Arts et sciences (17) : sur un parallèle classique renouvelé
[lundi 06 juin 2011]



À l’occasion de son accession au rôle de professeur associé pour un an au Collège de France, l’artiste allemand Anselm Kiefer vient de nous livrer une sorte de méditation sur l’art et sur sa pratique de l’art, dans un petit ouvrage intitulé L’art survivra à ses ruines (Paris, Collège de France/Fayard, 2011). Cet opuscule constitue la reproduction livresque d’un discours prononcé dans cette institution le 2 décembre 2010 alors que, comme le veut la tradition du Collège, le premier cours de chaque nouvel invité est consacré à exposer le programme de travail qui va être suivi durant un an. En 12 chapitres, par conséquent, Kiefer indique la marche à suivre de son cours. Parmi eux, un chapitre nous intéresse ici, relativement à son/notre thème : les rapports arts et sciences.

Le chapitre 2, en effet, est consacré à ces rapports tels qu’ils sont conçus par l’artiste. À cet égard, il oppose les deux domaines, à partir des 3 arguments suivants. D’un côté, les sciences se constituent à partir d’un collectif de travail alors que l’art demeure le fruit d’un acteur individuel. De l’autre, les sciences construisent des objets fixes suite à leur spécialisation, alors que les arts réfutent toute spécialisation et ne se concentrent guère sur un objet fixe. Enfin, les sciences se déploient sur une ligne de progrès, alors que les arts ne suivent aucune ligne directrice de ce type, et même procèdent souvent par aller et retour.

"Contrairement aux sciences, qui intègrent les progrès obtenus sur lesquels elles s’appuient pour poursuivre leur développement, l’art ne progresse pas" (p. 37). Et Kiefer de compléter son propos : "Ce que nous appelons progrès, au sens strict du terme, n’agit pas obligatoirement dans le domaine des arts" (p. 19).

En un mot, cela signifie non seulement que l’artiste revendique encore, et à juste titre, l’autonomie de l’art telle qu’elle a été établie depuis la Renaissance, mais renouvelle pour nos jours la valorisation de la séparation entre les deux domaines des arts et des sciences. Ce qui est surprenant, très exactement, dans le maintien de cette division, à l’ère des rebonds imposés à la séparation, ce sont les arguments avancés. Ils tiennent moins désormais à la simple volonté de séparer derechef les objets de chaque sphère qu’à une condamnation des propriétés de la recherche scientifique, sur la base des résultats de la philosophie du XX° siècle. Du côté des sciences, la spécialisation aurait eu un double rôle : celui de permettre l’identification du domaine, depuis Galilée ; et celui d’engager les sciences sur un chemin d’abstraction : "C’est aussi à cause de cette limitation que la conception du monde qui en a découlé est devenue plus étroite, s’est réduite" (p. 18). Où l’on retrouve l’idée d’une coïncidence entre les sciences et une conception du monde, toute l’idéologie de l’arraisonnement du monde par les sciences et les techniques, cette métaphysique qui nous vient en droite ligne de Martin Heidegger.

Autrement dit, le couplage arts-sciences se trouve pris dans une opposition qui est celle de l’ouverture et de la clôture, ou de la vivacité et de la sécheresse, au profit de l’artiste qui "produit du sens dans un océan d’absurde" (p. 49).

Il n’en reste pas moins, plus contradictoirement, que cela n’empêche pas l’artiste, en changeant de plan, de comparer son atelier à un antre de recherche scientifique : "Il se peut aussi que je compare mon atelier au CERN, que je le décrive comme le lieu où s’élaborent des recherches visant à faire des découvertes sur le commencement, l’origine [de l’œuvre d’art]" (p. 20).


 

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