<p>Un dictionnaire tr&egrave;s complet sur un ph&eacute;nom&egrave;ne encore peu explor&eacute;, celui des langues imaginaires au sens large.</p>

Le Dictionnaire des langues imaginaires de Paolo Albani et Berlinghiero Buonarroti, paru à l’origine à Bologne en 1994 et édité une première fois en France en 2001, vient d’être réédité par Les Belles Lettres, dans une belle édition grand format de quelques six cents pages.

Faire un compte rendu intéressant d’un dictionnaire – car il s’agit bien d’un dictionnaire, aussi alphabétique qu’exhaustif – relève proprement de la gageure, tant la matière est, par définition, riche et éparse. Néanmoins, les trois mille entrées que comporte celui-ci possèdent également une forte unité qui simplifie le travail : le lien avec les langues imaginaires ou “LI”, sujet que le profane considérera au mieux comme picrocholin et amusant, plus généralement cependant comme d’une inutilité incommensurable. Et de fait, les langues imaginaires qui forment la matière de cet ouvrage – hormis quelques cas noyés dans la multitude – paraissent pour l’essentiel inutiles : langues de rêveurs, langues d’aliénés, langues créées à l’occasion de quelques lignes dans un roman, langues philosophiques : la plupart de ces formes d’expression nées de l’imagination (mais ne viennent-elles pas toutes à l’origine de cette faculté inépuisable des hommes ?) n’ont presque aucun locuteur, et celles qui en ont (comme l’esperanto ou le volapük) ne sont jamais devenues langues maternelles – quoique l’on pourrait discuter de la place que pourrait avoir dans ce dictionnaire l’hébreu moderne, tel qu’il a été ré-imaginé à l’époque contemporaine. Toutes ces langues ont donc de prime abord en commun d’avoir été inventées à une époque dont on a gardé la trace, et surtout de n’être que des idiomes appris, généralement par une poignée (très littéralement) de personnes.

Quel intérêt peut-il dès lors y avoir à se procurer ce dictionnaire, en dehors du petit cercle des passionnés de linguistique artificielle  ? La lecture de l’ouvrage, qu’elle soit erratique ou systématique, offre plusieurs réponses à cette légitime interrogation.

D’abord, un intérêt scientifique certain réside dans le travail de recensement réalisé avec acribie par les auteurs : le millier d’idiomes ici mentionnés – rappelons en passant que l’Unesco estime aujourd’hui le nombre de langues parlées à six mille environ – est traité sous la forme d’entrées éponymes, tandis qu’une large part du dictionnaire est également consacrée à leurs créateurs, aux institutions qui les gèrent, et aux concepts employés pour les décrire. Le terme même de langue imaginaire étant pris très largement, une place est encore faite à des thèmes qui semblent au premier regard plus éloignés, comme les réformes orthographiques ou les essais d’écriture extrême (comme la réécriture de Robinson Crusoé en mots monosyllabiques). Soulignons enfin que l’attention est souvent portée sur l’Italie, l’italien et les idiomes de la péninsule hespérique, même si les auteurs indiquent n’avoir posé “aucune limite historique et géographique” .

D’autre part, l’introduction, le tableau chronologique, les nombreux renvois – l’article “espéranto” en compte plus d’une centaine – et la bibliographie rendent nombre de services et promettent à celui s’y plonge maint périple linguistique aux détours inattendus. Les illustrations permettent également de prouver, au détour des pages, l’extrême variété des sujets abordés ainsi que leur profondeur historique, comme en attestent les reproductions de nombreuses planches de l’époque moderne, premier âge d’or des langues imaginaires.

Le second intérêt – et peut-être le plus consistant pour le lecteur non spécialiste ou tout simplement en quête d’émotions intellectuelles fortes – réside dans rien de moins que le tableau de l’esprit humain et de ses facultés d’imagination dressé par ce dictionnaire : l’extraordinaire variété entraperçue, et la volonté constante d’explorer de nouvelles voies de communication – y compris jusqu’à la folie – sont en effet présentes à chaque page. De la même manière, tous les sentiments humains semblent y avoir leur reflet, de la volonté parfois machiavélique du secret des communications (“Cryptographie”) à l’ambition très prométhéenne d’abattre la tour de Babel et ses malédictions (plusieurs pages sont consacrées aux langues dont le nom commence par “universel”)

Page après page, on y découvre avec délectation les langues sacrées ou initiatiques (“Dogon”, “Sanscrit”), les essais de rationalisation de langages existants, la création ex nihilo de langues aussi abstraites que parfaites, et l’apparition de moyens de communication parfois très étranges ou au contraire aussi simples que possible – autant de tentatives malheureuses d’ailleurs, qui ont en général accouché d’une affreuse complexité, encore renforcée par le nombre de leurs idoj (“descendants”, en esperanto). Dans ce grand tourbillon historico-linguistique, les grands classiques du XVIIIe (“Leibniz”) et de la fin du XIXe (“Zamenhof”, “Schleyer”) côtoient la glossolalie biblique (“Parler en langues”), l’Antiquité gréco-romaine (“Iambule”) et le Moyen Âge (“Hildegarde de Bingen”), tous éléments qui redonnent quelque repère à l’honnête homme un peu abasourdi.

De cette grande diversité des formes ne peut que naître la réflexion sur le concept qui les unit. De fait, si la notion de “langue imaginaire” apparaît déjà en soi comme un bric-à-brac conceptuel assez caligineux, elle devient souvent un véritable oxymore et l’on en vient parfois à douter que certaines de ces formes d’expression représentent des “langues”, tant elles ne sont visiblement prévues ni pour l’oralité ni même pour la communication (“écriture illisible”). À l’opposé, d’autres langages faisant l’objet d’une entrée sont d’authentiques langues ou variétés de langues telles qu’on les définit habituellement, à l’instar des langues véhiculaires (“lingua franca”) ou secrètes (“jargon”). L’idée à la base de ce cabinet d’étrangetés ne semble donc pas avoir été de décrire toutes les langues “non naturelles” – une notion difficile à manier, pourtant mentionnée dans l’article “langue imaginaire” – mais bien de recenser celles qui se trouvent à la marge de la linguistique traditionnelle et universitaire. Cette méthode est tout à fait bienvenue dans ce champ scientifique, qui apparaît trop souvent comme vieillot et classiciste.

On regrettera cependant que certains thèmes théoriques ne soient pas davantage abordés, par exemple dans l’introduction : un chapitre synthétique sur la chronologie et l’évolution des langues imaginaires aurait ainsi eu toute sa place avant ou après le “tableau chronologique des principaux auteurs” , de même qu’un essai sur les types de langue aurait pu développer avantageusement le “schéma analytique des langues imaginaires” . Certes, chacun des termes présents dans l’un et l’autre de ces documents est ensuite largement expliqué dans le corps de l’ouvrage, mais il aurait été intéressant d’avoir en exorde, notamment pour le curieux peu versé dans ces questions, un panorama (saviez-vous d’ailleurs qu’il existait au début du XIXe siècle le “parler des ramas” , qui consistait à ajouter cette syllabe à la fin de tous les mots, et qui fit les délices de Balzac ?) plus général, là où l’introduction (“Le complexe de Panurge ou la recherche d’une langue inexistante”) confine parfois à l’entre-soi spécialiste et érudit.

Enfin, il est loisible de se demander si certaine entrée mentionnant une langue inventée au détour d’un bref passage dans un roman, et qui n’a pas connu de postérité ou d’émules, ne gagnerait pas à être supprimée. À l’inverse, d’autres notices auraient pu être considérablement développées, telles les langues plus institutionnelles possédant leur académie et leurs rendez-vous internationaux, celles qui ont une ancienneté ou une sacralité bien réelles, celles enfin qui ont été développées par d’éminents linguistes professionnels ou passionnés, et qui ont su créer des trésors de complexité et de beauté linguistiques. On pensera dans ce dernier volet aux nombreuses langues développées par J.R.R. Tolkien, tout juste évoquées ; à celle des Klingons, qui a son autoethnonyme (“Tlhingan”), son propre alphabet et des tournures spéciales pour une phrase comme “à mon commandement, tire les torpilles” (cha yIbaH qara’DI’) ; ou enfin au landolfien  et à ses 4 genres, 146 cas (dont le lentif, le rapidif, le réjouif, l’égalif), 18 aspects et quelque 1 200 conjugaisons, et auquel le titre originel du dictionnaire Aga magéra difura rendait un bel hommage. Chacune d’entre elles mériterait bien plusieurs pages, tant on est avide d’en savoir plus sur ces magnifiques constructions : pourtant, l’ouvrage se borne à leur consacrer tout juste quelques mots de plus qu’à une “langue palindrome” comme le mégapatagonais  de Restif de la Bretonne, où ruetua’l es ennotnac à resrevin sel serttel sed stom siaçnarf .

Mais n’est-il pas nécessairement dans la finalité d’un projet à la fois encyclopédique et relevant d’une mentalité quasiment “guiquesque”  – et les auteurs ne se cachent pas d’avoir cette démarche – de supprimer toute hiérarchie et de laisser une large part à ce qui est “apparemment inutile, superflu et marginal”  ? Quoi qu’il en soit, à l’heure où les langues meurent et où leur patrimoine disparaît dans une quasi-indifférence, la vivacité qui anime le monde des “LI” est tout à fait réjouissante.#nf#