Christian Grataloup incite à penser la géopolitique sans faire appel aux notions de continents et de périodes. Un monde global se construit-il sans les catégories d'Europe et d'Antiquité ? 

Le monde, en tant que planète régie par des mécanismes climatiques globaux est une évidence, dont l’histoire du climat nous raconte les événements depuis des millions d’années. Le monde en tant que l’humanité s’y déploie et pense la dynamique de ce déploiement en même temps est une nouveauté, que divers auteurs appréhendent comme une mondialisation. Le problème est que l’histoire du climat peut être pensée à partir de mécanismes universels tandis que l’histoire de l’humanité ne doit pas être pensée sous le contrôle d’un universalisme. Christian Grataloup, dont les travaux sur la géo-histoire sont vastes aborde cet enjeu épistémologique et politique dans un ouvrage de taille modeste (à peine plus de 200 pages), écrit sur un ton vif et avec une forme de détachement ironique qui rend la lecture agréable. Cependant l’ouvrage est très dense, beaucoup plus complexe que le parcours rapide de sa table des matières ne le laisse supposer. Il s’agit en fait d’un traité d’épistémologie de la géopolitique, entendue comme la science qui permet "la pensée collective" d’un monde "singulier et pluriel" (p. 24).

L’introduction insiste sur le besoin de penser ensemble mondialisation, postmodernité et fin de l’européo-centrisme. Ces trois moments conceptuels du monde sont simultanés, sans lien évident de cause à effet mais ils imposent de trouver à la fois une certaine forme d’universalisme (le monde est un et global), une critique de l’universalisme actuellement dominant (trop occidental) et une défiance, très postmoderne, à l’égard de tout récit surplombant. Mission impossible à première vue puisque la notion de global entre en conflit direct avec la volonté d’éviter tout grand récit globalisant. 

Dans un premier chapitre C. Grataloup pose cependant, de manière très claire, la façon dont il va sortir de cette apparente impossibilité. Il explique, avec des exemples originaux que tous les récits fondateurs du national sont pipés au départ parce qu’ils posent une équivalence perverse entre nation et territoire. Il demande ensuite que l’on pense le global sans la référence au territoire. Ce dont il s’agit est alors de penser le monde sans la référence européenne à l’Etat-nation. Cela suppose de penser les logiques spatiales (la distance, la proximité, le déplacement…) en dehors des limites d’un territoire approprié. Pour C. Grataloup en effet "la structure identitaire permet d’articuler le territoire dans sa continuité d’une part et les logiques spatiales d’autre part" (p. 65). Si l’on abandonne le lien entre "processus de spatialisation" et "territoire limité par une frontière" on met donc en cause les structures identitaires, et les récits nationaux qu’elles produisent. Il faut donc penser le monde global en tant qu’il est parcouru par des processus de spatialisations et pas en tant qu’il est découpé en Etats.

Le chapitre 2 pose de façon encore plus radicale la nécessité de penser autrement. Ce à quoi C. Grataloup s’attaque alors c’est tout simplement aux découpages temporels. Il explique que la notion d’Antiquité n’a pas de sens pour les Amériques, que la notion de Moyen Age n’a, elle aussi de sens qu’en Europe. Il demande donc une "veille permanente mettant en cause toutes les discrétisations, toutes les discontinuités qui semblent trop évidentes". Les périodes ou parties du monde (les continents en particuliers) sont des "dimensions supposées du réel" des "catégories inventées". Elles n’ont aucune validité universelle mais seulement des régimes d’historicité contingents et des "domaines de validité". La pensé du monde doit donc certes se construire à partir de ces catégories, mais ne doit pas être dupe de leur statut d’invention. Il ne faut pas "essentialiser ces catégories".   

Le chapitre 3 est d’abord une déconstruction, menée avec des moments d’humour, de la prétention européenne à construire le roman du monde, ou l’image du monde. L’Europe, en tant que lieu d’où sont parties les conquêtes coloniales a vu tout le reste du monde comme territoire disponible et a classé tous les autres peuples selon le degré de résistance qu’ils opposaient à la colonisation. "L’Europe créant le Monde elle en crée simultanément le récit (…) l’Europe se dissout dans un universel et cet universel est pris pour le mondial" (p.  117).

L’argument est subtil : en colonisant, l’Europe impose ses normes et les universalise. Mais en tant que les différentes puissances coloniales se combattent les unes les autres (France et Grande Bretagne au Soudan), elles démontrent que l’Europe n’est pas universelle mais fragmentée, désunie. "L’Europe n’est en rien un être collectif capable d’action" (p.118) et en conséquence "avec un tel passif" une histoire identitaire de l’Europe est impossible. Le chapitre traite ensuite d’autres récits constitutifs de mondes mais élaborés en Afrique par des Africains ou en Asie par des Asiatiques. Pour C. Grataloup, si ces tentatives sont de justes réponses à l’européo-centrisme, elles sont tout autant erronées et pour la même raison : aussi bien que l’Europe, l’Afrique est une fiction : "la catégorie d’Afrique est elle-même à décoloniser" (p. 125).

Le chapitre 4 est le cœur théorique du livre. Il est très logiquement construit autour de la notion d’échelle. C. Grataloup expose d’abord que l’échelle basique des récits identitaires (eux, les étrangers, et nous, possesseurs de notre territoire) ne peut pas fonctionner au niveau mondial parce qu’il n’y a pas de "eux" qui soient extérieurs au monde. Il distingue ensuite l’historicité et l’échelle spatiale de la mise en place du capitalisme mondial et celles de la mise en place des états nations. Ces deux régimes d’historicité ne sont pas absolument synchrones et c’est pour cela que le capitalisme s’installe durablement : il a la capacité de jouer un territoire contre un autre et il a tout intérêt à ce que les territoires sont différents les uns des autres : "le capitalisme mondial se révèle incontrôlable dans la mesure où la géographie fractionnée lui laisse toujours la possibilité de jouer les territoires les uns contre les autres : pays émergents contre vieux riches, paradis fiscaux contre Etats contrôleurs" (p. 156). A cette tension entre capitalisme universalisant et rentabilité locale différentielle naissent deux grandes sortes de réponses politiques. D’une part se créent des empires qui tentent de rendre homogènes économie et limites territoriales, qui durcissent leur identité et leur contrôle, d’autre part naissent des polycentrismes par diffusion en réseau de cités états ou d’états alliés mais distincts. Chaque continent est ainsi marqué par des périodes où dominent les effets de centre et celles où les dynamiques de dispersion sont majeures. Dans les périodes de contrôle central, l’ensemble social est sous contrainte forte et est moins complexe, et "l’historicité prend la forme de la reproduction" (p. 172). L’empire centralisé vise d’abord à son propre maintien. Les périodes de diffusion sont, elles, marquées par une complexification accentuée des rapports sociaux, un relâchement des contraintes, et "l’historicité est du coté du changement" (p. 172). Une idée originale et astucieuse de Grataloup dans le chapitre 5 est que les dispositions à la dispersion ou à la centralité varient dans le temps et dans l’espace. Lors de l’apogée de la route de la soie (Moyen Age européen), le rôle d’empire central est joué par la puissance qui tient le centre du continent Eurasie. A ce moment, Japon et Grande Bretagne sont périphériques et peu centralisateurs. Quand la Grande Bretagne, grâce à sa marine, devient conquérante et universalisante (période dite Moderne), ce sont les puissances centrales de l’Eurasie qui, en contrepartie, se divisent et cessent d’être dominantes (p. 195 et 196).

Grataloup utilise donc les outils conceptuels qu’il a définis dans le chapitre 2 (les dimensions supposées du réel) et les applique comme des domaines de validité pour établir des découpages changeants, en temps et en espace, sur le pourtour du monde. Les instances découpées ne sont pas des territoires tout faits, ni des pays coïncidant avec leurs frontières historiques, mais des étendues régionales à contours flous et à durée variable. Il arrive donc à écrire l’histoire du monde global sans faire appel aux concepts universalisants et normatifs. Il échappe aux grands récits mais construit un récit du plus grand espace, le monde entier.  

Cet ouvrage a quelque chose d’une performance épistémologique. Il donne la méthode pour penser le monde global, dans son déroulement historique, mais sans la soumission aux découpages géographiques et historiques, que ces derniers soient hérités de la science identitaire européenne ou de nouvelles sciences post-coloniales élaborées sur d’autres continents. Il n’y a plus de continent mais il y a toujours de l’espace : "depuis 1991 il n’y a plus d’Est. Mais il n’est pas sûr que l’Orient soit mort" (p. 203). Tout est dit.

Ce petit livre est donc un joyeux monument à la diversité épistémologique et au sérieux scientifique. Il est la lecture incontournable pour quiconque pense la géopolitique en dehors d’une vision partisane. Il est l’introduction à un vivre ensemble, comme citoyen d’un monde, seul actuellement présent mais pas seul possible. "En ces temps de quête d’identité" conclut C. Grataloup dans la dernière page il ne faut pas se tromper de marche dans l’échelle du monde, il faut exiger la plus haute#nf#