Une œuvre de référence qui fait le point sur le livre. Une belle réussite, à la fois fonctionnelle et esthétique, bien que déjà datée.

Après la parution du premier volume de ce Dictionnaire encyclopédique du Livre (2002), Hélène Richard s’impatientait : "les tomes suivants nous manquent déjà…"  . Il aura fallu attendre encore près de neuf ans pour voir s’achever la publication de cette spectaculaire entreprise dont le second volume est paru en 2005 et dont le troisième et dernier tome vient finalement de voir le jour. 

Cet édifice monumental offre plusieurs voies d’accès. La bibliothéconomie, les pratiques de lecture, la librairie, l’édition contemporaine et le marché du livre y sont largement traités ; le présent compte-rendu, pour sa part, s’attachera à situer le Dictionnaire encyclopédique du Livre (D.E.L.). dans le domaine de l’histoire du livre.

Cet ouvrage n’est pas le premier monument offert à l’histoire du livre par les éditions du Cercle de La Librairie. Au début des années quatre-vingt, à l’instigation de l’éditeur Jean-Pierre Vivet, Henri-Jean Martin et Roger Chartier avaient pris la direction d’une grande et belle Histoire de l’édition française en quatre volumes (1983-1986), établissant un bilan aussi complet que possible des travaux sur le livre français. Cette entreprise fondatrice fut suivie d’une Histoire des bibliothèques françaises  en quatre tomes (1989-1993) et, plus récemment, d’une Histoire de la librairie française (2008). 

Voici donc près de trente ans que les éditions du Cercle de la Librairie accompagnent les historiens dans une démarche qu’Henri-Jean Martin résume : "Il s’est fait jour, entre autres vœux, celui de concilier ou réconcilier, au sein d’une même publication consacrée au livre, des approches jusques là faiblement interpénétrées. Pour y répondre, on s’est efforcé de prendre en considération le livre sous tous ses aspects techniques, intellectuels et esthétiques, voire juridiques et politiques, et cela moins pour porter des jugements que pour fournir des informations précises et susciter la réflexion"  

On a souvent parlé, pour décrire cette démarche, d’une histoire du livre "à la française", histoire "totale", héritière de l’école des Annales  , interrogeant le livre aussi bien dans ses dimensions culturelles ou esthétiques qu’économiques et sociales. Cette direction historiographique prise par les chercheurs français explique quelques lacunes importantes : la France souffre par exemple d’un fort retard en matière de bibliographie matérielle (domaine dans lequel les anglo-saxons excellent). On peut tout de même, sans chauvinisme, souligner l’impact extrêmement fort qu’ont eu à l’étranger les travaux des historiens du livre français. 

Les mérites de cette approche globale du livre ont été très tôt reconnus à l’étranger. Dans une conférence intitulée Cross Channel Current : Historical Bibliography and l’histoire du livre, prononcée dès 1980, l’historien anglais John Feather comparait l’approche bibliographique anglo-saxonne et la démarche des historiens du livre français, reconnaissant l’intérêt des enquêtes sérielles et du travail sur archive mené en France pour écrire l’histoire de l’imprimerie  . Cette approche globale de l’histoire du livre s’est ainsi diffusée avec succès en dehors de nos frontières ; la France en a vite perdu le monopole, et la grande Histoire de l’édition française a désormais des équivalents à l’étranger  .

Le récent Dictionnaire encyclopédique du livre s’inscrit donc dans une tradition historiographique forte. Il témoigne une nouvelle fois du dynamisme des recherches sur le livre en France et constitue une nouvelle illustration de ce que cette “ histoire totale ” du livre peut apporter à nos connaissances historiques générales.

 

Le projet : une encyclopédie du livre

L’adjectif "encyclopédique", qui figure au titre du D.E.L., a lui-même une résonance historique ; il évoque Diderot, d’Alembert, et leur projet de diffusion aussi large que possible des connaissances humaines. Un tel projet est naturellement empreint de pédagogie, et le D.E.L. ne manque pas à cette exigence. Les notices généralement claires et précises vont à l’essentiel, de façon à ce que le lecteur, qui n’est pas nécessairement un spécialiste, puisse s’en approprier aisément le contenu. Par sa forme et son classement alphabétique, le D.E.L. permet une recherche à la fois précise et rapide. Il constitue un outil d’autant plus commode à consulter que l’éditeur a eu l’heureuse idée d’adjoindre aux trois tomes du dictionnaire un quatrième volume d’index reprenant les noms propres et les titres des ouvrages cités. Comme tout projet encyclopédique digne de ce nom, le D.E.L. ne reste pas cantonné à l’intérieur de frontières trop étroites. Bien que l’essentiel des articles concerne le livre occidental, et plus spécifiquement le livre français, c’est bien une vision universelle qui préside à l’établissement des notices. De nombreux pays ou régions ("Inde", "Russie", "Japon", "Amérique du Nord", "Afrique anglophone", etc.) font l’objet d’articles très complets. Ils nourriront avec profit une approche comparatiste du livre. 

Encyclopédique, ce Dictionnaire l’est par son ampleur (plus de 3000 pages, 5533 entrées). Il l’est surtout par la variété des objets qu’il examine. On y trouve, bien sûr, de nombreuses études monographiques consacrées aux grands acteurs du livre (libraires, imprimeurs, éditeurs, relieurs, mais également institutions ou sociétés commerciales) ; les principales évolutions graphiques ou industrielles sont décrites avec précision ; les grandes notions de bibliothéconomie font l’objet de développements importants. Mais à côté de ces articles attendus, le D.E.L. propose des notices plus courtes consacrées à des termes techniques, esthétiques ou juridiques, qui font de cet ouvrage un lexique aussi précis qu’utile. Plus étonnante encore est la présence d’articles dont l’intitulé est formulé comme un véritable sujet de dissertation. Ils permettent de traiter directement quelques problématiques intéressantes : "la radio et le livre", "la structure psychique du livre", "La Réforme et le livre" ou encore "le transport des livres sous l’Ancien Régime". 

Une abondante illustration, imprimée en couleurs, vient seconder le texte et enjoliver l’ouvrage. Pour la réunir, de grandes bibliothèques, des musées et des entreprises ont été mis à contribution. Les photographies de livres anciens sont généralement tirées des plus beaux exemplaires conservés ; les portraits, dont il est souvent difficile de retrouver la trace, sont ici reproduits en grand nombre. Quelques objets professionnels sont également représentés, ainsi que de nombreux sites remarquables (librairies, bibliothèques, imprimeries). Le D.E.L. compose ainsi un "paysage" sensible des lieux du livre en France et dans le monde. Ces ressources iconographiques abondantes sont utilisées avec plus ou moins de pertinence : le texte des articles ne renvoie pas nécessairement à l’illustration choisie. Les photographies composent néanmoins un parcours agréable, et le lecteur se surprend à feuilleter l’ouvrage, naviguant d’une image à l’autre au gré des pages.

 

Une œuvre collective

On comprend bien qu’un projet de cette ampleur n’aurait pu être mené à bien sans l’aide de multiples collaborateurs. Sept cent vingt-cinq auteurs ont été associés au projet. L’œuvre est placée sous le patronage d’Henri-Jean Martin (†2007) qui en signe la préface. La direction effective de l’ouvrage a été assumée par Pascal Fouché, Daniel Péchouin et Philippe Schuwer (†2009). Outre ces trois directeurs de publication, cinq responsables scientifiques ont assumé le recrutement des auteurs et la coordination entre elles des différentes contributions. 

Les auteurs du D.E.L. se recrutent dans tous les métiers du livre : conservateurs, bibliothécaires, libraires, éditeurs, imprimeurs, graphistes, historiens, etc. Les coordinateurs de l’ouvrage ont eu l’intelligence de ne pas confier à un unique auteur la rédaction des articles qui peuvent concerner plusieurs disciplines ou plusieurs périodes. Nombre de notices sont donc écrites à  plusieurs mains. L’article "gothique" est ainsi partagé entre Denis Muzerelle ("les gothiques manuscrites") et Pierre Aquilon ("les gothiques imprimées") ; quant au "libraire", il est pour sa part traité conjointement par Robert L. Dawson (Ancien Régime) et Jean-Yves Mollier (âge industriel). 

Un tel dispositif permet d’aborder le livre dans toutes ses dimensions avec une ampleur de vue jusqu’alors inédite. Mais il a aussi ses pesanteurs. On imagine que la coordination et le suivi éditorial d’une telle entreprise constituent un tour de force pour l’éditeur. Et l’on comprend pourquoi il a fallu près de neuf ans pour achever cette publication. Ce retard, bien pardonnable, pose toutefois un problème important : même si un effort semble avoir été accompli par certains auteurs pour actualiser la bibliographie proposée en fin de volume, celle-ci n’est pas systématiquement à jour. Cela est d’autant plus déplorable que certains articles du tome III sont consacrés à des sujets en perpétuel renouvellement : ainsi l’article "numérique" ne cite-t-il aucune référence postérieure à 2005 ; quant à l’article "Reconnaissance optique de caractères", il ne mentionne que deux références bibliographiques datées respectivement de 1994 et 2006.  

 

Un outil pour l’histoire du livre 

Le D.E.L. fait la part belle à l’histoire du livre – à juste titre, car il replace ainsi les problématiques contemporaines dans une épaisseur chronologique qui leur donne sens. Pour évaluer l’efficacité de ce nouvel outil, il semble pertinent de l’interroger sur quelques thèmes précis.  

L’historien peut, par exemple, s’intéresser aux premiers traités de typographie. Quelle aide peut-il attendre du D.E.L. ? Les auteurs français les plus importants font l’objet de notices détaillées. Pour le XVIIIe siècle, Martin-Dominique Fertel, la dynastie des Fournier, Antoine-François Momoro font l’objet d’une entrée à leur nom. Pour le XIXe siècle, nous rencontrons Henri Fournier et Théotiste Lefèvre. Les Français ne sont pas seuls : Joseph Moxon, auteur anglais du plus ancien traité d’imprimerie connu (1683) fait également l’objet d’une notice. Les théoriciens les plus importants sont donc ici réunis. On peut déplorer quelques absences, comme celle de Bertrand-Quinquet ou de Frey, dont les traités ont fait date. Le volume d’index publié en supplément vient alors à notre secours. Bertrand-Quinquet y apparaît ; on le retrouve au tome II à l’article “ Manuels typographiques ”, et au tome III à l’article “ Unité typographique ”. Quant à Frey, s’il n’a pas l’honneur de disposer d’une entrée à son nom, il est cité dans vingt-cinq articles du D.E.L. ; le lecteur ignore donc tout de sa biographie, mais il peut mesurer son importance. 

La typographie est donc assez bien représentée. Qu’en est-il de l’histoire de la calligraphie, et plus particulièrement de la calligraphie d’Ancien Régime ? Les trois principales écritures françaises, la ronde, la coulée et la bâtarde, font chacune l’objet d’une entrée. Quelques ornements (passe, cadeau, etc.) ont également droit à cet honneur. Mais parmi les principaux calligraphes d’Ancien Régime, parmi ceux qui ont publié des traités importants, seuls Paillasson et Rossignol font l’objet d’une notice. Ni Louis Senault, ni Alais de Beaulieu ne bénéficient d’une entrée à leur nom. Et l’index n’offre guère d’utilité pour combler ces lacunes puisque aucun de ces deux maîtres-écrivains n’y figure. Plus surprenante encore est l’absence d’une notice consacrée à Nicolas Jarry, calligraphe de Louis XIV. Son nom apparaît bien dans l’index, qui nous renvoie aux articles “ Cabinet du Roi ”, “ Copiste ” et “ manuscrit ” ; mais le lecteur n’en tire guère de renseignements utiles sur la carrière de l’écrivain. En matière d’histoire calligraphique, le D.E.L. est donc un peu décevant. Cela s’explique sans doute : la calligraphie n’a plus sous l’Ancien Régime l’importance qu’elle avait au Moyen Âge, et elle n’est plus véritablement destinée à la production de livres. 

Dirigeons maintenant notre enquête en direction de la “ sociologie ” des métiers du livre sous l’Ancien Régime. Le D.E.L. n’accueille pas d’article “ corporation ”, mais il donne à cette entrée de multiples renvois. Le lecteur est ainsi amené à s’orienter vers les articles “ communauté des métiers du livre ”, “ Ancien Régime typographique ”, “ apprenti ”, “ centralisation ”, “ compagnon ”, “ confrérie, “ libraire ”, “ maître ”, “ règlementation du livre et de ses métiers ”. Voilà qui devrait répondre à quelques unes de nos interrogations. Le lecteur se reporte à l’article “ communauté des métiers du livre ”, qui occupe à lui seul huit colonnes de texte. Centré sur la communauté parisienne, la mieux connue et la mieux organisée, l’article traite également des communautés provinciales. Il fait surtout la part belle aux dissensions et aux questions syndicales. Le lecteur peut alors se diriger vers l’article “ grève ” (13 colonnes !), d’où il pourra rebondir vers les articles “ mise-bas ” et  “ tric ”. Il aura, au passage découvert, que les “ aloués ” font l’objet d’une notice, tout comme la compagnie lyonnaise des “ Griffarins ”. 

Ce jeu de renvois, très efficace, permet ainsi d’approfondir ou d’élargir une recherche. Il y a là un danger (guère inquiétant, rassurons-nous), auquel l’auteur de ce compte-rendu n’a pas échappé : celui de se laisser happer par le Dictionnaire encyclopédique du Livre, rebondissant d’article en article jusqu’à en oublier l’objet de sa recherche. Ce dictionnaire est une incitation à la promenade… 

Le D.E.L. constitue donc un outil que le chercheur peut apprivoiser immédiatement, mais dont il ne pourra mesurer la portée et la valeur qu’après de nombreuses années d’utilisation. Et c’est sans doute le principal mérite de cet ouvrage que d’offrir un contenu d’une grande variété et d’une infinie richesse. 

Son prix (justifié par l’ampleur du travail et la beauté de l’ouvrage) semble destiner ce Dictionnaire aux seules bibliothèques et institutions. Peu nombreux seront les particuliers capables de débourser les cinq cents euros nécessaires à son acquisition. On peut donc espérer que le D.E.L. fera bientôt l’objet, comme l’Histoire de l’édition et l’Histoire des bibliothèques françaises, d’une réédition brochée de plus petit format, qui permettra aux étudiants, aux enseignants, aux amateurs et aux curieux de disposer chez eux de ce précieux ouvrage#nf#