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Environnement

Climat, une planète et des Hommes : quelle influence humaine sur le changement climatique ?

Couverture ouvrage

Erik Orsenna Michel Petit
Le Cherche midi , 333 pages

Réponse plurielle aux "climato-sceptiques"
[mardi 05 avril 2011]


Après la vague de scepticisme qui a bousculé l'opinion fraîchement mobilisée contre le renforcement de l'effet de serre, voici (enfin) les réponses argumentées d'un collectif de scientifiques. Résultat, un ouvrage polyphonique, compact et dense, qui enchaîne au pas de course des articles synthétiques. Il est composé de courts essais, le tout organisé en cinq chapitres. Chaque contribution s'attache à une question précise ; par exemple « Que devient une goutte d’eau ? » ou « Qu’est-ce que le climat ? », " Le changement climatique est-il une idée à la mode ?. .." , etc.. A noter, la conclusion laissée à deux figures politiques : Michel Rocard et Alain Juppé. Toutefois, le lecteur est invité à forger sa propre position, grâce aux éléments du débat, rassemblés et clarifiés dans ce livre d'experts.

"Voici le livre que nous étions beaucoup à attendre". Erik Orsenna inaugure l’ouvrage en ces termes. Rien de moins qu’un voyageur académicien pour faire toute la lumière sur le climat ! Un incipit prestigieux pour un livre qui rassemble les contributions de 26 spécialistes parmi les plus pointus sur le sujet, et parmi les plus actifs contre les climato-sceptiques. A savoir : Pierre Bacher, Edouard Bard, François Barlier, Pierre Bauer, Yves Coppens, Yves Dandonneau, Jean-Pierre Dupuy, Yves Fouquart, Jean-Claude Gall, Alain Gioda, Stéphane Hallegate, Sylvie Joussaume, Robert Kandel, Jean Labrousse, Michel Lefebvre, Emmanuel Le Roy Ladurie, Hervé Le Treut, Valérie Masson-Delmotte, Sandrine Mathy, Jacques Merle, Michel Petit, Serge Planton, Bernard Pouyaud, Gilles Ramstein, Bernard Seguin, Bruno Voituriez. Il importe de tous les mentionner, car chacun apporte l’éclairage de sa discipline : paléo climatologue, historien, physicien, astronome, océanographe, etc.
Ce livre se veut être une synthèse des connaissances existantes sur le climat en général et sur l’impact des actions humaines affectant le climat, en particulier. Son ambition : offrir une source d’information objective pour le lecteur afin qu'il puisse prendre position, en son âme et conscience, dans le débat sur le changement climatique.
De mon point de vue, le contrat est rempli ; sans être un spécialiste, ni un aficionado des sujets scientifiques, on apprend beaucoup. Les articles expriment les termes du débat, présentent le vocabulaire indispensable et les enjeux à avoir en tête lorsqu’on aborde le sujet. Une véritable propédeutique.

 

Des réponses aux arguments des climato-sceptiques


Ce livre est donc aussi, et il ne s’en cache pas, une réponse aux arguments des climato-sceptiques. On comprend mieux alors les mots d’Erik Orsenna. C’est vrai qu’il s’est fait attendre, ce livre ! Le vent de la tempête du Climategate   presque retombé, Claude Allègre se fait plus discret depuis le camouflet infligé dans l’enceinte de l’Académie des Sciences. Sa fondation peine à sortir de l’œuf et son livre, du flot de critiques qu’il a suscité. En effet, les Argonautes   ont pris leur temps, celui de la rigueur scientifique et de la pédagogie, pour apporter point par point une contre-expertise structurée et énergique, face aux sceptiques.
Le premier chapitre présente les techniques d’étude du passé du climat. Les auteurs expliquent ce qu’elles nous enseignent à propos de l’influence du climat sur le développement de l’activité humaine au fil des siècles. Détail amusant, ce chapitre réunit Emmanuel Le Roy Ladurie et Valérie Masson-Delmotte, -respectivement historien et paléo climatologue- ; soient, deux aventuriers du passé, explorateurs des glaces, à leur façon...

Parler d’histoire peut sembler une introduction originale, pour une synthèse de sciences « dures ». Cet apport n’est en rien anecdotique : l'historien fournit un matériau indispensable à la compréhension des civilisations disparues. De plus, la connaissance des phénomènes passés est singulièrement instructive et propre à nourrir l’analyse préalable à nos réponses aux catastrophes naturelles actuelles et nos futurs choix d’aménagement. Ce premier chapitre expose les méthodes utilisées par l’historien pour dénicher les informations alors qu’aucun relevé scientifiquement fiable n’est disponible : la dendrochronologie (étude des anneaux des arbres), la phénologie (étude de l’apparition des phénomènes périodiques) et plus particulièrement, la vendémiologie (relative aux vendanges) grâce aux informations accessibles par les registres paroissiaux ; ou encore l’étude des glaciers et de leur moraines, ainsi que des tourbières. Emmanuel Le Roy Ladurie est d’ailleurs passé maître dans l’art de cette « chasse » aux informations cachées dans la documentation pléthorique (et poussiéreuse) des paroisses rurales  .


Autre point intéressant du chapitre : Jean-Claude Gall met en exergue une notion dont nous ferions bien de nous souvenir aujourd’hui, celle de « crise biologique »  . Il s’agit de « changements de l’environnement planétaire, en particulier des climats, qui interviennent trop brutalement, dont par conséquent les répercussions s’avèrent très sévères ou qui concernent l’intégralité de la planète, les faunes et les flores […]. Elles sont alors massivement décimées. »  . Ces crises coïncident avec des périodes ambiguës ; elles sont à la fois sources de destruction massive et d’intense renouvellement de la biosphère. L’auteur liste six crises dites majeures depuis le début de la vie sur terre et s’interroge sur la capacité d’adaptation de l’homme face à la prochaine qui s’annonce. Et ce avec raison : même si le tsunami du Japon n’a rien à voir avec le changement climatique, il montre à quel point toutes nos protections, nos infrastructures, sont peu de choses face à une catastrophe naturelle de grande ampleur. Une leçon ardue, mais ô combien utile.

Le premier chapitre se clôt sur un rapide historique de la science du climat. D’une application accessoire pour le tourisme ou l’agriculture, elle devient à partir des années 1950 un véritable sujet d’étude scientifique, doté d’enjeux stratégiques. 1957 est déclarée « année géophysique internationale ». Grâce à des outils de plus en plus perfectionnées (ordinateurs, satellites), la climatologie s’est progressivement invitée au menu des agendas politiques nationaux et internationaux, quittant le champ strictement scientifique. En dépassant ce cadre, elle est entrée dans le débat public.

 

L’incertitude, un déterminant de la connaissance, non un obstacle


Le second chapitre présente les notions scientifiques de base sur le climat, ses variations et ses composantes, comme le soleil, l’atmosphère et l’océan. Les auteurs n’éludent pas l’incertitude qui auréole leurs affirmations, bien au contraire. Comme l’écrit Serge Planton, « L’incertitude n’est donc pas ici l’absence de connaissance, mais fait partie de la connaissance, et sa détermination est un enjeu pour les recherches actuelles »  .

L'un des articles explique en des termes assez techniques les mécanismes physiques de la régulation du climat. On apprend par exemple que l’océan joue un rôle fondamental dans cet équilibre. Par des processus complexes, dépendant de la pression atmosphérique, de la température, de la photosynthèse du phytoplancton et de la circulation des courants, il permet de ralentir le réchauffement atmosphérique en absorbant jusqu’à 90% des calories produites par l’effet de serre additionnel d’origine anthropique  .

Un autre article   retient l’attention, car il compare l’évolution de la Terre et de ses planètes telluriques sœurs : Mars et Vénus. Si toutes trois ont connus des conditions de formation a priori  semblables, Vénus est aujourd’hui « un véritable enfer » avec sa température au sol d’au moins 460°C et Mars subit de grandes amplitudes thermiques en raison de sa grande distance du soleil et de sa gravité réduite. C’est la lune, satellite accidentel, qui a permis de stabiliser l’axe de rotation de la Terre et à notre planète d’accueillir la vie. Cette découverte est fondamentale, elle confirme la modélisation et les lois physiques utilisées aujourd’hui par les climatologues.

 

Le rôle (passé et futur) de l’homme sur le climat, une question clé


Le troisième chapitre pose l'une des interrogations clef du livre : « L’homme peut-il vraiment changer le climat ?»  . Pas tout à fait rhétorique, cette question permet d’aborder de front les arguments des climato-sceptiques les plus rebattus.
Après avoir présenté les Gaz à Effet de Serre (GES) et leur rôle dans le réchauffement de la planète,  Pierre Bauer précise que même si la Terre a connu des bouleversements très importants par le passé, les changements récents sont beaucoup trop rapides et conséquents pour être le fait de la seule nature  .
Sujet à discussion s'il en est, le rôle du soleil (forçage solaire) n’est pas esquivé. Selon Edouard Bard, une simple comparaison entre l’activité solaire et les séries climatiques des 50 dernières années montre que le réchauffement actuel ne peut être expliqué simplement par le forçage solaire.

L’homme peut donc changer le climat ; il peut aussi en mesurer les conséquences. Les « marqueurs » du climat sont éloquents : le niveau des mers, de la fonte des glaces, de la température ressentie ou de l’évolution des comportements de la faune et de la flore. Ils sont également modélisables, grâce à des simulations de plus en plus perfectionnées, mais qui restent des « outils de réflexion » comme le rappelle H. Le Treut  .

Après cet état des lieux des connaissances sur le climat et ses changements, le chapitre 4 se tourne vers le futur qu’il nous dessine. « Peut-on estimer ce qui nous attend dans les prochaines décennies ? »   se lit comme une sorte de bilan du livre. Il en aborde la question essentielle : qu’allons-nous devenir ?

 

Autant de scénarios que d’experts ?


Le livre passe alors de la question du « pourquoi » à celle du « quoi ». L’exercice est périlleux, il requiert beaucoup d’humilité car les changements du climat ne dépendent pas uniquement de réactions physiques. Les projections sont presque aussi nombreuses que les experts qui s’expriment.

Michel Petit évoque les différents scénarios mis au point par le GIEC   - du plus optimiste (B1), où la démographie stagne et les progrès économiques font converger les nations vers une meilleure résilience économique et environnementale, au plus pessimiste (A2), où la démographie continue d’augmenter et où l’hétérogénéité domine. Ensuite, Serge Planton explique toute la difficulté de construire ces scénarios. Elles sont  notamment dues aux nombreuses incertitudes qu’ils soulèvent, tant dans leur conception que dans leurs résultats. Autre source de doute, l’hétérogénéité des risques. Par exemple, les végétaux des milieux tempérés pourraient bénéficier d’un surcroît de CO2, tandis que ceux des pays plus chauds, moins aptes à en tirer parti en pâtiraient sûrement. A cet égard le livre aborde un point rarement évoqué- celui des spécificités du terroir, en particulier du patrimoine culinaire cher à notre pays.

 

Terroirs et biosphères affectés


Bernard Seguin prend l’exemple de la viticulture : si nous serons toujours en mesure de produire du vin, il faudra probablement oublier les spécificités locales actuelles et adopter des cépages plus méridionaux.
Enfin, l’avenir sur une planète plus chaude signifie également une perte de biodiversité. Là encore, le livre met en lumière une vérité trop souvent tamisée. Il ne s’agit pas seulement d’une affaire d’ours polaires et de baleines à bosses, mais d’une menace directe pour notre survie. L’ensemble des écosystèmes rend des services irremplaçables (recyclage de l’eau, absorption du CO2, alimentation), dont il sera extrêmement coûteux de se passer. Le coût se mesure tant en devises qu’en vies humaines. Rien de moins.
Une chose est sûre, le climat va évoluer et s’y adapter s’impose. L’ampleur de cette adaptation dépendra de nos choix dans les prochaines années pour réduire les émissions de GES (écotaxes, énergies plus propres, rénovations des bâtiments).

 

Une controverse plus passionnelle plus rationnelle

Le chapitre final revient sur la polémique autour du changement climatique et, plus précisément, des travaux du GIEC. Comme l'indique d’Erik Orsenna : « on peut trouver surprenante une telle controverse »  . Beaucoup de conclusions font l’objet d’un consensus entre experts et pourtant, le débat se poursuit avec acharnement. Pourquoi ?

S’il est le plus court, ce chapitre soulève néanmoins les questions les plus brûlantes et peut-être les plus gênantes de l’ouvrage. Pour la plupart, elles sont pourtant vieilles comme le monde, indice que nous n’avons certes pas fini d’y répondre.
Le climat change de façon dangereuse et l’homme en est l’un des acteurs. Pire, il ne semble pas prêt à vouloir changer son mode de vie afin de limiter la catastrophe qui s’annonce. Dès lors, la tentation est grande de revenir à des théories plus radicales en matière d’écologie. Elles insistent sur le fait que nous ne sommes, après tout, qu’une espèce parmi les autres. Si l’homme constitue une nuisance pour son écosystème, il se porte- autant qu'il lui porte - préjudice ; cette influence doit être alors limitée. La "bonne gestion"de notre environnement, celle du "bon père de famille", serait de tout faire pour établir un équilibre, une harmonie, entre ses différentes composantes, nous compris. On retrouve là les racines du mot écologie : oikos (le foyer) et logos (le discours, la science).

 

Littérature, jeu vidéo, cinéma : la Deep Ecology séduit


Ces thèses inspirées de la Deep Ecology   semblent particulièrement à la mode en ce moment. On les retrouve dans la littérature (chez Jean-Christophe Rufin), le cinéma (dans Avatar), ou même de nombreux jeux vidéo (dont Final Fantasy VII). Elles constituent un parfait « méchant »  et un bon sujet de thriller : le frisson est garanti dans la mesure où on n’est jamais vraiment tout à fait sûr que cela n’arrivera pas un jour.

Ces thèses font aussi écho aux inquiétudes des gouvernements face à la montée des éco terroristes, dont la violence se déchaîne « pour des raisons politiques liées à l’environnement »  . Certaines des actions de ces combattants de la planète sont très brutales et n’ont rien à envier à celles des soldats de Dieu en croisade. Des incendies, des commandos de délivrance d’animaux de laboratoires, par exemple, ont été revendiquées par des groupes très organisés, comme l’Animal Liberation Front (Front de libération des animaux).

Elles constituent une menace potentielle pour la sécurité du public qui pourtant ne la condamne pas unanimement. Sauf touchée directement, il semble que l’opinion publique adopte une position ambigüe, comme si des personnes en lutte contre la vivisection ou l’abattage des arbres centenaires ne peuvent pas être foncièrement mauvaises ou comme si la cause de la planète avait un statut à part, justifiant ces attaques.

Cette ambiguïté révèle un sujet sous-jacent, celui de la place de l’homme dans son environnement et au-delà de sa responsabilité envers cet environnement. C’est ce que discute Bruno Voituriez dans son article : « Le changement climatique n’est-il qu’un des thèmes écologiques à la mode ? ». Selon cet auteur, il ne faut pas avoir peur d’être des « écologiques anthropocentriques ». Nous ne sommes qu’un élément du vaste écosystème de la Terre, mais nous sommes un de ceux dont l’inventivité et la créativité a produit des changements décisifs, tant par leur ampleur que par leur vitesse. Face aux conséquences de ces mutations, il encourage les hommes à rester humbles et à faire face à leurs responsabilités. C’est peut-être là que son propos est le plus profond.

Etre responsable, c’est se porter garant (respondere en latin), mais c’est aussi et surtout tenir ses promesses (sponsio). Il y aurait ainsi une promesse non tenue, celle d’une capacité extraordinaire de «réfléchir, analyser, prévoir pour agir au mieux de ses intérêts »  . Contre-employée, elle devient aujourd’hui contre-productive et menace notre survie. Comme le rappelle habilement Bruno Voituriez, ce n’est pas la planète qui est à sauver, elle a survécu à bien pire, c’est nous.


 
Savoir = sauver ?


Bruno Voituriez semble plutôt optimiste sur le génie humain : « le savoir est l’avenir de l’homme »  . Jean-Pierre Dupuy est, lui, un peu plus réservé. Il assène dès les premières lignes de sa contribution à ce livre que savoir ne suffit pas. Dans son article  , il propose une réflexion intéressante sur notre incapacité à croire ce que nous savons pourtant comme possible. Ce qui bloque l’action en faveur du climat « ce n’est pas l’incertitude, c’est l’impossibilité de croire que le pire va arriver »  .

L’auteur écarte un peu l’explication psychologique, tandis que les travaux du Climate Outreach and Information Network apportent en la matière un éclairage intéressant. Dans un guide sur la psychologie du comportement durable, le Dr. Corner explique que « l’information ne suffit pas pour changer les comportements »  . Pour preuve : nous avons toute l’information dont nous avons besoin, ce livre en est un bon exemple. Et cependant ...

Les nouvelles technologies, le Web 2.0, offrent de multiples possibilités pour obtenir des renseignements de plus en plus détaillés, issus de sources de plus en plus variées. Il suffirait donc de s’en saisir pour agir. Or, selon le Dr. Corner, il y a « un fossé entre l’attitude des gens et leur comportement »  . Beaucoup de gens affirment être en faveur de mesures strictes pour limiter les émissions de GES, soit par conviction personnelle ou alors du fait de la pression morale de la société. Le comportement, lui, fait appel aux habitudes les plus profondément ancrées. Ce sont les plus difficiles et surtout les plus angoissantes à changer. Jean-Pierre Dupuy considère lui aussi que seule la catastrophe, l’avènement, la concrétisation du pire, peuvent pousser à l’action.

Il faudrait donc que l’ensemble des choses que nous pensions réelles et véritables, celles qui constituent en quelque sorte notre foi, soient remises en cause pour que la science que nous avons des événements devienne agissante. De fait, il a fallu attendre la canicule de 2003 et ses 15 000 morts   pour qu’advienne le Grenelle de l’Environnement, quatre années plus tard.

Une question de foi
On pourrait dès lors pousser plus loin la réflexion de Jean-Pierre Dupuy. L’action politique semble aujourd’hui davantage réagir qu’agir en matière de climat. Dépendante de l’opinion publique, elle ne peut être qu’en décalage par rapport à l’urgence climatique. Plus que de nos croyances, c’est ainsi de notre confiance, au sens de « ce que nous croyons en commun » (con fidere ) dont il est question ici.

Cette question n’est pas anodine, elle est aux fondements de la polémique entretenue par les climato-sceptiques. Que pouvons-nous croire tous ensemble ?
Michel Petit examine avec circonspection la controverse et les raisons pouvant animer la croisade menée par certains climato-sceptiques. Il évoque les intérêts pécuniaires ou d’ego, les plus identifiables aisément médiatisées. L’attaque la plus dangereuse viendrait cependant de l’intérieur, du monde scientifique lui-même. L’auteur parle de l’honneur de certaines disciplines froissé par les découvertes sur le climat, ou de la compétition mesquine pour les crédits de recherche. D'où une forme d’incrédulité envers le changement climatique rejoignant celle évoquée par Jean-Pierre Dupuy. Plus grave me semble-t-il a été l’instrumentalisation de la polémique du  Climategate par une presse mal intentionnée, avide de nouvelles controverses et de scandales. Elle a contribué à distiller le doute dans l’opinion publique et à mettre en cause l’intégrité des scientifiques du climat. A tel point qu’une centaine d’entre eux se sont réunis pour lancer un appel au soutien de leur ministre de tutelle. Il est vrai que le gouvernement dans son ensemble n’a pas vraiment pris position, montrant un manque de courage criant et une ignorance flagrante des enjeux en présence.

Cet épisode illustre aussi et surtout les carences du GIEC en matière de communication. Si son travail est essentiel dans la lutte contre le changement climatique, peu de citoyens savent et comprennent le rôle et les attributions de cet organisme international. Beaucoup pensent par exemple que le GIEC conduit lui-même des recherches, alors qu’il rédige en fait des synthèses de travaux sur le climat. C’est pourquoi le livre recèle une opportune remise à plat -sur ses missions, ses activités, son organisation et son fonctionnement. Méconnu, lointain, le panel était au fond facilement attaquable et les rumeurs sur son compte d’autant plus crédibles que restée sans répartie. Il n’est d’ailleurs pas exclu qu’une telle situation se représente, le fossé d’incompréhension étant toujours là. On peut cependant regretter que l’ouvrage n’évoque que peu ses autres insuffisances. Le mode de sélection des rapporteurs par exemple, désignés par leurs gouvernements, ou l’opacité sur le processus de décision interne (la façon dont se construit le consensus) seraient autant de points à discuter pour restaurer la confiance dans le panel. Si les experts sont issus des cinq continents, rien ne garantit leur représentativité effective. Joyeeta Gutpa  , rapporteur pour le GIEC, dénonçait récemment que la définition des problèmes et la rédaction des rapports soient toujours fortement orientées par le point de vue des pays dits «développés »  . Ces critiques ne remettent pas en cause pour autant le caractère indispensable du travail incombant au GIEC.

Au regard des rapports et de leur contribution à la lutte contre le réchauffement climatique, on ne peut qu’abonder dans le sens de Pierre Bacher et de Michel Petit : « si le GIEC n’existait pas… il faudrait l’inventer !»  . Reste le problème de la confiance précédemment évoqué.

 

Le GIEC, contesté pour une question de science ou de gouvernance ?


En effet, les attaques contre le GIEC ne sont pas univoques. Au-delà de l’aspect scientifique, elles signifient également l’attaque d’un certain mode de gouvernance globalisé. Face à des enjeux planétaires, comme des crises économiques, des pandémies, mais surtout le changement climatique, et dans un contexte de forte interdépendance, la gouvernance mondiale peut paraître une solution adaptée. Mais qu'on le regrette ou pas, elle est absente du mandat du GIEC. Elle permet une concertation et l’édiction de règles à l’échelle internationale, mieux à même de faire face aux défis mondiaux. C’était toute la logique du Processus de Kyoto : s’extraire des égoïsmes nationaux pour agir ensemble sur un problème global. Il faut pourtant reconnaître que dans les faits, cet idéal peine à s’incarner. La déception de Copenhague, la difficulté de relancer Kyoto, les discussions âpres entre les Commissaires à l’énergie et au climat sur les objectifs de réduction de GES de l’UE  , le montrent bien.

Lors d’un récent séminaire de l’IDDRI et du CIRAD  , des spécialistes des relations internationales constataient un repli des pays sur leurs intérêts nationaux. Lors des négociations de Cancún, la Chine, le Brésil, l’Inde entre autres, ont imposé leurs exigences à la communauté internationale. Les notions de souveraineté, de liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, de droit au développement, ont été invoquées pour justifier leurs prises de positions. Ce sont dès lors les propres armes des démocraties occidentales, forgées dans les pays industrialisés, qui ont été retournées contre elles, profitant de leurs faiblesses face au défi climatique. 
L’autisme de certains Etats à l'égard du risque climatique justifierait-il de leur imposer des décisions qu’ils n’auront pas choisies ? Peut-on en quelque sorte les forcer à se sauver contre leur gré ?

 

Un nouveau climat… de doute


La tentation autocratique n’est pas loin et c’est un écueil d’autant plus effrayant qu’il s'agit de faire face à une menace. La polémique affrontée par le GIEC était un avertissement : quoiqu'ayant l'ambition d'être représentatifs et légitimes, ces organismes internationaux sont loin des citoyens. Leur responsabilité, au sens du terme anglais accountability, que l’on pourrait traduire par « se montrer capable de rendre des comptes »  , est mise en cause, en même temps que la confiance qui leur était accordée.

Dès lors, c’est peut-être une nouvelle sorte de confiance qu’il va falloir appeler de ses voeux, non plus celle de la croyance commune, de la foi, mais celle de la vigilance commune. Les spécialistes s’exprimant dans l’ouvrage l’ont démontré : le temps des certitudes est terminé. Notre espèce entre dans une période complexe de doutes, à laquelle il va falloir s’adapter autant qu’aux changements climatiques. Cela passe par un apprentissage, que ce livre préconise, et surtout par une action politique, au sens grec du terme (politikós) : d’une action pour le peuple, la cité. Comme le suggérait récemment Pierre Radanne   : la seule façon d’aborder un changement de société sans effusion de sang pour les gouvernants est de préparer l’après et de proposer une vision de ce qu’il sera. Il ne semble pas que ce soit l’option choisie aujourd’hui ; le court-termisme prédomine. Doit-on pour autant voir la conclusion de l’ouvrage comme un clin d’œil ironique des auteurs ? Ils la laissent en effet à deux anciens ministres, qui expriment leurs vues sur le climat et la lutte contre le réchauffement, quant bien même aucun d’entre eux ne restera dans l’histoire comme une figure d’écologiste notoire ! A moins qu’il ne faille plutôt comprendre cette option comme une tentative de réunir (au moins dans ce livre) tous les acteurs de la question climatique. Le message clé de cet ouvrage serait alors celui-ci : scientifique, politique, citoyen sont les trois piliers indissociables de la survie de notre espèce..

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2 commentaires

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arzi77

14/04/11 10:41
Quelques extraits de cet ouvrage sont visibles sur le site du club des Argonautes:
http://www.clubdesargonautes.org/livreclimat/climat_une_planete_et_des_hommes.php
(Lien court: http://tinyurl.com/4xpmg2d )
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bicente

04/10/11 20:34
Monsieur Orsenna a réuni dans ce livre une palette de personnalités qui sont qualifiées de " carbocentriste ".
Donc vos lecteurs vont tout de suite me qualifier de climatosceptique.
Je revendique mon scepticisme et non mon climatoscepticisme.
Je lis les ouvrages de deux "camps". Et ce mot-là me gène.
Ce que je reproche aux carbocentristes est l'attitude de tirer des conclusions alors que le nombre d'incertitudes est trop important à mon avis pour le faire. Ils se basent sur un consensus de scientifiques qui hélas pensent tous la même chose. L'esprit critique est totalement annihilé. Il est donc facile de s'auto-satisfaire.
De leur coté les sceptiques tombent dans le piège de la critique facile. Leurs arguments traitent de la forme des thèses et non du fond. Malheureusement leurs rares études contradictoires ne sont pas diffusées car la presse scientifique ne fait pas preuve d'impartialité. Il leur est donc difficile de faire valoir dans des conditions normales leurs arguments pour un débat scientifique digne de ce nom.
Pour ne citer qu'un exemple récent, quelle a été la couverture médiatique de l'expérience "CLOUD" menée au CERN sur le rôle des nuages. Plusieurs pays participaient à cette expérience, sauf la France.
Je n'ai qu'un espoir.
C'est celui que la science ne flirte plus avec le monde politico-économique car elle est en train de se brûler les ailes et d'y perdre en crédibilité.
Hélas j'ai bien peur que cela ne soit une utopie car nos scientifiques, quels qu'ils soient,ont besoin d'argent pour financer leur recherche. Et j'ai le sentiment qu'ils sont capables de tout pour y parvenir

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