Société

La France a peur. Une histoire sociale de l'insécurité

Couverture ouvrage

Laurent Bonelli
La Découverte , 422 pages

La France a peur
[lundi 18 juillet 2011]
"La France a peur" de Laurent Bonelli entend revenir sur la façon dont, au cours des trente dernières années, l’insécurité a été conceptualisée, pensée, et traitée par les pouvoirs publics...

Laurent Bonelli, maître de conférences en sciences politiques à l’Université Paris X, est un chercheur spécialisé dans le domaine de l’insécurité. Il étudie plus largement le rapport entre l’Etat et les couches populaires que l’on pourrait appeler "les classes dangereuses". Il est notamment l’auteur de L’Etat démantelé. Il a aussi codirigé La machine à punir. Pratiques et discours sécuritaires. Dans La France a peur, son objet n’est pas d’étudier la délinquance en tant que telle ni le sentiment d’insécurité, mais la façon dont ceux-ci sont traités par les différents acteurs sociaux, qu’ils soient médiatiques ou issus de  "la classe politique". Au travers de l’étude de ces divers champs, se dessine la genèse de l' "insécurité" et de son traitement en tant que catégorie sociale.


De la restructuration économique à l’insécurité
 
Pour l’auteur, l’histoire de l’insécurité commence dans les années 70 avec la grande restructuration économique qui marque le passage de l’économie des Trente Glorieuses au tournant néolibéral. Cette restructuration se caractérise par la fin des industries anciennes (mines, sidérurgie, textile…), et la forte mécanisation des industries qui ne disparaissent pas. Ces mutations engendrent un chômage de masse dans les catégories socioprofessionnelles ouvrières et une forte précarisation de ceux qui travaillent encore, avec le développement du CDD et le recours massif à l’intérim. Le monde ouvrier traditionnel se délite, ainsi que les mécanismes de régulation de la délinquance parmi les jeunesses ouvrières .

Dans les grands ensembles construits après guerre pour répondre à la crise chronique du logement, cela a bien sûr des conséquences : de l’indiscipline des jeunes ouvriers régulée par l’intégration au monde du travail et par le collectif ouvrier sur le lieu d’habitation , à cause de l’affaiblissement des institutions de contrôle des jeunesses ouvrières que sont l’usine et l’école, on passe à une indiscipline qui se traduit par une explosion de la délinquance dans certains quartiers. Celle-ci est renforcée par la baisse du niveau de vie dans ces quartiers. Ainsi, d’environ 500 000 délits constatés par an au cours des années 60, on passe à environ 4 millions en 1990 . Cette forte augmentation de la délinquance dans certains quartiers (les grands ensembles) s’inscrit dans un processus de baisse globale du niveau de violence et surtout de la tolérance de la population vis-à-vis de la violence, appelé "processus de curialisation" par Norbert Elias. Une problématique qui s’ajoute aux conflits entre habitants "établis" (la partie intégrée de la classe ouvrière) et habitants marginaux (les plus précarisés) des grands ensembles  .

De cette augmentation localisée de la délinquance juvénile, et du conflit entre établis et outsiders va naître l’insécurité. Bonelli décrit celle-ci comme la somme de la délinquance et du sentiment d’insécurité. Bien évidemment, ce sentiment a assez rapidement trouvé une répercussion dans les cercles politiques et médiatiques. La délinquance et sa prévention sont devenues dans les années 1980 une préoccupation centrale des politiques de la ville, elles mêmes discréditées médiatiquement au cours des années 1990 . Les émeutes de 1990 (Vaulx-en-Velin, Mantes-la-Jolie…) marquent un palier dans le développement de l’insécurité comme préoccupation majeure du discours politique. Par ailleurs, il convient de noter que cette préoccupation traverse tout le spectre politique, du PCF au Front National, en passant par le PS et la droite parlementaire.

La mise en avant de l’insécurité par le personnel politique va également avoir des répercussions dans le champ médiatique. Le caractère spectaculaire de certaines images et un discours alarmant sur la violence vont ainsi devenir les éléments du nouveau discours médiatique sur l’insécurité. En retour, la médiatisation de la violence va renforcer le sentiment d’insécurité au sein de la population française. Le paroxysme de cet emballement médiatique est atteint lors de la campagne présidentielle de 2002 où, entre le 1er janvier 2002 et le 5 mai 2002, les journaux télévisés consacrent 18 766 sujets à l’insécurité . Cela amène l’auteur à établir une corrélation entre cette surexposition médiatique de l’insécurité et le résultat du 1er tour de l’élection présidentielle de 2002. La place importante de l’insécurité dans la sphère politique et dans les médias va aussi mener à une mutation de l’action publique au regard des questions de sécurité.
 
Face à un nouvel objet social, l’action publique change
 
Les politiques étatiques sur les questions de sécurité mutent dans les années 1990. Pour répondre aux évolutions du terrain se développent des études de criminologie à la française. Celles-ci, peu autonomes des pouvoirs publics, sont pour l’auteur une science d’Etat, orientée vers des recommandations immédiates d’action  . Une des figures majeures de ces études est Alain Bauer. En plus de ses activités de criminologue, ce dernier conseille directement les collectivités territoriales dans leur traitement de l’insécurité, qui passe entre autres par les Contrats Locaux de Sécurité (CLS). Les CLS pilotent la concertation entre les mairies, la police, la justice, les bailleurs sociaux et les services sociaux. D'après Laurent Bonelli, ils marquent une emprise plus élevée de l’Etat dans la gestion des problématiques sécuritaires .

Mais les mutations du traitement de l’insécurité concernent également les forces de police. Entre 1981 et 2002, celles-ci connaissent une série de réformes qui oscillent entre centralisation et localisation. Elles vont de la mise en place de la départementalisation à l'instauration de la police de proximité, en passant par la création de la BAC (Brigade Anti-Criminalité). De leur côté, les Renseignements Généraux (maintenant DCRI), consacrent de plus en plus de moyens aux violences urbaines. L’auteur note que la place grandissante de l’action policière dans la gestion de l’insécurité et des incivilités pousse à une augmentation de la conflictualité entre la police et les habitants des grands ensembles : de 11 000 délits d’outrage et de rébellion en 1974, on passe à 60 000 en 2008  , sans parler des émeutes.

Laurent Bonelli conclut en remarquant que le traitement sécuritaire de la délinquance est caractéristique d’un changement du traitement disciplinaire des jeunesses ouvrières. Celui-ci passe de l’encadrement par l’usine et l’école à la répression policière, qui par ailleurs ne rencontre pas forcément le succès escompté. On retrouve en filigrane l’idée que l’insécurité est un objet social, généré par des mutations socio-économiques, et qui échappe au contrôle des acteurs politiques qui en font usage.

En définitive, les thèses de l’ouvrage sont intéressantes, bien que l’écriture se fasse parfois un peu technique. Si une synthèse documentée de la façon dont l’insécurité s’est installée au milieu du champ politique nous est présentée, on pourra néanmoins regretter que l’ouvrage n’aborde que très peu l’évolution des politiques en matière de sécurité depuis 2002, qui pourtant connaissent un fort changement des doctrines de maintien de l’ordre.

 

A lire aussi : 

- Laurent Bonelli et Willy Pelletier (dir), L'Etat démantelé, par Aleksander Jousselin. 

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