Journaliste spécialiste des enquêtes sur les réseaux néo-nazis et sur l’extrême droite, Antoine Peillon propose, en ce cinquantenaire houleux de la mort de Louis-Ferdinand Céline, un autre essai sur l’antisémitisme de l’écrivain. Débordé par l’émotion, cet essai ne parvient pas à développer une argumentation.

Tout commence sur le plateau de Bernard Pivot, le 29 juin 2001, lorsque le physicien et ancien déporté Georges Charpak dénonce l’antisémitisme de Louis-Ferdinand Céline face à l’un des plus grands fans de l’auteur : Fabrice Luchini. Pour préparer cette intervention, Georges Charpak avait commandé des notes à Antoine Peillon. “Céline, un antisémite exceptionnel” est une version de ces notes, revues et corrigées à l’aune du cinquantenaire de la mort de l’auteur.

Dans cette nouvelle version des notes, Antoine Peillon a donc ajouté un avant-propos d’hommage à Georges Charpak, un premier chapitre qui revient sur la velléité avortée de la célébration nationale et sur la profusion de colloques, rééditons et hommages publics que le cinquantenaire de la mort de Céline occasionne. Dans le troisième chapitre, les chiffres sur les succès de ventes en libraires et aux enchères de Céline sont mis à jour. Les deux chapitres suivants se focalisent sur le propos de l’auteur et reprennent des faits importants : la manière dont Céline a profité de l’antisémitisme de la France de Vichy pour s’enrichir et son irréfutable action de collaboration avec l’occupant nazi. Une chronologie engagée où le journaliste expédie le problème du négationnisme de Céline en un paragraphe et un court texte autobiographique viennent clore cet “abrégé sur l’ignominie célinienne” .

Le travail de couture qu’opère Antoine Peillon entre ses notes de 2001 et son pamphlet de 2011 est assez habile et on ne sent pas le collage. Mais la thèse qu’il soutient sur l’“antisémitisme exceptionnel” de Céline n’a elle-même rien d’exceptionnel : Céline a été condamné à l’indignité nationale après la Seconde Guerre mondiale et son action antisémite a déjà été démontrée par de nombreux historiens, que Peillon cite d’ailleurs bien volontiers : Philippe Alméras, Jean-Pierre Martin, Annick Durafour, Yves Pages et même Henri Godard. La proposition plus originale que fait Antoine Peillon au début de l’essai est de démontrer, dans les pas de Bernard-Henri Levy, qu’il y a quelque chose de maladif dans la société française à ne pas voir les convictions racistes sous les mérites du style, à continuer à se délecter en douce des pamphlets antisémites de Céline, et à insister pour rendre à l’homme un hommage national . C’est précisément ce qu’Antoine Peillon n’arrive pas à faire entendre dans son “antisémite exceptionnel”, faute d’argumentation.

En effet, si Peillon rappelle les faits historiques : le sérieux des propos antisémites de Céline, son implication dans la collaboration et l’impact direct de ses imprécations à massacrer les juifs dans la France de Vichy, c’est toujours en se cachant derrière de longues citations d’Hannah Arendt, de Jean-Pierre Martin ou de Pascal Ory : des auteurs “formels”  dans des “pages définitives”  et qui semblent se suffire à eux-mêmes pour discréditer Céline à jamais du patrimoine littéraire français. Ce camp des “gentils” est pris en bloc, et Peillon ne prend pas la peine de détailler les diverses positions, ni même de revenir sur les diverses argumentations construites et qui pourraient étayer sa position. En face, le journaliste discrédite systématiquement ceux qu’il appelle les “célinophiles patentés” par des phrases d’attaques assez grossières (Luchini est “inévitable”, Sollers fait au passage de la publicité pour son propre livre car “toute occasion est bonne à prendre et il n’y a sans doute pas de petit profit”, p. 19). Ce camp des “méchants”, regroupe de manière indifférenciée des figures aussi diverses que Bruno Gollnich, Julia Kristeva et Éric Naulleau. En 2008, Nicolas Sarkozy va lui aussi “rejoindre ce beau linge en célinomanie” alors qu’on lui offre un manuscrit de l’écrivain et qu’il déjeune avec Luchini pour parler de l’auteur du Voyage au bout de la nuit .

On l’aura compris, pour Antoine Peillon, défendre le moindre aspect de l’œuvre de Céline est criminel. Ainsi, si le spécialiste de Céline, Henri Godard, a pu se montrer dans certains essais critiques vis-à-vis de son sujet de prédilection, son texte sur le site du ministère de la Culture soutient une commémoration nationale de Céline. Selon Peillon, ce texte est donc nécessairement négationniste, au point de “réduire en quelque sorte, l’horreur de la Seconde Guerre mondiale aux bombardements (de l’Allemagne par les Alliés ?)” . Pourtant dans ses propos effacés du site du ministère de la Culture avec la décision de Frédéric Mitterrand de ne pas inscrire Céline sur la liste des célébrations nationales, en janvier dernier, Godard posait assez honnêtement les termes du débat : “Doit-on, peut-on célébrer Céline ? Les objections sont trop évidentes. Il a été l’homme d’un antisémitisme virulent […]. Mais il est aussi l’auteur d’une œuvre romanesque dont il est devenu commun de dire qu’avec celle de Proust elle domine le roman français de la première moitié du XXe siècle.” Or, pour Antoine Peillon, Céline ne peut pas être un grand écrivain : “Le ‘style’ de Céline, finalement est-il autre chose, dans le fond que celui de la LTI (Lingua Tertii Imperii) ‘la langue du Troisième Reich’, analysée dès 1933, par le philosophe allemand Viktor Klemperer ?” . Cette position est tout à fait défendable, le hic étant que Peillon ne la défend pas, mais l’assène plutôt, lourde d’un concept qu’il pose sur la page sans l’expliquer, sans même tenter de le dérouler pour voir s’il lui permet de discréditer une fois pour toutes l’œuvre de Céline. Et c’est avec le même manque de rigueur que Peillon dévoie le titre plutôt banal du livre d’Henri Godard, La Poétique de Céline (Gallimard, 1985), pour ironiser sur la “poésie” de la prose d’un homme aux convictions politiques condamnables .

À la fin de l’essai, dans deux dernières belles pages autobiographiques, Antoine Peillon raconte de manière littéraire l’impact de la Shoah sur sa pensée et sa vie d’homme. Il éclaire ainsi sa position de fin de non-recevoir à propos de tout ce qui concerne, de près ou de loin, Louis-Ferdinand Céline. Cette position est franche, déterminée et tout à fait acceptable. Mais, alors même que reproduire une citation de Céline lui semble douloureux, Peillon semble incapable de vraiment considérer le cœur de débats qui s’intéressent justement aux idées de Céline, à leurs origines, à leur spécificité et à leurs conséquences. En prétendant faire de son essai une “introduction efficace” à ces débats , Peillon se ment et leurre son lecteur : incapable de forger une argumentation sans distribuer a priori les bons et les mauvais points, il ne peut livrer que des bribes d’informations et des semblants de pistes de réflexion. Il est donc incapable d’analyser les résonnances de la “célinophilie” dans la société française d’aujourd’hui. L’essai est tout simplement raté et ne sert absolument pas le combat d’Antoine Peillon qui aurait mieux fait de se débarrasser de ses références pour livrer, à la première personne et sans filets, son ressenti violent à l’égard de la figure de Céline.#nf#
 

Critique extraite du dossier sur Céline, coordonné par Alexandre Maujean.