Géographie

Naked City. The Death and Life of Authentic Urban Places

Couverture ouvrage

Sharon Zukin
Oxford University Press , 246 pages

La culture fait-elle la ville ?
[jeudi 28 avril 2011]


A l'heure où la culture devient intégrée aux réflexions sur le devenir des villes, Sharon Zukin propose d’analyser l’authenticité des lieux pour comprendre leur attractivité et les mutations urbaines à l’œuvre.  

En 1961 paraissait The Death and Life of Great American Cities de Jane Jacobs, ouvrage devenu classique dans lequel elle dénonçait les ravages de l’urbanisme moderne sur les quartiers populaires et sur ce qui faisait leur identité. Elle prônait, face aux ambitions technocratiques des planificateurs modernes, une préservation de la diversité des usages et des populations, ainsi que l’interconnaissance, afin que se perpétue l’essence de ces quartiers. Un demi siècle plus tard, Sharon Zukin, connue pour ses travaux sur la ville et la culture, se donne comme objectif d’actualiser cette vision de la ville contemporaine. Elle cherche notamment dans cet ouvrage à combler certaines lacunes de la théorie de Jacobs, à qui elle reproche d’avoir nié l’impact de la culture sur les processus de gentrification. Quels sont les facteurs qui rendent certains quartiers plus attractifs que d’autres ? Quelles sont les nouvelles dimensions de la culture urbaine ? Quels sont les vecteurs des changements d’usages des quartiers ? C’est à l’ensemble de ces questions que ce livre vise à répondre, à travers une analyse des changements à l’œuvre au sein de la métropole new-yorkaise. En fine connaisseuse de sa ville, Sharon Zukin promène le lecteur du quartier "branché" de Williamsburg à Brooklyn, au Harlem gentrifié en passant par le East Village ainsi que par les espaces publics d’Union Square ou de Red Hook, afin de révéler les dimensions culturelles des processus de gentrification.

 

Tout d’abord, Sharon Zukin propose de renouveler le concept d’authenticité pour expliquer les mutations caractéristiques de la ville contemporaine. Selon l’auteure, l’authenticité correspondrait aux ambiances urbaines associées aux nouvelles expériences culturelles et au mode de vie des classes moyennes supérieures : "a city is authentic if it can create the expérience of the origins. This is done by preserving historic buildings and districts, encouraging the development of small-scale boutiques and cafés, and branding neighborhoods in terms of distinctive cultural identities". Zukin défend notamment la thèse selon laquelle cette authenticité basée sur la culture devient, par son attractivité, un levier des mutations urbaines ; "authenticity, then, is a cultural form of power over space that puts pressure on the city’s old working class and lower middle class, who can no longer afford to live or work there". Se dessinent alors des enjeux de pouvoir autour des représentations associées à certains lieux, et les médias deviennent, à l’instar des financiers ou de l’État, un acteur principal de la production de l’espace. Ceux-ci diffusent en effet des représentations spatioculturelles, développant l’image des lieux et leur attractivité subséquente. C’est ainsi que "Williamsburg crystallized into an identifiable local product for global cultural consumption : authentic Brooklyn cool". Dans cette perspective, l’auteure a le mérite de porter une réelle attention à l’influence des blogs, des chroniques culturelles des grands quotidiens new-yorkais ou des revendications identitaires des groupes musicaux.

 

Au-delà de la dimension culturelle, la consommation constitue un élément clé dans cette nouvelle authenticité et les mutations urbaines évoquées par Zukin. Déjà en 1995 dans son ouvrage The Cultures of Cities, elle évoquait la "domestication by cappuccino" pour décrire la diffusion de commerces, de cafés dans l’espace public afin d’attirer des consommateurs et d’exclure progressivement les "indésirables" considérés alors comme une menace à l’ordre urbain. Aujourd’hui, l’authenticité, qu’elle décrit comme attractive, se vit pleinement sur le mode de l’expérience consommatrice, qu’il s’agisse de nourriture, de sorties ou de shopping. Et ce serait cette nouvelle culture à consommer qui participerait aux mouvements de citadins et de capital qui transforment socialement les quartiers: "the new urban middle class has led the way to a form of consumption that is both motivational and aspirational and feeds into the political and economic motors of urban change". Cependant, l’auteure montre que cette nouvelle authenticité n’est pas seulement vectrice de déplacements et de marchandisation mais qu’elle peut également provoquer des mobilisations pour le droit à la ville des minorités. L’exemple développé dans l’ouvrage à propos de l’exclusion des vendeurs informels d’origine latine à Red Hook (Brooklyn) et des manifestations de soutien pour la perpétuation de leur activité et de l’authenticité qu’ils symbolisent est assez éloquent à cet égard. 

Mais l’aspect historique n’est pas absent de l’expérience urbaine que décrit Sharon Zukin, et l’authenticité s’appuierait également sur le passé des lieux. Ainsi, la construction symbolique des quartiers attractifs joue avec les réminiscences des temps passés, qu’il s’agisse du passé industriel de Brooklyn, des images d’Harlem comme "dark ghetto" ou des revendications politiques parsemant l’histoire d’Union Square. Finalement, c’est une authenticité basée sur le local et sur des références récurrentes à l’identité passée que viennent consommer les citadins. L’auteure invoque alors le Kairos des grecs pour expliquer cette attractivité, qui correspond aux résurgences du passé dans le temps présent. Ces lieux "offer kairological images of living simultaneously in the past and the present and in contrasting class worlds of poverty and privileges". Évidemment, le paradoxe de cette attractivité se situe dans le déplacement des habitants originels qui ont justement contribué à cette authenticité tant désirée. Si la diversité des usages continue à se perpétuer tel que le souhaitait Jacobs, c’est au détriment de la diversité sociale qui donnait son âme à la ville. Zukin prône alors une régulation forte de la part des autorités pour freiner les processus d’homogénéisation sociale mais sans pour autant donner de pistes explicites d’action. En se voulant une mise en perspective du livre de Jacobs, l’absence de perspectives d’interventions limite singulièrement la portée de l’ouvrage.

 

En décrivant de manière quasi ethnographique les lieux concernés, Sharon Zukin parvient à expliquer clairement au lecteur les enjeux culturels qui guident l’évolution des espaces urbains et l’émergence de nouvelles authenticités attractives. Ainsi, les films de Spike Lee, les blogs musicaux ou le discours des rappeurs de Brooklyn et les journaux culturels deviennent un matériel d’analyse pertinent. Mais en tant qu’unique matériau avec les impressions de l’auteure, il constitue aussi la limite de l’ouvrage. Des données plus précises sur les déplacements ou sur la perception de leur quartier par les habitants et usagers auraient permis de rendre plus solides les thèses de l’auteure. Cependant, si les connaisseurs des travaux antérieurs de Zukin resteront insatisfaits de l’apport théorique de ce nouvel ouvrage, il ravira tous ceux qui s’intéressent au nouveau rôle de la culture dans la recomposition des paysages urbains ou qui souhaitent simplement prendre le pouls de la métropole new-yorkaise.

 

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