<p>V&eacute;ronique Robert et la veuve de Louis-Ferdinand C&eacute;line nous ensorcellent dans cet essai aux allures de m&eacute;moires, et r&eacute;activent le d&eacute;bat en cherchant &agrave; y mettre fin.</p>

Lucette Destouches est la veuve de Louis-Ferdinand Céline. Véronique Robert la connaît depuis plus de trente ans. Dans Céline secret, paru en 2001 chez Grasset, les deux femmes unissent leurs voix – Véronique Robert avec Lucette Destouches, peut-on lire sur la couverture  , la première écoutant attentivement la langue chantante de la seconde, afin de dresser un double portrait : celui de l’écrivain et celui de la femme dont Malraux disait qu’elle était la seule à avoir une connaissance instinctive de ce personnage si mystérieux.

Le texte fonctionne en miroir. “Je ferme les yeux, m’enroule comme un coquillage et l’écoute raconter”, écrit Véronique. Chaque chapitre s’ouvre par une courte intervention de cette dernière, qui évoque son amitié avec la veuve de l’écrivain, puis se poursuit avec les souvenirs de Lucette, développés plus longuement, suivant les méandres de sa mémoire, passant d’une idée à l’autre avec une vivacité étonnante mais rarement déroutante.

Danse avec les oiseaux
Si l’on devait énumérer les passions de Lucette, on serait tenté de commencer par Céline lui-même, cet amour si particulier qui a marqué sa vie et pour lequel elle a tout supporté. Elle ne l’exprime pas comme tel, mais on sent, dans sa manière de raconter, dans les mots qu’elle choisit, qu’il s’agit bien là d’un mélange d’amour et d’adoration, sans que cette adoration ne prenne jamais un tournant négatif.

Puis il convient de citer la danse. Elle l’a pratiquée presque toute sa vie, au-delà même des limites de son propre corps, inventant une nouvelle méthode d’entraînement, assurant des cours, et surtout puisant dans cet art, dans ce dépassement d’elle-même, sa force vitale. “Sans la danse, je serais morte”, ne cesse-t-elle de répéter.

Enfin, les animaux. Elle s’en est toujours entourée. Outre la chienne Bessy, le chat Bébert – compagnon d’infortune qui les a suivis sur les routes de l’exil et dont Frédéric Vitoux a rédigé une biographie  – et le perroquet Toto, les plus célèbres car certainement les plus influents dans la vie et l’œuvre du couple, une multitude d’autres bêtes se sont succédé chez les Destouches. Paul Léautaud, pourtant peu admiratif envers Céline, rend hommage à cette relation particulière qui a lié l’homme et l’animal : “Céline, il est parti pour le Danemark avec son chat et il en est revenu avec. Je connais mal l’œuvre littéraire de Céline. J’ai reçu un jour, au Mercure, son Voyage au bout de la nuit. J’ai été rebuté par les grossièretés et je l’ai refermé. Mais revenir avec son chat du Danemark, ça, c’est une preuve de conscience” . La salle de bain de Lucette était également remplie d’oiseaux en tout genre, qui voletaient autour d’elle lorsqu’elle faisait sa toilette. Plus qu’une relation de proximité, c’est une fusion avec ces animaux qu’a opérée le couple.

Tous ces animaux constituent, avec les enfants, les seuls êtres dignes de l’estime célinienne, si bien qu’on pourrait penser, et c’est aussi ce qui transparaît dans les souvenirs de Lucette, que les premiers pallient en quelque sorte à l’absence des seconds. La relation qui se noue relève presque du mystique, et en tout cas du poétique. Elle constitue, avec le génie littéraire, une des facettes les plus positives de Céline.

Souffrance et poésie
L’évocation de la souffrance est particulièrement présente au sein de cet essai aux airs de mémoires, ou au moins de confession. Le récit de cette vie marquée par la solitude, la fuite, la douleur et le sentiment d’injustice laisse un goût amer au lecteur. Mais la poésie qui émane à la fois de l’écriture de Véronique Robert et des mots de Lucette, souvent durs mais toujours aériens, semblant flotter dans les airs comme la danseuse qu’elle a été, permet de ne jamais sombrer dans le pathos.

Toutefois, derrière cette légèreté douloureuse se cache la réalité de l’exil de Céline, la réalité de ses erreurs. Derrière les erreurs de jugement commises par autrui, que Lucette pointe régulièrement du doigt, se cachent celles de Céline, autrement plus dramatiques, autrement plus condamnables, et qu’elle balaye presque d’un revers de main, appelant à l’absolution par l’oubli.

Si l’absolution ne paraît pas envisageable, il s’agit cependant de s’intéresser à la souffrance d’un homme et d’une femme au cœur des tourments de la guerre, et les mots de Véronique et Lucette prennent, sous cet angle, un aspect plus émouvant. Les périodes difficiles se sont succédé, séparant les époux tout en les éloignant de plus en plus du monde. Il est frappant de constater que Lucette insiste beaucoup sur la douleur de Céline, sur sa chute inexorable. Elle exprime son propre mal-être de manière beaucoup plus brève, se mettant systématiquement de côté. Il s’agit de tout dévoiler afin de montrer quel homme meurtri a été son mari.

Ponctuant ses souvenirs difficiles, Lucette évoque pourtant quelques moments privilégiés, auxquels Véronique Robert fait écho lorsqu’elle se souvient de moments partagés avec son amie, dans le sauna saturé par les huiles essentielles, dans des cafés sur l’île Saint-Louis, à Dieppe, sur la Côte d’Azur…

Bagatelles et sentiment d’injustice
Bien évidemment, Lucette évoque, de manière répétitive mais très brève, la polémique qui fait rage depuis maintenant plusieurs dizaines d’années autour de certains écrits de Céline, Bagatelles pour un massacre en tête. Lorsqu’elle parle des pamphlets antisémites, son ton se fait plus ferme, à l’image de son engagement pour empêcher leur diffusion. “Aujourd’hui, ma position sur les trois pamphlets de Céline : Bagatelles pour un massacre, L’École des cadavres et Les Beaux Draps, demeure très ferme. J’ai interdit leur réédition et, sans relâche, intenté des procès à tous ceux qui, pour des raisons plus ou moins avouables, les ont clandestinement fait paraître, en France comme à l’étranger. Ces pamphlets ont existé dans un certain contexte historique, à une époque particulière, et ne nous ont apportés à Louis et à moi que du malheur. Ils n’ont de nos jours plus de raison d’être.”

Elle accuse très clairement Sartre d’avoir participé activement à la construction de la réputation extrêmement négative de Céline, en le présentant comme auteur d’écrits à la solde des Allemands. “Rien n’était plus absurde comme idée”, affirme-t-elle. “C’était ne pas connaître Louis, à la solde de personne, intransigeant avec tout le monde, incapable de pactiser avec qui que ce soit, toujours seul contre tous.” Et c’est en effet cette image d’un homme volontairement très isolé, méprisant le genre humain, qu’elle construit au fil de son récit. Froid, distant et haineux, ceux auxquels il a accordé son estime et sa confiance se comptent sur les doigts d’une main.

Par-dessus tout, c’est la sincérité de Louis que Lucette cherche à mettre en avant. Lorsque ce dernier affirmait qu’il avait écrit ces pamphlets dans un but purement pacifique, considérant que l’attitude des Juifs allait engendrer un conflit armé, “il était sincère”. Tout aussi sincère son émotion et sa honte lorsqu’il a appris ce qu’il était advenu de ces derniers durant la guerre ; mais son honneur borné, sa fermeture d’esprit face au jugement des autres l’ont, selon elle, empêchés de s’expliquer et de reconnaître son erreur. “Tu te mets un pavé sur la tête”, l’avait-elle prévenu alors qu’il rédigeait les Bagatelles. Mais Céline n’écoutait personne.

Celui qui a vraiment compté, n’était-ce pas le fou d’écriture, le génie littéraire, l’écrivain dont l’immense talent a été reconnu par nombre de ses pairs, par-delà la controverse ? C’est en tout cas l’avis de Lucette, qui va jusqu’à parler de “destin de martyr”, mais on ne saurait s’étonner de cette position. “Les plus belles fleurs poussent sur du fumier et c’est lui seul qui nous aide à créer”, affirme-t-elle. “De la même façon, je pense qu’il faut aller très bas dans l’horreur pour être capable de monter aussi haut.”

Les ensorceleuses
On est presque gêné de ressentir de la sympathie pour Céline, quelques lignes seulement après l’évocation de ses pamphlets. Mais c’est là la magie de Lucette, ses secrets d’ensorceleuse. Finalement, ce qui nous charme au-delà de toute attente, c’est la personnalité même de cette femme profondément humaine, dotée d’une rare sensibilité, ouverte à l’infinité du monde malgré son isolement. Sa douceur nous apparaît d’autant plus clairement qu’elle forme contraste avec l’hermétisme de son époux.

Cependant, lorsque l’on referme Céline secret, lorsque l’on redescend du “nuage Mme Destouches”, on sent, dans une certaine confusion, les effets du sortilège s’évaporer un à un. On parle ici de la vie intime de cet écrivain, et très peu de son œuvre romanesque. Or, si l’on peut faire la part des choses et ne pas laisser le souvenir des écrits antisémites se glisser entre les lignes des autres récits, exercice d’adresse auquel il faut pourtant se livrer si l’on veut apprécier au plus juste cette partie de son œuvre, il ne paraît pas envisageable d’admirer Louis, l’homme privé pétri d’angoisse et de haine, embourbé dans les conflits intérieurs et les erreurs qu’il n’a pas hésité à rendre publics. Mais ce chant d’amour que composent Véronique et Lucette ne nous est peut-être pas destiné. Peut-être n’est-il là que pour glisser dans les airs sans apposer de réelle empreinte, laissant seulement flotter cette odeur particulière de séduction et de dégoût mêlés, ce parfum dérangeant.

Dans Mon plaisir en littérature, Paul Morand écrit, à propos de la mort de Céline : “Le voici dans le silence posthume, après l’autre ; il ne suce pas ce sein rebondi du Panthéon ; c’est un pauvre chien d’aveugle qui s’est fait écraser, tout seul, pour sauver son maître infirme, cette France qui continue à tâter le bord du trottoir.” C’est précisément là ce que veulent montrer Véronique et Lucette. Si elles ne parviennent pas à clore le débat sur l’influence de l’antisémitisme de Céline sur la réception de ses œuvres, elles livrent avec doigté une grande partie des secrets de ce dernier, permettant peut-être à chacun d’étoffer son jugement en approchant l’écrivain au plus près de son intimité, en découvrant l’homme qui ne peut désormais plus se cacher derrière les murs de Meudon, mais dont la veuve voudrait préserver la pudeur – une pudeur pas si préservée lorsque l’on apprend, par exemple, que Céline souffrait d’amibes, comme si ces détails particulièrement prosaïques constituaient un gage d’authenticité.

Une lecture pleine d’émotion, donc, mais qui soulève davantage d’interrogations qu’elle n’en abrège. Au-delà de celle de l’antisémitisme et, plus généralement, de la haine du misanthrope, Lucette, à travers la plume de Véronique, nous pose la question de l’amour inconditionnel, de l’amour qui va par-delà l’horreur, puis par-delà la mort, et ne cesse jamais de chérir celui que tant ont vu et voient encore comme un monstre. La belle et la bête ; un classique de la littérature, en somme. Tout est là : faire de Céline un personnage de roman, que l’on peut aimer, auquel on peut pardonner, puisqu’il n’évolue pas dans la sphère du réel. À lire en prenant garde de ne pas se laisser trop envoûter.#nf#

 

Critique extraite du dossier sur Céline, coordonné par Alexandre Maujean.