Du Rio Grande à Heiligendamm, de la frontière israélo-palestinienne à Padoue, le mur fait son grand retour dans la topologie des relations internationales. La libéralisation des échanges a sans doute fait bouger les lignes de front, mais les enjeux demeurent territoriaux. La revue Cités propose dans sa dernière livraison un état des lieux du phénomène.

Naïvement on a cru que la mondialisation avait sonné le glas des enjeux territoriaux, que de la "déterritorialisation" procèderait la fin d’un État incapable de se concevoir autrement qu’en gardien d’une population sur un territoire, que, selon le paradigme libéral, la multiplication exponentielle des échanges commerciaux, financiers et culturels inaugurerait une ère nouvelle, pacifique à n’en pas douter, démocratique à plus ou moins long terme. Jusqu’à ce que l’on redécouvre que la vie en société, qu’elle soit internationale ou non, est affaire de normes et que la norme procède d’une pensée spatialisée, le "nomos de la Terre" pour reprendre l’expression de Carl Schmitt.

Dans sa dernière livraison, la revue Cités des Presses universitaires de France revient sur les évolutions récentes de la notion de frontière et notamment sur la multiplication des murs et barrières comme ultime proposition de régulation. Les multiples exemples et discours convoqués, du purement factuel au très conceptuel, composent un tableau riche et nuancé qui renvoie in fine à la difficulté de fonder une identité organique, territoriale, sociale sans verser dans le rejet de l’Autre et dans l’intolérance.

Avec la première partie du dossier, tout d’abord, on va droit dans le mur… D’Hadrien à Berlin en passant par la Chine impériale, l’arrière-plan symbolique et fonctionnel de ce monument d’incompréhension est campé pour faire ensuite la part belle aux deux manifestations de repli les plus flagrantes du moment : la "barrière de sécurité" entre Israël et la Palestine – mur d’ailleurs dénué de frontière – et entre les États-Unis et le Mexique. D’autres évocations, plus rapides, ne manquent pas, tels le mur d’acier érigé à Padoue depuis août 2006 pour isoler du reste de la ville un ghetto nigérien et tunisien ou l’impressionnante barrière de sécurité mise en place pour protéger les conciliabules du G8 à Heiligendamm. Partout où poussent les murs, le dialogue et la coopération n’ont plus droit de cité.

Ensuite, le propos est élargi à la notion même de frontière et à ses remises en cause, depuis son archétype mythique forgé par l’historien américain Turner d’une frontière américaine battant "sans cesse en retraite" jusqu’aux bouleversements induits tant par Internet que par les pratiques mondialisées des entreprises. Des villes indiennes à l’espace européen, les focales varient pour saisir la variété et le devenir de ces lignes de partage toujours mouvantes mais absolument nécessaires à la distinction entre l’intérieur et l’extérieur dont aucune organisation sociale ne saurait se passer.

Alors que la question des frontières de l’Europe demeure ouverte et que le Moyen-Orient est sans doute traversé de trop de lignes de front et pas assez de véritables frontières, cette livraison de Cités s’avère fort stimulante. Elle vient à propos rappeler que, selon la formule de Newton, "les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts".

"Murs et frontières : De la chute du mur de Berlin aux murs du XXIe siècle", Revue Cités, Paris, Presses universitaires de France, 2007, n°31, 186 p.
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