Littérature

Céline l'infréquentable ?

Couverture ouvrage

Joseph Vebret
Picollec , 208 pages

Céline sur la touche ?
[lundi 29 aot 2011]
Quand des spécialistes de Céline volent à son secours pour conspuer le moralisme contemporain au nom du génie littéraire.

Une nouvelle vieille question
Céline le bien fréquenté serait fort peu fréquentable. Du moins est-ce ce que le ministère laissa à penser il y a peu de cela (le 20 janvier 2011, Serge Klarsfeld et l’association qu’il préside, Fils et filles de déportés juifs de France – FFDJF – se sont indignés de ce que Céline apparaisse au recueil des célébrations nationales 2011 à l’occasion du cinquantenaire de sa mort. Il a exigé son retrait au titre que “les morts du Vélodrome d’Hiver n’auraient pas aimé que la République célèbre Céline”. Le 22 janvier, le ministère accédait à la demande de Serge Klarsfeld). Et pourquoi donc ? Bien entendu pour son racisme qui s’exprime tout particulièrement dans ses pamphlets par un antisémitisme d’une folle virulence qui “le discrédite en tant qu’homme et écrivain” .

Voilà donc la vieille querelle rallumée, celle qui ne cesse de hanter la littérature : doit-on séparer morale et esthétique ? Le cas de Céline se complique en ce que Bagatelles pour un massacre (publié en 1937, il n’est pas republié – non plus que les deux autres pamphlets L’École des cadavres et Les Beaux Draps – à la demande expresse de leur auteur, et non du fait de la censure, car Céline disait éprouver un petit “doute”, p. 18) trouve sa réalité, la Shoah. “L’Histoire a déliré encore plus fort que Céline” . Question morale, donc, mais aussi peur, effroi de la conscience contemporaine à l’idée de pouvoir encore être lié, ne serait-ce que par le biais de la jouissance littéraire, au génocide des Juifs. Car lire n’est pas innocent.

Des pistes de réponse
Le livre d’entretiens réalisé par Vebret tente de répondre à cette question d’actualité en donnant la parole à huit céliniens reconnus pour leurs ouvrages, leurs recherches, et leur passion pour l’œuvre sulfureuse de Céline. Ces hommes ont le mérite d’avoir des parcours fort divers : David Alliot, éditeur, Émile Brami, libraire et écrivain, Bruno de Cessole, journaliste et écrivain, François Gibault, avocat et biographe de Céline, Marc Laudelout, créateur du Bulletin célinien, Éric Mazet, chercheur, Philippe Sollers et Frédéric Vitoux, académicien.

Du fait de la forme choisie, un entretien, le livre propose plus de pistes qu’une entière résolution. Vous ne trouverez pas là de découvertes remarquables sur l’auteur, pas de révélation sur un passé glorieux et méconnu, pas de réhabilitation in extremis de Céline qui donne bonne conscience. Au contraire, on y lit par exemple, dans l’entretien avec Émile Brami, le démenti d’une idée reçue : Céline n’était pas pauvre, loin de là, il a même conclu chez Gallimard “le plus beau contrat jamais obtenu – y compris à ce jour – par un écrivain en France” . Exit donc la figure de l’écrivain maudit, l’écrivain clochard, méconnu et rejeté de tous. Quoique cette opinion soit polémique et contestée par nombre de céliniens qui accusent Émile Brami de salir la mémoire de Céline, elle témoigne de ce que Émile Brami, non plus que les sept autres spécialistes, ne cherche à absoudre l’écrivain. Il va falloir s’y faire : Céline n’est pas l’archétype de l’homme de bien, loin s’en faut.

Et cependant, les huit céliniens interviewés ne sont guère suspects de sympathie avec l’insoutenable. Alors quoi ? L’intérêt de cet ouvrage est de donner la parole, non pas tant à des spécialistes de Céline qui puissent dire la vérité sur l’homme et l’œuvre, mais à des lecteurs, à des amoureux de Céline, qui doivent bien faire avec cette œuvre qu’ils ne cessent de fréquenter. Ainsi donc, la vraie question posée par le livre n’est pas “est-il fréquentable ?”, question morale, mais “comment le fréquenter”.

“Ne pas railler, ne pas déplorer, ne pas maudire, mais comprendre” (Spinoza)
Toutefois, les lignes de défense divergent, et c’est dans cette différence que se situe l’intérêt de l’ouvrage ; il y a ceux qui tentent, malgré tout, de défendre Céline, et ceux qui écartent la question d’un revers de main.

Tout d’abord, donc, il en est qui cherchent des raisons, qui comparent le parcours politique de Céline avec celui des autres collaborateurs et tentent de le sauver par la grâce de son anarchie et de son individualisme, de son allergie pour les drapeaux quels qu’ils soient. La démarche est intéressante ; on ne cherche pas des excuses, ni à minimiser, mais plutôt à déplacer l’infâme ailleurs, à le circonscrire dans un autre espace idéologique. “On ne peut pas dire qu’il collabora de manière active avec les Allemands” affirme Marc Laudelout , “il n’est pas le collaborateur tel qu’on le définit” renchérit Éric Mazet . Pour Éric Mazet, les pamphlets sont très violents, mais moins que bien d’autres. Ils sont en effet des “coups de sang” au fond assez peu inquiétants, parce que peu rationnels.

Ces écrits sont alors comparés à des symptômes d’une maladie mentale, “hallucinations d’un hygiéniste compulsif” ou des “hantises d’un pacifiste hystérique”, bien moins dangereux que les travaux de ceux qui pensent justifier leurs théories racistes par la science ou un semblant de raisonnement (Mazet compare Les Décombres de Rebatet avec les pamphlets de Céline, et trouve que Rebatet “surpasse Céline en venimosité” parce qu’il tente de justifier logiquement ses dégoûts, p. 84). Tout le long des entretiens se trouvent des tentatives non de nier le racisme de Céline, mais de le rendre moins dangereux, et de corroborer l’opinion de Gide qui écrivait en 1938 : “Il va de soi que c’est une plaisanterie” ou encore “Il fait de son mieux pour qu’on ne le prenne pas au sérieux” .

On assiste aussi à un renversement intéressant de la rhétorique : les accusateurs de Céline sont mis au ban des accusés, ils sont les “éternels pharisiens” qui ont trouvé en lui le “bouc émissaire idéal” à qui on ne pardonne pas d’avoir dit la “férocité naturelle de l’homme, le mensonge fondamental de la société, la novice illusion du bonheur la stupide chimère de l’espoir et le vide du ciel où rien ne luit” . Se boucher le nez devant Céline, c’est être un hypocrite vertueux.

D’autres ont une démarche plus proprement littéraire : ils “font avec”  selon la belle expression d’Émile Brami. Ils transposent intégralement le propos dans la sphère littéraire, et n’opposent pas le “génie” et le “salaud”, mais prennent l’un et l’autre ensemble, sans évacuer le problème de la lecture de Céline, ni céder au goût d’une lecture transgressive. Pour Philippe Sollers, la question n’est guère pertinente : “Cette polémique est ennuyeuse, truquée, misérable” . Pour sa part, il préfère y voir l’expression d’un rire formidable. C’est une lecture intéressante, en ce qu’elle insiste sur la dimension rabelaisienne de Céline, l’ivresse du langage, que Céline n’aurait certainement pas reniée.

Des causeries littéraires
Tout compte fait, Céline, décrit et commenté de plusieurs points de vue n’est pas l’intérêt principal du livre. Ce qui réellement est agréable est la conversation avec des hommes de lettres, tous passionnés, avec qui on a l’impression de discuter quelques instants, tour à tour fascinés, amusés, agacés, par des approches elliptiques, personnelles. Discussions avec les lecteurs, les meilleurs entretiens sont ceux qui font entrer dans l’œuvre par la petite porte, affirment ses préférences, les justifient, compare avec les contemporains. Il y a là une vraie incitation à la lecture pour tous ceux qui n’auraient pas encore lu l’œuvre intégrale de Céline. Une incitation, aussi, à lire les ouvrages de ces auteurs qui, parlant de Céline, ne peuvent au fond que parler d’eux-mêmes, leur propre rapport à l’édition, à l’écriture, à leur place dans la société (“Je me méfie toujours des campagnes, plus ou moins intéressées pour empêcher de lire quelqu’un. J’ai été habitué à ce genre de choses…” dit Philippe Sollers, p. 156).

On regrettera toutefois que le livre ne soit pas plus polémique, qu’il n’accueille pas davantage de points de vue divergents, car au fond, tous ces auteurs s’accordent à dire que Céline, sans doute, n’était pas la figure de l’honnête homme, mais que ses œuvres sont indispensables pour comprendre le XXe siècle ; que ses opinions sont impardonnables, mais que le cas Céline est tout à fait à part. Le débat aurait mérité les plumes de quelques indignés qui donnent du relief au propos, qui le rendent à son actualité. Car après tout, il ne va pas du tout de soi que Céline soit fréquentable. On aurait donc aimé que Bernard-Henri Lévy nous explique pourquoi Céline n’est pas fréquentable. On aurait aimé aussi une approche qui se saisisse plus nerveusement de la question, une plume héritière de Philippe Muray qui sait si bien, dans ses Exorcismes spirituels, nous expliquer pourquoi la lecture de Céline est indispensable. Bref, le débat ne pouvait vraiment s’épanouir qu’à la condition d’être renvoyé au fait littéraire en général, le rapport, ainsi que le dit Muray, de la négativité et de la littérature.

On regrettera aussi une contrainte inhérente au genre : les auteurs font état de connaissances qui échappent au non spécialiste de Céline, et qui n’appellent pas un développement dans le corps de l’entretien. Il s’en suit la présence d’un appareil de notes très lourd, souvent intéressant, mais qui éparpille la lecture. Là encore, le livre ouvre beaucoup de pistes, mais on peine à les suivre toutes.

En définitive, les entretiens ne permettent que d’aborder de façon elliptique le fait Céline, mais de façon agréable. S’ils ne répondent pas vraiment à la question posée, ils ouvrent des chemins de réflexion, abordent au détour de la conversation des questions diverses, telles que les relations de Céline à son éditeur, sa correspondance, l’état de la recherche à son sujet, et bien sûr, la réaction de la classe politique à l’égard de Céline. Ils se révèlent surtout intéressants dans la mesure où s’y dessinent les diverses façons de lire quand même, de lire surtout. C’est-à-dire de n’être dupe ni d’un discours moralisateur culpabilisant, ni de la violence antisémite de Céline. Le débat reste ouvert, inachevé, et sans doute est-ce là un des mérites de ce livre..
 

Critique extraite du dossier sur Céline, coordonné par Alexandre Maujean. 

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