Littérature

De l'égarement à travers les livres

Couverture ouvrage

Eric Poindron
Le Castor astral , 203 pages

Qui lit trop devient fou
[mercredi 04 mai 2011]


Une vaste enquête littéraire sur le “dessous des livres”, menée par un Cénacle improbable, le tout dans un registre fantastique, et que le lecteur est en droit de ne pas croire.

De l’égarement à travers les livres, le nouvel ouvrage d’Éric Poindron, se présente comme une enquête littéraire, un “jeu de pistes” d’un genre un peu spécial. En effet, “[…] le narrateur est contacté par une société secrète, Le Cénacle troglodyte, afin de devenir ‘détective littéraire’. Derrière l’histoire de la littérature, il existe une autre histoire que l’on ignore. Aussi, le narrateur va-t-il devoir faire la lumière sur diverses affaires à la fois mystérieuses et secrètes” .

Encore faut-il préciser que pour devenir membre de ce Cénacle, il est nécessaire d’être atteint d’une pathologie rarissime, sorte de version outrée de la bibliomanie, la bibliopathonomadie . Sa manifestation clinique majeure se trouve être l’écriture et la lecture compulsives et frénétiques, associées à un impérieux désir de réunion, de collection de livres – et le bibliophile Jacob d’incarner ce syndrome.

Le “dessous des livres”
Les cinq premiers chapitres sont consacrés à la genèse, plutôt retorse, du Cénacle. Dévoilera-t-on les subtilités méandreuses de sa création et de ses fonctions ? On notera qu’à l’origine, tout commence comme un mauvais Dan Brown : les racines les plus anciennes du Cénacle remontent, en effet, au XIIIe siècle et se nourrissent profondément d’un “christianisme ésotérique” porté par un Ordre secret des Templiers. L’histoire se poursuit au début du XIXe siècle : le Cénacle semble alors renaître de ses cendres et se concentrer particulièrement sur la collection de textes occultes. Mais les choses changent au XXe siècle : le choix des textes se généralise et il n’est plus question que “d’édifier une bibliothèque de la connaissance”. Qui sont les adeptes du Cénacle troglodyte ? Nodier, Nerval, Hugo, Huysmans, Daumal, Schwob : tels auraient été, entre autres, ses illustres membres – mais, déjà, en ne citant que les plus connus, nous allons à l’encontre de l’esprit du texte d’Éric Poindron, qui s’oppose, justement, à une histoire littéraire discriminante, où les “anonymes” n’ont pas leur place…

Le narrateur n’opposera pas trop de résistance aux arguments du Professeur, membre présumé de la société secrète et qui cherche à l’“engager” – ne doutons pas un instant que les divers prêts et dons de livres du Professeur à la jeune recrue y sont pour beaucoup… Et sa première enquête de porter précisément sur la figure d’un des historiographes du Cénacle, Collin de Plancy. Nous ne résumerons pas, un à un et tour à tour, chacun des “mystères” littéraires qui composent la deuxième moitié de l’ouvrage : simplement, il s’agira pour “l’homme de terrain et d’intuition” qu’est le narrateur de faire la part des choses, de démêler le vrai du faux dans la prophétie de Jacques Cazotte , dans la théorie conspirationniste d’un curé de Montmirail , dans l’histoire de la disparition du corps de Voltaire , ou encore d’évaluer le lien entre une migraine tenace (et déformante) et l’écriture d’Alice au pays des merveilles .

“Nous sommes des enquêteurs, des détectives littéraires du fantastique, et nous devons faire la lumière sur les coulisses de la littérature mystérieuse et souterraine”  : sans grande surprise, donc, le fantastique et le merveilleux sont les deux registres qui se disputent tout au long du texte. Car le “dessous des livres” est aussi fait de spectres, de farfadets, de petits diables, que seule l’intuition érudite d’une société secrète peut déceler – et pas les chercheurs “raisonnables” ni les “chartistes à besicles et à courte vue”. Car on trouve ça et là, dans l’ouvrage, de discrets pieds de nez à l’institution littéraire – “Ici point de glose entre universitaires…” –, qui ne s’occupe que des figures officielles (et donc policées) de la littérature, négligeant, sans doute à travers mais surtout à tort les auteurs oubliés, les polygraphes inconnus, et tous les anonymes littéraires dont le rôle, bien que tacite, fut parfois décisif : sait-on qu’un certain William Hope Hodgson influença particulièrement H.P. Lovecraft  ? Qu’un certain Alexis Vincent Charles Berbiguier de Terre-Neuve du Thym inspira Flaubert autant qu’André Breton et Raymond Queneau  ?

Tous les chemins de la littérature mènent… à Reims
Le narrateur, une fois “recruté” par le Cénacle, entame un étrange parcours. Le point de départ se trouve être la bibliothèque Carnegie de Reims et les autres étapes discrètement se succèdent : une bibliothèque à Troyes et à Carpentras, les villes de Baltimore, Paris et Douvres, sans oublier une errance avec un certain M. Claude dans la région Champagne-Ardenne et un “crochet” par la librairie L’Île Mystérieuse. In fine, et pour notre plus grande frustration, seule la bibliothèque souterraine du Cénacle nous sera dérobée…

Mais un étrange et impérieux tropisme semble mener tous les chemins, réels ou inventés, de cette histoire… à Reims. Centre improbable de la toile textuelle que tisse patiemment Éric Poindron, Reims figure, peut-être, le seul “repère” de tout l’ouvrage. En effet, la métaphore de l’égarement est exploitée jusqu’à l’épuisement : tout est impasse, fausse piste, digression et aberration (au sens étymologique), et le lecteur se perd allègrement dans ce labyrinthe textuel – car de fil d’Ariane, point, ou presque. Et la divagation atteint son paroxysme dans cette mise en abyme du chemin “qui égare”, emprunté par un créateur dont le meilleur ami est sa propre créature…

Un mystère en chasse en un autre, dans ce coq-à-l’âne textuel sans queue ni tête, et décidément “à sauts et à gambades”… L’auteur lui-même se qualifie de “collectionneur de gigognes” et le lecteur, bien que prévenu – “Il se peut que tout ce que vous allez lire ne soit pas vrai et ne soit jamais arrivé” –, ne sait trop comment s’installer dans le léger cahot (chaos…) de cette “fiction”. Ce qui est certain, c’est que la mort de l’auteur est loin de signifier la mort de la littérature et, devant l’omniprésence de ses mystères, la paranoïa guetterait presque…

Croire ou ne pas croire ? Telle est la question
“L’égarement à travers les livres” c’est aussi la difficulté à tracer, intérieurement, une frontière sûre entre “l’imaginaire romanesque” et le “réel”. Dans un court chapitre intermédiaire, “Un aveu du narrateur aux bons soins du lecteur”, l’auteur semble chercher à vouloir partager ce syndrome avec son lecteur. Avouant recueillir de la “poussière romanesque”, il précise néanmoins : “Je ne suis pas un écrivain et je n’écris pas un roman. Je me moque des frontières littéraires et tords le cou à la fiction. La fiction, c’est cette histoire secrète de la littérature que nous devons dénicher. Le journal du narrateur se fait essai et les confidences – supposées – se font romanesques. […] Entrez dans mes histoires et débrouillez-vous !” .

Comme le narrateur se doit de croire à l’existence de ce Cénacle inattendu, le lecteur est amené à croire non plus seulement au vrai, mais au possible voire au probable, à l’hypothétique et au supposé. Le plaisir du texte et de la littérature ne se trouve-t-il pas aussi dans ce doux laisser-aller à la plus simple paranoïa ? L’erreur littéraire ne réside-t-elle pas, justement, dans ce souci constant de “vérification” – car “dans le Cénacle, il n’y a ni preuve ni garantie” ? Qui sait quoi et qui est qui ? L’auteur même joue le jeu de la vérité : à propos de pages arrachées dans le Dictionnaire infernal de Collin de Plancy, il précise dans une note de bas de page  “les lecteurs crédules pourront toujours consulter le Dictionnaire du Diable. C’est ce que je fis à la bibliothèque Carnegie de Reims. Les pages sont manquantes, nous avons vérifié . Mais l’ouvrage se trouve-t-il bien dans cette bibliothèque ? Pousserons-nous nous-mêmes le vice jusqu’à vérifier ?

Et, peut-être un peu trop souvent d’ailleurs, la méfiance du lecteur est hélée, agacée : dans un avertissement au narrateur “Ne croyez pas tout ce que l’on raconte. Croyez encore moins à tout ce que l’on vous raconte”, dans cette citation (vraie ? fausse ?) de Lewis Carroll : “Si vous vous forcez à tout croire… vous serez incapable d’admettre les vérités les plus simples”, ou encore dans ce début de chapitre qui nous rappelle que “les esprits frappés de bon sens ont du mal à croire à ce qui n’existe pas et c’est tant mieux […]”. Il arrive cependant qu’on laisse, le temps de quelques pages, la fiction derrière nous, et certaines sections du livre ressemblent étrangement à des notices biographiques, dans lesquelles Éric Poindron cherche à rétablir le lien injustement perdu entre un auteur et la littérature qu’il a pourtant servie : on pense particulièrement au chapitre consacré à Adelbert von Chamisso , où sont rappelées les nombreuses relations de ce poète avec d’autres auteurs et d’autres sensibilités que l’histoire littéraire a, a contrario, retenus – dans l’espoir, sans doute, de lui redonner une juste place dans la littérature universelle.

Vertiges intertextuels
Car cette relation trouble entre le vrai et le faux, se double, dans le texte, d’un autre vertige, d’ordre intertextuel cette fois-ci : les références d’Éric Poindron, s’affranchissant de toute chronologie et de cette distinction par siècle propre à la littérature instituée, sont aussi bien antédiluviennes que contemporaines, et réunissent auteurs iconiques comme inconnus non encore illustres. Mais l’arroseur est parfois arrosé : parler de livres à des bibliomaniaques (dont je suis) n’est pas sans risque, et je ne peux que regretter quelques coquilles dans ce livre sur la passion déraisonnable et irraisonnée des livres((p. 143 sans doute faut-il lire “bibliophilie” et non “bibliophile”, p. 148 c’est Michel “Roethlel” qu’il faut écrire et non “Rothel”, p. 155 “Louvres” et ‘‘Louvre” cohabitent malaisément dans la même page, p. 178 “un épine” nous semble une formule erronée, etc.). Passons.

Si ce texte est à ce point séduisant, et là est peut-être à la fois sa petite faiblesse et sa grande valeur, c’est qu’il l’est moins pour lui-même que pour les perspectives qu’il ouvre, pour le panorama intertextuel qu’il offre constamment à notre curiosité, que ce soit dans le texte, en notes de bas de page, et dans les annexes finales et ce que l’on pourrait appeler une “bibliographie sentimentale”. Cette incitation perpétuelle à la lecture a d’autant plus de saveur qu’à force de nous dire qu’il ne faut pas tout croire, le doute s’installe en nous : et si les références données, et si ces livres cités, proposés, eux-mêmes, n’existaient pas ? Si Éric Poindron avait savamment tissé références réelles et références imaginaires ? L’anecdote veut qu’en chercheuse “raisonnable” nous ayons vérifié et qu’à notre soulagement de lectrice compulsive, tous les ouvrages cités, tous ces auteurs inconnus de nous jusqu’à présent existent. On voit, dès lors, quel nouveau problème se pose : et si tout cela était vrai ?

Si l’on est bon lecteur, comme on est bon public, on se laissera facilement mener par le récit d’Éric Poindron. Mais, ce qui se lit d’abord comme un petit récit agréable, à l’histoire saugrenue et plutôt bien agencée, prend, au cours de la lecture, des dimensions tout à fait inattendues. Les personnages sont des personnes, les inventions des réalités : et c’est cette connaissance fine autant qu’espiègle de la littérature et de ses marges que tous les “hommes-livres” et les bibliophages de tous bords ne pourront qu’apprécier..
 

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1 commentaire

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L'Atelier du Serpent Vert

07/05/11 11:42
Un bien bel article tout à fait incitatif pour s'en aller lire ce livre-essai de Monsieur Poindron des lettres bien acquises.
Les chemins mènent à Reims, en passant par Fontainebleau (et ses alentours), tout en goûtant le "petit" Sud du côté de Vézelay, pour un sprint vers la Marne.
Lire est moins raisonnable qu'écrire.
Bravo à l'auteur de l'article.
Le Serpent Vert

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