Arts et Sciences (16) : poétique de la matière
[lundi 30 mai 2011]



A propos de la notion de matière, donc, de nombreux commentaires veulent identifier la démarche artistique et la démarche scientifique, soit parce qu’elles seraient toutes deux expérimentales (!), soit parce qu’elles feraient preuve d’une même capacité d’imagination. Sans aucun doute, les sciences les plus développées concourent à l’étude de la "matière". Physiciens et biologistes ne cessent de la reconfigurer en son mouvement. Leur pouvoir d’actions sur elle est devenu central, ruinant par ailleurs certaines catégories vénérables. Néanmoins, le choix de la "matière" à travailler est imposé par un axe d’expérimentation.

Les artistes travaillent-ils la même "matière" et de la même manière ? Certainement pas. C’est ce que montre à l’évidence l’exposition consacrée à l’œuvre de l’artiste d’origine indienne Anish Kapoor : Monumenta 2011 (Grand-Palais, Paris), à propos de laquelle nous conseillons, à titre de complément indispensables à la visite des lieux, le DVD Arte Editions/Grand-Palais, publié simultanément.

Nous sommes transportés dans un autre univers que celui des sciences de la matière, un univers qui n’a d’ailleurs pas besoin d’être conçu comme complémentaire de celui des sciences ou comparé à lui. Il est autre. La matière devient ici d’abord effet de contraste, impressions colorées, intensité, durée, processus de mise en sculpture, en fin de compte. Notre perception de la présence physique de la matière en est déplacée, notamment vers le regard du spectateur.

Anish Kapoor explique fort bien, dans le DVD, qu’il fait, d’une certaine manière, de son art le miroir du spectateur. Non seulement, il est destiné à un large public, mais il rend l’espace du spectateur actif, ouvrant son regard, l’invitant à se déplacer au gré des effets physiques que déclenche l’œuvre. Cela vaut bien sûr pour les travaux de l’artiste consacrés aux miroirs, mais cela demeure prégnant dans le travail présenté au Grand-Palais. Qu’il travaille sur la cire, les pigments, le ciment, le miroir ou l’acier, Kapoor soumet la matière mise en œuvre à un jeu de plis, de creux, de bosses, de rapports couleur/lumière, de relations éclat/obscurité à la surface desquels le spectateur est appelé à se perdre. Il s’agit pour autant moins de chercher à "percer" les secrets de la matière, ou à croire que quelque chose serait caché derrière tout cela, que de saisir sa propre capacité de spectateur à entrer dans le jeu de la surface.

Né à Mumbaï, l’artiste plasticien s’installe à Londres à partir de 1973. Il a fait de la couleur rouge sa terre natale (Homeland). Et c’est au travers de cette matière rouge qu’il pratique la pensée artistique, au sein de laquelle il se voue à une poétique de la matière (rouge). En la sculptant de manière abstraite, il reconfigure notre perception du monde, en la poussant vers le sublime (par l’absence de figure). Ainsi qu’il le précise, cela ne tient à aucun message à transmettre qui rendrait l’œuvre accessoire en fixant la fin de l’art en autre chose que lui, mais à une exploration du rapport entre la surface de l’œuvre, qui est toute l’œuvre, et le regard du spectateur.

Ou donc se perçoit bien que la notion de matière n’est pas univoque ; et que arts et sciences ne parlent pas de la même chose.


Pour aller plus loin :

-Heinz Peter Schwerfel (réal.), Le monde selon Kapoor (DVD), Arte Editions, Anglais et français, 2011 (Diffusé sur Arte le 6 juin 2011).

 

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