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A return to servitude: maya migration and the tourist trade in Cancun

Couverture ouvrage

Bianet Castellanos
University of Minnesota Press , 296 pages

Les Mayas à Cancún : vers la construction d’une modernité alternative
[mardi 26 juillet 2011]


Essai sur l'identité maya remodelée par les phénomènes de mondialisation et de transnationalisme

S’il on dressait une liste des enjeux se trouvant au cœur de la vie sociale et économique du Mexique contemporain, la migration et le tourisme y prendraient sans doute une place prépondérante. Après le pétrole, ils occupent respectivement les deuxième et troisième places en termes de contribution au PIB. Naturellement, les enjeux liés au tourisme et à la migration profitent d’une couverture médiatique et scientifique privilégiée, et sont sans cesse évoqués dans les promesses de campagne et les discours politiques. L’ouvrage A return to servitude est aussi, à sa manière, une réflexion sur l’industrie du tourisme de masse et sur les flux migratoires à l’intérieur du pays. Mais il est surtout un essai sur l’identité maya qui nous offre l’opportunité, encore trop rare, d’aborder ces phénomènes pour le moins ostensibles à travers le regard des invisibles. Dans cette ethnographie, M. Bianet Castellanos nous fait ainsi glisser dans les coulisses des complexes hôteliers des Caraïbes mexicains avec pour guides les migrants issus des communautés autochtones mayas de la péninsule du Yucatán.


Une ethnographie patiente et engagée


Comment la migration et le tourisme redéfinissent-ils ce qu’être maya veut dire dans le Mexique contemporain? Quelles sont les possibilités de négociation, de questionnement et même de résistance de ces individus devant les manifestations de la modernité capitaliste? Comment ces migrants parviennent-ils à imaginer leurs communautés dans un contexte de déterritorialisation? Pour tenter de répondre à ces questions, Castellanos n’a épargné aucun effort : son travail ethnographique partagé entre le petit village de Kuchmil (nom fictif) et la banlieue ouvrière de Cancún s’échelonne sur une période de quinze ans. Le résultat est une réflexion remarquable par sa patience et sa profondeur, colorée par de nombreuses anecdotes qui témoignent de l’engagement personnel et sincère de l’auteure.
 

L’insertion des Mayas dans la gigantesque industrie du tourisme à Cancún pose une fois de plus la question de la place des peuples autochtones au sein du projet de Nation mexicaine, une question persistante qui se voit désormais complexifiée par les phénomènes de la mondialisation et du transnationalisme. Que ce soit par les pratiques de consommation, les liens sociaux, les rapports de genre et de classe ou par les disciplines du corps, les vies de ces migrants sont reconfigurées à travers la tension entre un éthos traditionnel et un éthos moderne, voire cosmopolite. Or, à Kuchmil on ne trouvera ni les victimes du rouleau compresseur tout-puissant de la modernité ni les revendicateurs d’une identité indigène millénaire et immuable, mais plutôt les sculpteurs d’une « modernité alternative», suspendue dans un délicat équilibre entre l’assimilation, le détournement et la contestation. Qui plus est, l’auteure montre que la migration joue un rôle central dans l’obtention des ressources (matérielles mais aussi symboliques) essentielles à la sauvegarde d’une identité distincte, malgré la pauvreté, la déterritorialisation ou encore les projets assimilationnistes (comme ceux des missions culturelles ou des pensionnats indigènes).

Migration, tourisme et identité autochtone


Dans les deux premiers chapitres, Bianet Castellanos se permet d’élaborer – et on l’en remercie – une mise en contexte détaillée. Nous sont d’abord présentés les membres de la famille Can Tun et May Pat, personnages centraux de cette ethnographie. C’est grâce à eux que nous découvrons les particularités et les problématiques de la vie à Kuchmil et, plus généralement, dans la région est de la péninsule du Yucatán. Par ailleurs, il suffit de lire les premières pages de l’ouvrage pour comprendre à quel point Cancún est devenu aujourd’hui un prolongement presque organique du petit village d’origine. Par la suite, un survol des projets modernisateurs mis en place par l’État mexicain suite à la Révolution (1921) et tout au long du XXe siècle nous permet de placer le projet touristique de Cancún (et son orientation subséquente vers le recrutement et la modernisation de la main-d’œuvre autochtone) dans un contexte historique plus vaste, façonné par une vision développementaliste et à prétention souvent homogénéisatrice.


Une présence prolongée sur le terrain permet à l’auteure de saisir dans toute leur complexité les causes profondes de la migration vers les centres touristiques comme Cancún. Le phénomène ne repose pas uniquement sur la force d’attraction exercée par les marchés mondialisés mais aussi sur les projets éducatifs de l’État, lesquels auraient permis d’implanter chez les communautés autochtones une conviction sur l’importance de l’éducation comme moyen pour reconvertir les jeunes paysans dans une nouvelle génération de travailleurs urbains modernes. Pourtant, comme le démontre clairement l’auteure, cette reconversion n’a pas permis l’amélioration substantielle des conditions de vie dans ces communautés, ni non plus à garantir aux paysans mayas des moyens de subsistance plus stables.

Il faut attendre le quatrième chapitre pour arriver au cœur de l’ouvrage, qui nous fait plonger dans les expériences des travailleurs migrants mayas à Cancún. Nous comprenons notamment comment les nouvelles conceptions sur le genre, l’éthique, le rapport au travail et sur l’individualité (mieux signalée en anglais par le terme personhood) modifient le paysage social des communautés autochtones de la région. Plus que jamais l’auteure est ici proche de la pensée de Michel Foucault, par son emphase sur les techniques de discipline (et d’autodiscipline) de ces corps racisés et genrés que sont les travailleurs migrants de Kuchmil. L’existence d’un bassin d’employés indigènes devient ainsi essentielle au bon fonctionnement de la machine touristique de Cancún, basée sur une série de pratiques de production que l’auteure analogue très éloquemment avec celles de la maquiladora (lignes d’assemblage très courantes le long de la frontière nord du pays depuis la mise en place de l’ALENA). De façon surprenante, on y découvre un rapport de dépendance mutuel et non pas unilatéral entre l’industrie du tourisme et la main-d’œuvre des autochtones migrants.


La construction de ces nouvelles subjectivités migrantes passerait aussi par l’instauration de nouvelles pratiques de consommation, d’envoi de fonds et du don. Les contributions de ces migrants à la vie de leurs familles basées à Kuchmil possèdent une valeur morale aussi (sinon plus) importante que monétaire. Elles permettent à ceux qui sont partis de garder une position au sein de la communauté. Ces contributions facilitent aussi la médiation entre deux logiques contradictoires : d’un coté, le maintien d’une place à l’intérieur du réseau social du village; de l’autre, l’affirmation d’une individualité consumériste prônée par la logique du capitalisme néolibéral. Ces dons faits en espèce ou sous forme de cadeaux sont d’autant plus importants qu’ils constituent des supports de matérialisation d’un migrant absent, un moyen de « hanter » (et je me sers ici d’un terme cher à Bianet Castellanos par son affiliation à la théorie de Avery Gordon et ses « affaires fantasmagoriques »   les siens durant les longues absences. Les dons permettent enfin de faire contrepoids aux soupçons qui pèsent sur la moralité des migrants, en particulier sur celle des femmes, et de rétablir ainsi leur statut au sein de la communauté en tant que membres responsables et engagés.

Le chingón et l’État Nation mexicain


Le texte de Bianet Castellanos révèle la force des contraintes imposées sur les travailleurs mayas par les marchés globaux, la modernisation et les techniques disciplinaires. Mais il nous aide aussi à comprendre le caractère non absolu de ces contraintes. En opposition à la vision linéaire et assimilationniste avancé par certaines théories de la migration, A return to servitude ne manque pas de souligner l’importance de l’agentivité, cette « potentialité d’agir » qui permettrait aux migrants de négocier leur propre conception de la modernité. Mais si l’idée est alléchante, les arguments avancés par l’auteure risquent d’en laisser certains insatisfaits. En effet, Bianet Castellanos trouve la manifestation la plus évidente de cette agentivité dans l’appropriation par les migrants mayas du discours du chingón, terme mexicain qui désigne une personnalité à la fois invulnérable, agressive et débrouillarde. L’argument de l’auteure s’appuie sur les propos du célèbre Labyrinthe de la solitude d’Octavio Paz  , dans lequel on trouve l’idée d’une identité mexicaine fondée sur le mythe d’un viol collectif, celui perpétré par les conquistadors espagnols sur les femmes autochtones. Séduisante, cette interprétation risque pourtant de réduire la complexité des identités mexicaines à ce seul et unique mythe fondateur  . Même si dans A return to servitude l’utilisation du récit du chingón demeure prudente et nuancée, on regrette l’absence d’une réflexion plus poussée sur le danger de réification que son utilisation comporte.


L’ouvrage de Bianet Castellanos est parsemé de passages nous invitant à éviter l’écueil de l’essentialisme et de la simplification excessive : l’idée que l’identité maya est construite, fluide et perméable aux projets nationalistes et aux forces du marché global; la critique des modèles développementalistes et des notions modernes du progrès; la mise en avant d’un éthos maya axé non seulement sur la notion de collectivité mais aussi sur celle d’un individu à la fois unique et ancré dans le tissu social; l’idée, inspirée par la notion de « translocalité »  , que la spatialité imaginaire d’une communauté donnée n’est pas forcément circonscrite par des limites géographiques tangibles et immuables.

Dans ce contexte, l’usage que l’auteure fait du terme « État Nation » me laisse perplexe. En effet, son utilisation fréquente et non problématisée de cette notion pourrait mener le lecteur à croire que le Mexique est un État Nation solidement constitué et virtuellement inchangé depuis la période postrévolutionnaire. Pouvons-nous parler, dans le cas du Mexique, d’une correspondance entre entité géopolitique et entité ethnique ou culturelle (pour peu qu’elle soit ainsi imaginée par la raison d’État nationale)? Comment continuer à se servir du concept d’État Nation dans un contexte de mondialisation et, comme le dirait Saskia Sassen, de dénationalisation  ? L’idée d’un État Nation mexicain ne serait-elle pas contradictoire, après tout, avec celle d’un éthos maya singulier? On est contraint de supposer que cet État Nation auquel se réfère l’auteure n’est, en réalité, que cette nation culturellement homogène que la Raison d’État mexicaine a, à différents moments, imaginée et tenté de constituer (heureusement, sans y parvenir pour le moment).


Des nombreux apports de l’ouvrage de Bianet Castellanos, je retiens surtout celui de la remisse en question de ces idées reçues cachées derrière l’argumentaire du projet modernisateur mexicain. D’abord, la certitude que l’éducation des clases agricoles populaires mène directement à l’accès à la mobilité sociale. Ensuite, la conviction que l’emploi salarié servirait à réduire la précarité et l’instabilité économique caractéristiques de la vie rurale au Mexique. Mais surtout, A return to servitude démontre de façon particulièrement habile que les flux migratoires de la campagne vers les centres touristiques n’entraînent pas la dissolution de l’éthos indigène mais plutôt une reconstitution des relations au sein de la communauté, ainsi qu’avec l’État et la globalisation. Pas de vide culturel ni de génération perdue; ce qu’on trouvera chez les jeunes migrants de Kuchmil ce sont les sculpteurs d’une nouvelle modernité où être maya et se retrouver au cœur des marchés mondialisés n’est pas une contradiction insurmontable, mais plutôt un équilibre fluctuant entre individualisme et collectivité. .

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