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Renaissance numérique, le lobby de la lutte contre "la fracture numérique"
[lundi 20 juin 2011]

Christine Balagué présente pour nonfiction.fr Renaissance Numérique, le lobby qu’elle co-préside, et les positions qu’il défend dans l’espace public. 

 
 

Nonfiction.fr- Quel rôle joue Renaissance Numérique dans l’univers du Web, en France et au-delà ?

 

Christine Balagué- Renaissance Numérique est le think tank de l’Internet citoyen, regroupant les principaux dirigeants de sociétés du Web et des universitaires experts sur les TIC. Notre objectif est le développement du numérique dans une optique citoyenne, à savoir pour tous et pour le bien de tous. Le premier livre blanc de Renaissance Numérique est paru en 2007, entre les deux tours des présidentielles. Intitulé "2010, l’Internet pour tous : 15 mesures pour que 80% des français soient équipés, connectés et formés à l’Internet", il a été très médiatisé à l’époque car, alors que les candidat(e)s à l’élection mettaient en avant leur utilisation du numérique dans la campagne, la situation des Français était catastrophique : uniquement 45% des foyers étaient équipés d’un ordinateur, et quasiment aucune mesure ne portait sur le numérique dans la campagne. Nous avons beaucoup œuvré pour lutter contre la fracture numérique. Parmi les 15 mesures que nous avions proposées, plusieurs se sont réalisées, comme la nomination d’un secrétariat d’Etat au numérique, le développement du reconditionnement d’ordinateurs pour équiper les foyers défavorisés, avec le label Ordi 2.0 qui depuis a été crée et dont nous sommes membre fondateur, le développement de l’accès à l’Internet, le financement de projets de recherche sur le numérique et de partenariats public/privé (qui a été effectif grâce à la partie numérique des investissements d’avenir du grand emprunt). Renaissance Numérique est aussi à l’origine de l’amendement Retailleau, qui permet aux entreprises de donner des ordinateurs amortis à ses salariés avec une valeur d’usage égale à zéro. Nous avons mené des groupes de travail et de réflexion pour sensibiliser les seniors au numérique. J’ai été moi-même co-rapporteur de la partie "technologies au service de l’autonomie" de la mission Vivre chez soi lancée par Nora Berra, alors secrétaire d’Etat aux aînés. Notre recommandation dans ce rapport était de favoriser l’équipement des jeunes retraités avec des technologies évolutives permettant ensuite de répondre à leurs besoins s’ils deviennent socialement ou physiquement plus fragiles, puis de s’adapter, dans le cas de la dépendance, afin de permettre à ces personnes de rester plus longtemps chez elles grâce à des technologies de e-santé. Renaissance Numérique a été également très actif pour favoriser l’accessibilité au Web : la France reste très en retard sur ce critère, puisque 2% uniquement des sites Web sont accessibles aux non voyants en France. Nous avons également été très actifs sur l’e-éducation, car la fracture numérique sur les enfants est source de création de fracture sociale dans les années à venir. Nos propositions ont été reprises dans le plan numérique 2012 et dans le plan de relance, et nous travaillons régulièrement avec plusieurs ministères ou organismes publics. Aujourd’hui, Renaissance Numérique est systématiquement auditionné par l’Assemblée nationale sur les questions sur le numérique. Notre think tank est apolitique et nous menons également des actions pour sensibiliser les députés et les sénateurs au secteur du numérique. Il y a encore du travail à mener sur ce point, puisque moins d’une dizaine de députés et de sénateurs sont impliqués sur les sujets du numérique aujourd’hui. En 2011, notre think tank a sélectionné une dizaine de thèmes déterminants pour faire avancer le numérique en France. L’un des thèmes porte sur le financement des sociétés innovantes et l’écosystème d’innovation en France. Nous proposons de créer un Small Business Innovation Research Program, qui permettra aux PME innovantes d’être sélectionnées dans le cadre des marchés publics. Nous travaillons actuellement sur l’élaboration d’un ensemble de mesures que nous allons soumettre aux différents candidats à l’élection présidentielle. Nos propositions portent à la fois sur des sujets économiques et aussi sociétaux, comme le droit à l’oubli, qui devient un réel enjeu dans nos sociétés aujourd’hui, enjeu de libertés individuelles. Renaissance Numérique souhaite faire avancer les débats sur le type de société numérique que nous voulons construire, qui soit la meilleure pour tous et qui, au lieu d’être source de fracture sociale supplémentaire, soit source d’amélioration de la vie de chacun.   

 
 

Nonfiction.fr- Quelle est la position de Renaissance Numérique sur la politique de Nicolas Sarkozy sur Internet, notamment à la suite de la création du Conseil national du numérique et du e-G8 ? 

 

Christine Balagué- Depuis le début du mandat de Nicolas Sarkozy, et probablement aussi grâce à la pression de plusieurs associations ou de think tanks comme le nôtre, le numérique a progressé en France. Alors qu’uniquement 45% des foyers français étaient connectés à l’Internet en 2007, 70% le sont aujourd’hui. Le haut débit s’est également déployé, avec un démarrage actuellement du très haut débit dans certains zones urbaines. 4,5 milliards d’euros ont été consacrés au numérique dans le cadre du grand emprunt, dont 2 milliards d’euros sur les infrastructures et 2,5 milliards sur des projets fléchés sur de grandes thématiques. Plusieurs projets innovants issus de PME ou de partenariats PME/ grandes entreprises/ laboratoires de recherche sont en cours de financement. Le FSN (fonds pour la société numérique) créé par l’Etat va permettre à la Caisse des dépôts de rentrer dans le capital d’entreprises innovantes. Toutes ces actions démontrent une réelle progression du numérique en France. Cependant, la France reste très en retard sur le numérique par rapport à d’autres pays. En ce qui concerne le taux de connexions, il existe en France  un véritable "Tiers Net" : un tiers de la population est exclue de la société de l’information et de la communication. La France est parmi les derniers européens sur ce critère, et au niveau de la Corée en 2001 ! Cette fracture numérique n’est pas acceptable car elle est créatrice de fracture sociale. Comment un chômeur, qui se retrouve aujourd’hui sans ordinateur ni connexion à l’Internet car l’entreprise dans laquelle il travaillait a gardé son matériel et qu’il ne peut pas se les payer, peut-il facilement trouver un emploi ? Il ne peut pas poster son CV sur des sites d’offres d’emplois, ne peut pas naviguer sur LinkedIn ou Viadeo à la recherche d’une offre, ne peut pas consulter les différentes offres… Comment des collégiens ou des lycéens dont les familles ne sont pas équipées d’un ordinateur peuvent-ils facilement faire les devoirs qu’on leur demande à la maison avec des recherches sur Internet ? La nouvelle épreuve de connaissance des arts en 3ème, tout comme le TPE en classe de 1ère, comporte une présentation orale qui se fait en projetant une présentation via un ordinateur…

 

Le deuxième retard fort de la France sur le numérique porte sur le financement des sociétés innovantes. 2,1% uniquement des créations d’entreprise en France sont dans le secteur du numérique ! Le statut de JEI (Jeune Entreprise Innovante) a été remis en cause par le gouvernement, tout comme le niveau d’investissement des FCPI (limité désormais à 2,5 millions d’euros). Le contexte légal évolue constamment, dans un sens peu favorable à l’écosystème de création et de développement des sociétés innovantes, créant ainsi un environnement incertain, incitant peu de sociétés étrangères à venir s’implanter en France, excepté celles qui ont bénéficié largement du CIR. Le constat actuel est que les quelques réussites du Web français sont parties dans d’autres pays ou ont été rachetées par des sociétés étrangères. Il est donc nécessaire de créer un écosystème favorable à l’innovation et de faciliter les conditions de croissance des sociétés innovantes.

 

Le troisième retard de la France porte sur le e-commerce. Même si ce secteur a un taux de progression à 2 chiffres depuis plusieurs années et qu’il a contribué à créer de l’emploi, la France a trois fois moins de sites marchands que l’Angleterre, où le CA est quasiment le double de celui de la France. Là encore, les propositions de taxes régulières sur ce secteur en France sont des freins au développement.

 

Un autre point faible de la France est le retard particulièrement important des PME : une sur deux seulement est utilisatrice des TIC. Le dernier rapport de McKinsey a pourtant montré que les PME qui ont un indice Web élevé (cet indice étant calculé sur 2 critères : le nombre de technologies utilisées dans la PME et le nombre de personnes utilisatrices dans l’entreprise), ont eu une croissance de 7% vs 3% pour les autres. Peu d’incitations ont été menées de manière efficace sur les PME.  

 

La France est également peu développée sur les services numériques de l’administration, même s’il y a eu une progression sur les dernières années. On commence à constater un décalage entre des citoyens utilisateurs au quotidien des technologies et des services administratifs qui n’ont été que très peu transformés. Pour que des services innovants se créent, un changement de culture est nécessaire. Par exemple, les services publics, et cela commence au niveau des villes, doivent développer l’open data, à savoir ouvrir leurs données sur leur gestion, les informations, les transports, les services médicaux.  

 

Enfin, le secteur de l’éducation en France est particulièrement en retard sur le numérique. Tout reste à faire !

 
 

Nonfiction.fr- Quelles mesures phares les candidats à l’élection présidentielle doivent-ils défendre sur ce sujet, selon vous ? Le projet du PS répond-il à vos attentes ?

 

Christine Balagué- Le numérique devrait tout d’abord avoir une place plus importante dans les programmes. Le numérique a transformé la vie quotidienne des Français, dans leur rapport à l’information, dans leurs choix, influencés par les commentaires d’autres personnes sur le Web, dans leur comportement d’achat, dans les multiples services à valeur ajoutée qui leur sont proposés aujourd’hui grâce à ces technologies, dans l’éducation de nos enfants. La fracture numérique qui s’est créée aujourd’hui génère de la fracture sociale. On crée une France à deux vitesses : ceux qui sont intégrés dans cette société de l’information et de la communication, et les autres. Les politiques ne sont pas encore sensibilisés suffisamment à cette révolution. Le numérique doit avoir une place claire dans un programme pour les présidentielles, car il est un enjeu de société. Au niveau économique tout d’abord, il est important de créer les conditions favorables au développement de ce secteur, à la fois source de création d’emplois et de services innovants. Nous avons en France dans nos écoles et universités des talents extraordinaires et des étudiants qui sont prêts à créer des start ups. Il faut les aider en soutenant le JEI qui leur permet de se lancer, en créant un Small Business Act Innovation Program pour que les PME innovantes passent un cap dans leur croissance sur le marché français, en encourageant le venture capital, en allégeant les charges de petites entreprises pour qu’elles soient compétitives au niveau international. Il est également important de développer les partenariats entreprises-laboratoires de recherche pour favoriser l’innovation, en particulier l’innovation de rupture, et d’encourager des écosystèmes d’innovation. D’autres enjeux sur le numérique sont sociétaux : le droit à l’oubli devient aujourd’hui une réelle question pour tous les Français. On laisse quotidiennement, via l’utilisation d’Internet ou de téléphones mobiles, de nombreuses traces numériques. II existe un risque de réutilisation de ces traces par l’Etat ou par des entreprises privées. C’est donc un véritable enjeu de libertés individuelles et un choix de société que nous devons faire. Aujourd’hui par exemple, il est difficile de supprimer des données sur Internet, même si parfois elles peuvent être gênantes pour l’individu. Le droit à l’oubli numérique devrait être inscrit dans la liste des droits de l’homme. D’autres sujets sont également majeurs, comme la Net neutralité, qui a des impacts à la fois économiques et sociétaux, l’e-Gouvernement (développement du numérique au sein même de l’Etat). Enfin, le secteur dans lequel la France  devrait avoir une politique prioritaire sur le numérique est l’éducation. Développer l’e-éducation est un enjeu majeur pour les prochaines générations. Ceci comporte deux volets : l’équipement des établissements scolaires d’une part, l’intégration du numérique dans les programmes scolaires d’autre part. C’est un enjeu majeur qui suppose un réel changement de culture, nécessaire pour que notre système éducatif reste aussi compétitif au niveau mondial. Le numérique est aussi l’un des moyens d’aider les enfants en difficulté scolaire.

 

Dans les 30 propositions du Parti socialiste, certaines vont dans le même sens que les idées que nous mettons en avant. Par exemple, la création d’une banque publique d’investissement qui aiderait les entreprises innovantes et les PME contribuerait au développement d’un écosystème d’innovation. Le même constat peut être fait sur l’émission d’emprunts européens pour financer les investissements du futur comme les réseaux numériques. En revanche, sur les services publics comme l’éducation ou la santé, le programme du Parti socialiste ne comporte pas à date de mesures pour développer le numérique. Concernant les personnes âgées en perte d’autonomie par exemple, le maintien à domicile grâce à des technologies est à la fois bénéfique à la personne et à son entourage, mais aussi à la société, car le coût de cette dépendance est moindre que dans le cas d’une maison de retraite ou un établissement de soin. Sur l’e-éducation, l’intégration du numérique dans les enseignements pourrait à la fois être source de revalorisation du métier de l’enseignant et de réduction de l’échec scolaire.

 

Enfin, le numérique peut aussi transformer le lien entre les Français et la politique. Les technologies permettent aujourd’hui d’avoir une démocratie plus participative, d’impliquer davantage les citoyens, de manière interactive, dans la gestion des collectivités locales, le choix des programmes, les priorités politiques. Une plus grande participation de tous permettrait probablement de rétablir une certaine confiance des Français en la politique et en ses principaux acteurs. Des mesures de ce type ne sont pas intégrées dans les programmes à date.

 

* Propos recueillis par Pierre Testard.

* Lire le dossier complet de nonfiction.fr sur le numérique

 

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