Géographie

La ville émiettée. Essai sur la clubbisation de la vie urbaine

Couverture ouvrage

ric Charmes
Presses universitaires de France (PUF) , 304 pages

La Ville en morceaux
[mardi 31 mai 2011]


A travers une analyse rigoureuse du fonctionnement de plusieurs communes, l’auteur offre une vision claire et pertinente des mécanismes d’exclusivisme et de "clubbisation" à l’œuvre dans le périurbain.

Comment appréhender la mosaïque de bourgs et de champs, de petites villes et de forêts qui compose le paysage entre les métropoles et les villages ruraux ? Urbanisation de la campagne, ruralisation de l’urbain ou tiers espace, le périurbain interroge les chercheurs depuis plusieurs années sans pour autant faire consensus. À l’heure où les enjeux écologiques de l’étalement urbain masquent les spécificités socio-politiques du périurbain, cet ouvrage offre une vue générale sur le phénomène. À travers les résultats d’une enquête de terrain portant sur deux groupes de communes périurbaines à proximité de Lyon et dans la Seine-et-Marne, Éric Charmes s’emploie dans cet ouvrage à déconstruire, analyser et expliquer les logiques du périurbain. Mais il tente surtout de révéler les dimensions sociologiques qui l’animent et les enjeux du "vivre ensemble" qui s’y jouent

 

L’émiettement du périurbain

Dans une perspective diachronique, l’auteur rappelle dans un premier temps les étapes de la transformation périurbaine des communes rurales. Le premier mouvement se dessine dans la combinaison de la volonté de citadins à quitter les nuisances urbaines et du besoin de logements exprimé par l’accroissement des villes-centres. Ayant souvent subi l’exode, les communes rurales favorisent alors l’urbanisation et l’arrivée de nouveaux résidents pour assurer la préservation de leurs services, et les nouveaux arrivants poursuivent cette démarche dans le but d’assurer la viabilité de certains équipements. Mais c’est dans un deuxième temps, lorsque la sociologie de la commune s’est modifiée et que les services sont assurés, que se met en œuvre le ralentissement de l’urbanisation. Prenant activement part à la gestion politique de la municipalité, les nouveaux arrivés, les néoruraux, tendent alors à bloquer l’urbanisation pour préserver la dimension rurale ou villageoise qui les a attirés. En effet, "la viabilité de l’école assurée, la volonté de préservation du cadre de vie devient dominante, au détriment du développement urbain et de la valorisation foncière. Les propriétaires de maisons individuelles nouvellement arrivés ont plus à perdre qu’à gagner dans la construction de nouveaux ensembles pavillonnaires"  . Ainsi, découlent de cette prise en main politique, des limitations réglementaires à l’urbanisation et la protection de nombreux espaces naturels. Le processus variant selon les municipalités et leur centralité, l’auteur distingue 3 formes de communes périurbaines ; les communes centres, les communes résidentielles à proximité au sein desquels le processus est abouti et les communes rurales éloignées dont la périurbanisation est en cours.

La périurbanisation aboutie, illustrée principalement par les communes résidentielles, se matérialise alors par un triple émiettement ; politique, paysager et social. Politique d’une part, puisqu’avec la décentralisation, les maires de petites communes possèdent autant de prérogatives que les maires de communes urbaines, d’où une relative division territoriale des pouvoirs métropolitains, notamment dans le domaine de l’urbanisme. Émiettement paysager d’autre part, car ces prérogatives leur permettent justement de préserver l’"autonomie paysagère de leurs villages" et la fameuse ceinture verte idéalisée par les périurbains, donnant l’image d’une mosaïque de communes éparpillées. Enfin, l’émiettement social découle des propres caractéristiques (services, qualité de vie, etc.) de chaque commune, attirant certaines populations spécifiques, et développant alors une fragmentation sociale périurbaine. Et c’est selon l’auteur dans l’articulation de ces trois formes d’émiettement qu’émergerait une logique de club au niveau de la gestion résidentielle des communes.

D’une logique politique à une logique marchande

Afin de révéler les mécanismes de cette "clubbisation", l’auteur s’appuie notamment sur la théorie économique de Tiebout, développée dans les années 1950 à propos des communes suburbaines aux Etats-Unis. Tiebout défend l’idée selon laquelle les résidents des différentes municipalités n’habitent plus en tant que citoyens mais comme consommateurs qui choisiraient leur lieu résidentiel selon le panier de biens proposé par ces municipalités. Cette approche, spécifiquement économique masque cependant certains processus plus intangibles tels que le sentiment d’appartenance ou les relations affectives aux lieux, ce qui lui a été reproché par d’autres auteurs tels que Walzer. Tenant compte de ces critiques, Éric Charmes explore dans son enquête l’évolution des liens qui unissent les habitants à leur commune, et force est de reconnaître que le rapport politique à l’espace résidentiel semble progressivement s’effacer devant un rapport marchand. La mobilité facilitée favorise par ailleurs cette mutation du rapport à l’espace résidentiel, comme l’illustre le choix de nombreux retraités à rejoindre la douceur des communes littorales malgré des liens familiaux ou politiques relativement forts à leur commune.

Le mouvement de périurbanisation accompagne donc une transformation des conditions de l’habiter, on n’habite plus un endroit parce que l’on y est né ou pour des raisons affectives mais davantage en fonction de la satisfaction que l’on y trouve. De telle sorte que "le rapport à l’environnement résidentiel qui en résulte se rapproche de la sphère économique" . Les enquêtes de l’auteur confirment que le choix d’un lieu résidentiel se fait en fonction des aménités disponibles, du niveau social des habitants, des qualités de l’école et du cadre de vie. Reflétant un regroupement d’individus selon des intérêts communs, ces logiques référent alors à un processus de " clubbisation ". L’utilisation de la notion de club par l’auteur est intéressante dans la mesure où elle permet de dépasser l’opposition public/ privé, généralement utilisée pour expliquer les mutations urbaines et plus précisément les mouvements d’entre-soi. 

 

Vers un exclusivisme résidentiel

Dans une dernière partie, l’auteur analyse les différences entre les communes résidentielles et les communautés villageoises pour extraire les dimensions sélectives des communes résidentielles périurbaines. La notion de "bien club"  de Colin Buchanan est alors mobilisée pour évoquer la régulation des personnes ayant accès aux biens communaux.

Dans la communauté, la question des personnes ayant accès au biens communs ne se pose pas car la communauté est première dans son fonctionnement, c’est à dire que les besoins de la communauté orientent le développement de services. Par contre, dans la commune résidentielle, la "relation s’inverse au sens où le bien est premier et où les usagers potentiels sont déterminés à partir des caractéristiques du bien" . Autrement dit dans les communautés rurales c’est "le groupe qui fait l’intérêt commun"  tandis que dans les communes résidentielles, c’est plutôt un intérêt partagé (cadre de vie, services, commerces, etc.) qui fait le groupe. D’où les résultats de l’auteur, qui montre que l’implication dans la vie locale, dans un conseil municipal se fait de moins en moins au nom d’un projet collectif que d’une régulation de l’environnement résidentiel. Il "s’agit moins de construire un destin partagé pour un groupe de gens qui ont choisi de vivre ensemble que d’assurer au mieux la préservation des intérêts que tous ont en commun" . La théorie des biens communs permet alors de révéler les volontés de limiter la congestion des biens et donc de la  sélection subséquente des personnes pouvant en obtenir la jouissance. Les communes résidentielles tendent donc à fonctionner comme des clubs, gérant leur accès et choisissant leurs membres. À l’aide de résultats sur l’exclusivisme scolaire et sur les moyens mis en en œuvre pour limiter l’accès aux biens de certaines municipalités aux jeunes de communes voisines, l’auteur montre avec persuasion qu’une volonté de fermeture et d’entre-soi sous tend les politiques et les stratégies mises en œuvre au niveau municipal.

C’est donc avec rigueur et clarté que ce livre fournit des éléments explicatifs du phénomène périurbain et des dynamiques sociales qui l’animent. Riche d’éléments empiriques et d’une vision globale, cet ouvrage révèle les liens d’interdépendance entre les communes ainsi que leur relation à la ville-centre. Ce travail offre ainsi une vision particulièrement élaborée des mécanismes d’exclusivisme à l’œuvre et le grand mérite de l’auteur est de ne pas succomber à la facilité de la généralisation. En effet, en révélant la diversité des formes périurbaines, il invite à appréhender la notion de "clubbisation" avec prudence tout en montrant la nécessité que se perpétue l’engagement des chercheurs dans la construction théorique du phénomène périurbain.  

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