années 1980 une première étape de recherche en histoire autour du séminaire de Robert Badinter et Michelle Perrot à l’EHESS, des travaux de Michelle Perrot ou d’Alain Corbin pour la période contemporaine, d’Arlette Farge, Michel Bée, Daniel Arasse ou Pieter Spierenburg pour les périodes antérieures.

La IIIe République était restée une période négligée, uniquement abordée jusque-ici à l’occasion du mémoire de maîtrise de Xavier Lapray (Paris I, 1991, Alain Corbin dir.). C’est cette « avant dernière phase » de son histoire qui retient l’attention de l’auteur de La guillotine au secret, une période dominée par le rétentionnisme : « une marche vers toujours moins de publicité pour des peines qui sont néanmoins maintenues dans leur forme légale initiale ». S’il constitue un obstacle aux tentatives d’abolition pure et simple de la peine de mort récurrentes depuis la Monarchie de Juillet, le rétentionnisme se conjugue cependant, au fil des 566 exécutions capitales appliquées par la IIIe République, avec une réforme permanente de leur organisation. L’exigence de publicité, pensée comme un obstacle à l’arbitraire judiciaire, se heurte en effet au scandale d’un spectacle sanglant donné en place publique qui, de plus en plus heurte les sensibilités, les conceptions politiques et pénales. La période s’achève en 1939 par la « dépublicisation » de la peine capitale, réforme tout aussi tardive à l’échelle européenne que le sera l’abolition de la peine de mort elle-même.
L’ouvrage débute par une introduction dense, ouverte sur les sciences sociales susceptibles d’éclairer cette évolution ambivalente où se mêlent fascination et répulsion pour ce qui peut apparaître comme un rite hérité du fond des âges et, comme tel, éminemment complexe et polysémique. Emmanuel Taïeb s’attache à saisir l’évolution des sensibilités et l’émergence de nouveaux seuils de tolérance à l’égard de la violence et de son exhibition. L’histoire de l’exécution capitale permettrait ainsi « de comprendre la nature du procès de civilisation » en un de ses points de résistance. Les choix théoriques de l’auteur se portent ainsi clairement vers Norbert Elias plus que vers Michel Foucault dont les travaux sur « le grand renfermement » (sic, p. 256) ont, semble-t-il, assez peu retenu l’attention.

Au cours de six chapitres fouillés, adossés à l’analyse d’un important dossier d’archives et d’imprimés (presse et littérature notamment), Emmanuel Taïeb s’interroge sur la mise en place de l’option rétentionniste de la peine capitale, attentif à la fois aux formes et aux manifestations de sensibilité, aux réformes qu’elles imposent, mais aussi aux discours légitimant et aux ressorts psycho-sociaux qui fondent l’attachement au spectacle macabre.

Le processus d’occultation s’amorce dès 1870, avec l’abolition de l’échafaud qui réduit la visibilité de l’exécution. Le nombre d’exécuteurs est également réduit à un exécuteur national assisté de cinq adjoints (25 novembre 1870) dont le statut se normalise. De manière surprenante, l’organisation matérielle des exécutions est dans une très grande mesure abandonnée aux pouvoirs locaux qui proposent des solutions diversifiées à l’échelle nationale, sans pour autant effacer quelques tendances lourdes : d’une part leur « déterritorialisation », les exécutions s’éloignent ainsi des centres urbains tout comme des lieux du crime, puis leur « arraisonnement pénitentiaire » qui tend à réduire le parcours du condamné à mort à une marche funèbre. De même, les horaires se déplacent du point du jour vers la nuit, fréquemment entre trois et quatre heures du matin en été à partir de 1910. Ces mutations sont également perceptibles dans la presse qui voit la taille des récits d’exécution se réduire et surtout leur position se déplacer vers le bas des pages voire l’intérieur des journaux.

L’effacement relatif de la peine capitale dans l’espace public et médiatique n’épuise pas cependant les dénonciations de la violence de la peine et de l’obscénité du regard des spectateurs. L’origine de l’attachement à la peine capitale publique interroge ainsi tout autant que l’émergence de nouvelles sensibilités. L’auteur avance différentes hypothèses explicatives fondées sur le point de vue du public et la fonction anthropologique du spectacle, conçu parfois comme un rite d’initiation des spectateurs suscitant de très spécifiques « émotions d’échafaud ». Les alternatives à la publicité directe de l’exécution, notamment celle rendue possible par l’entrée dans une nouvelle ère médiatique qui autorise le récit d’exécution, buttent sur l’impossibilité de sa représentation puisque films et photographies sont rigoureusement interdits. De même, la limitation du nombre de spectateurs achoppe sur les projets qui tentent de déterminer une liste restreinte de garants, ou de témoins de l’exécution. L’échec alimente ainsi le statu quo.

Le conservatisme s’appuie enfin sur des discours légitimant qui ancrent l’exécution capitale dans une culture ancienne de la punition par la douleur et de la belle mort, encore opératoires dans la première moitié du XXe siècle dans le champ militaire du courage comme dans certaines propositions réclamant le rétablissement des châtiments corporels pour les mineurs, par exemple le fouet en 1908. Ces représentations gagneraient certainement à être réinscrites dans le temps plus long de la disparition des peines corporelles publiques et surtout rattachées à un socle religieux qui précisément vacille au cours la IIIe République. Malgré quelques regrets concernant les choix et la délimitation du sujet, celui des bornes chronologiques qui auraient pu être étendues jusqu’en 1981, celui de la peine civile abandonnant les exécutions militaires appliquées elles-aussi publiquement par fusillade, ou enfin celui de l’espace métropolitain qui laisse dans l’ombre les territoires coloniaux très méconnus, on trouvera dans cet ouvrage avec sa série d’annexes (iconographie, tableaux statistiques, cartes et plans) une synthèse stimulante sur la question..

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