Une biographie de l’amiral Dönitz, commandant de la marine allemande pendant la Seconde Guerre mondiale qui succéda à Hitler pour devenir le “dernier Führer”.

Aux historiens qui ont étudié la Seconde Guerre mondiale, la figure de l’amiral Dönitz s’offre tel un palimpseste. Führer der U-Boote pendant la Seconde Guerre mondiale, il est l’un des maîtres d’œuvre de la guerre sous-marine. Grand Amiral, il est nommé Oberbefehlshaber der Kriegsmarine  en 1943. Fidèle d’Hitler, il lui succède après son suicide. Devenu le “dernier Führer”, il dirige l’éphémère gouvernement de Flensbourg. À ce titre, il autorise, le 7 mai 1945, la signature de la reddition inconditionnelle des forces allemandes à Reims. Reconnu coupable de “crimes contre la paix” et de “crimes de guerre”, il est condamné à dix ans de prison par le tribunal de Nuremberg. Pourtant, et pendant longtemps, sa conduite a été jugée d’un œil bienveillant. En effet, Dönitz a largement contribué à forger de son action une image immaculée, celle d’un officier partisan d’une “guerre propre” et, de surcroît, parfaitement apolitique.

C’est à cette figure complexe que s’attaque François-Emmanuel Brézet, ancien officier de marine, docteur de l’Université de Paris-Sorbonne  et fin connaisseur de l’histoire de la Kriegsmarine .

Dönitz : le modèle de l’officier allemand ?

Karl Dönitz est né en 1891 près de Berlin. Orphelin de père dès l’âge de trois ans, il reçoit une solide formation académique à Iéna puis à Weimar. De son éducation, le futur Grand Amiral retient le sentiment de la primauté du devoir et un profond respect envers le Reich, personnifié en la personne du Kaiser. En avril 1910, il intègre la Kaiserliche Marine , alors en pleine expansion. En effet, dès son accession au trône, l’empereur Guillaume II a décidé de doter l’Allemagne d’une marine à la hauteur de ses nouvelles ambitions mondiales. Désireux d’obtenir pour son pays une “place au soleil” en rapport avec son développement industriel, il estimait indispensable d’acquérir un empire colonial afin de pouvoir rivaliser avec les autres puissances européennes. Pour cela, l’élément décisif était la constitution d’une marine de guerre capable de faire jeu égal avec la Royal Navy. La nomination du contre-amiral Alfred Tirpitz au secrétariat d’État à la Marine marqua le début d’une course aux armements navals, qui vit la marine allemande devenir la deuxième du monde à la veille de la Première Guerre mondiale.

En octobre 1912, le jeune Dönitz est affecté à bord du croiseur S.M.S Breslau. Accompagné du croiseur de bataille Goeben, ce bâtiment forme la Mittelmeerdivision, chargée de veiller aux intérêts allemands en Méditerranée. À la déclaration de guerre, ces deux unités bombardent Bône et Philippeville en Afrique du Nord française. Poursuivis par l’Armée navale et la Royal Navy, les deux bâtiments parviennent à franchir les Dardanelles et à gagner la Turquie. Dès le 16 août, ils arborent le pavillon turc et la flotte de la Sublime Porte est confiée au commandant de la Mittelmeerdivision. Pendant deux ans, Dönitz participe aux combats en mer Noire avant d’être affecté à l’arme sous-marine. Après une courte période de formation, il embarque à bord de l’U-39, alors que la guerre sous-marine illimitée vient d’être déclarée. Rapidement nommé commandant d’un sous-marin, il expérimente, dès cette époque, une partie des innovations tactiques qui s’avèreront si importantes au cours de la Seconde Guerre mondiale.

À la lumière du renouvellement de l’historiographie de la Grande Guerre, qui porte davantage son attention sur l’expérience combattante, le lecteur pourra regretter que cette problématique ne soit guère abordée. D’autant que le versant naval de la question est, pour reprendre le titre de l’ouvrage d’Annette Becker, l’un de ces “Oubliés de la Grande Guerre ”. Et pourtant ! Que de différences de vécu entre le poilu et le marin car combattre, et mourir, sur mer n’a rien de commun avec l’expérience des tranchées.

La tourmente de l’Entre-deux-guerres


Éloigné d’Allemagne au cours du conflit, Dönitz découvre à son retour un pays en pleine révolution et une marine en pleine dislocation. Depuis l’armistice, la Hochseeflotte  est internée dans la base britannique de Scapa Flow, d’où elle se sabordera en juin 1919. En outre, le traité de Versailles impose à la nouvelle Reichsmarine des restrictions particulièrement draconiennes, tant au niveau du matériel que du personnel, destinées à l’empêcher de nourrir des rêves hauturiers. Cependant, poussé par son sens du devoir, Dönitz refuse de démissionner. Nommé commandant d’un torpilleur, il ne tarde pas à faire l’expérience de la situation politique troublée que connaît le pays. Son bâtiment est en effet amarré à Kiel quand éclate le putsch de Kapp-Lüttwitz en mars 1920. S’il parvient à maintenir la discipline sur son unité, son premier contact avec la politique laisse des traces. Peu après, une nouvelle occasion de découvrir le jeu parlementaire lui est offerte. Affecté à Berlin, il dirige le bureau chargé de l’organisation de la marine et de ses relations avec le monde politique en général et du Reichstag en particulier. Suivant en cela les silences de Dönitz sur cette période, l’ouvrage reste discret sur ce moment de sa vie. Le lecteur aurait pourtant aimé en savoir plus, notamment sur la formation de sa “culture politique”, afin de pouvoir mieux appréhender le reste de son parcours.

Sa carrière se poursuit ensuite au gré de ses affectations en mer ou en État-major. En août 1935, il est nommé commandant de la première flottille de U-Boote de la Reichsmarine, dont la première unité a été produite moins de 15 jours après que la marine allemande a été autorisée à en relancer la construction. François-Emmanuel Brézet rappelle que ce miracle industriel a, en fait, été préparé de longue date. Il présente alors tous les moyens déployés par les marins allemands pour permettre un réarmement secret.

La nomination d’Adolf Hitler à la chancellerie en janvier 1933 marque un tournant dans l’histoire de l’Allemagne contemporaine. Dönitz allant devenir une dizaine d’années plus tard le “principal officier d’orientation nationale-socialiste de la Kriegsmarine ”, le lecteur aurait souhaité connaître, de manière plus précise, son opinion sur l’accession au pouvoir d’Hitler et sur la mise en place du régime nazi. Les rapports entre la politique et les militaires ne peuvent, en effet, pas se résumer à l’affirmation traditionnelle, par les officiers, de leur apolitisme .

Führer der U-Boote avant d’être "le dernier Führer"

Nommé Führer der U-Boote  de la marine allemande (devenue Kriegsmarine en mars 1935), Dönitz se concentre prioritairement sur la formation et l’entraînement de son personnel. Laissé libre en la matière par ses supérieurs, il s’applique à inculquer aux équipages un esprit de sacrifice total, ce qui se traduira au cours de la guerre par des taux de pertes impressionnants chez les sous-mariniers allemands. Au plan tactique, sa principale réalisation est le perfectionnement de la tactique de groupe qui va connaître une grande fortune entre 1940 et 1945, sous le nom de Rudeltaktik  : dès qu’un sous-marin découvre un convoi, il transmet par radio sa position au quartier-général, tout en le suivant sans se faire repérer. Alertés, les U-Boote croisant à proximité convergent vers leur objectif. La meute est ainsi formée. Au signal, sous la protection offerte par la nuit, ils passent à l’attaque et détruisent, en surface, le convoi pisté.

François-Emmanuel Brézet détaille ensuite longuement les différentes phases de la guerre sous-marine entre 1940 et 1945. Il rappelle notamment qu’entre le second semestre 1942 et le premier trimestre 1943, les Allemands ont failli interrompre les communications maritimes entre l’Amérique et l’Europe. Cependant, et l’auteur insiste à plusieurs reprises sur ce point essentiel, jamais, les sous-marins commandés par Dönitz n’ont été en mesure de remporter la Bataille de l’Atlantique. La démonstration est convaincante, mais la présentation extrêmement détaillée des opérations tend à éloigner l’ouvrage de la personne même de Dönitz.

Le 1er février 1943, Dönitz est élevé à la dignité de Grand Amiral et nommé commandant en chef de la marine. Ces nouvelles responsabilités le rapprochent du cœur de l’État nazi. L’auteur analyse les rapports entretenus entre Dönitz et Hitler et montre à quel point le premier était fasciné et dévoué au second. En septembre 1943, le nouveau Grand Amiral renforce l’instruction délivrée aux officiers par des cours et des exposés politiques. Il créé, au sein de son État-major, une direction de l’action psychologique de défense qu’il confie à un officier nazi convaincu. Son objectif est simple : “Le soldat incarne l’État, dans lequel il vit, il est le représentant, la vitrine déclarée de cet État”. En parallèle, il multiplie les interventions témoignant de son adhésion totale à l’idéologie nationale-socialiste, y compris l’antisémitisme, parlant ainsi du “poison dissolvant du judaïsme ”. Cet engagement inconditionnel en faveur du régime trouve son "apothéose" dans sa désignation comme successeur d’Hitler. Si cette présentation des rapports entre Hitler et Dönitz est stimulante, on regrettera toutefois qu’elle ait été reléguée en fin d’ouvrage et que la question de son adhésion au régime nazi n’ait pas été posée avant.

"Dernier Führer", Dönitz  dirige le gouvernement de Flensbourg jusqu’au 23 mai 1945. L’image figée par le souvenir de son action à ce poste a contribué au “mythe Dönitz”, que le contexte de guerre froide et la renaissance d’une marine allemande  achevèrent de brouiller, pour le présenter comme l’exemple même d’un officier étranger aux questions politiques et partisan d’une guerre sans taches.

Malgré plusieurs chapitres très réussis, l’absence de sources primaires et la place prise par l’histoire générale de la marine allemande tendent parfois à éloigner le propos de la personne de Dönitz. Toutefois, l’ouvrage de François-Emmanuel Brezet reste très précieux, dans la mesure où il comble l’absence de biographie aisément accessible en langue française#nf#