Un livre actuel et original pour comprendre l'émergence de la pensée solidariste et les principes sous-jacents au modèle social républicain.

Depuis quelques temps déjà, les politiques sociales sont mises sur la sellette. Ce vaste mouvement de dénonciation des aides publiques a été renforcé par la crise financière de 2007 qui a tari le budget des Etats. Ainsi a-t-on pu voir, en fin d’année dernière, le gouvernement britannique, tentant d’en finir avec "la culture de l’assistanat", envisager de faire travailler bénévolement les chômeurs de longue durée afin de "casser le cycle de la dépendance" dans lequel ces "assistés" s’enfermaient. Nous voilà donc replongés dans la conception charitable de la Sécurité sociale ; celle-ci postule que ceux qui perçoivent les aides publiques sont des assistés et les stigmatise en tant que tels. Pourtant, comme le précise l’anthropologue Florence Weber, rappelant les idées conceptuelles à l’origine de la Sécurité sociale, dans une introduction à l’Essai sur le don   : "sortir les politiques sociales de leur genèse charitable, pour les rendre acceptables et non humiliantes, c’est d’abord en transformer la signification"  . En effet, Marcel Mauss s’était attelé à cette tâche consistant à faire apparaître "les politiques sociales, alors en cours de construction, non pas comme un don fait aux pauvres, mais comme des contre-dons rendus aux travailleurs en échange du don initial qu’ils ont fait de leur travail et dont le salaire ne représente pas un contre-don suffisant"  . L’idée (aujourd’hui oubliée ?) de solidarité apparaît alors en filigrane. Aussi, avec La pensée solidariste. Aux sources du modèle social républicain, paraissant dans notre contexte actuel de rigueur budgétaire, Serge Audier   semble poursuivre l’objectif de nous restituer cette idée forte, fondatrice de l’Etat social, à travers l’étude de la doctrine solidariste.

 

Genèse du mouvement solidariste : un tumulte intellectuel transdisciplinaire

 

Dans ce livre, dont l’introduction occupe les 106 premières pages et composé par la suite de recueils thématiques d’extraits de texte illustrant un aspect particulier du solidarisme, Serge Audier entend redonner au concept de solidarité la place qu’il estime lui revenir. Il emmène ainsi le lecteur au cœur d’un voyage, parfois difficile à suivre tant les détours temporels sont nombreux, à la rencontre des théoriciens d’un mouvement solidariste protéiforme et plus complexe, selon lui, que nombre d’auteurs l’ont pensé.

 

Dès la fin du XIXe siècle, sous la IIIe République, de nombreux livres et articles, mettant en avant l’idée de solidarité, furent publiés en France. Ainsi parurent De la solidarité morale. Essai de psychologie appliquée, du philosophe Henri Marion, en 1890 ; La propriété sociale et la démocratie, du philosophe Alfred Fouillée, en 1884 ; ainsi que de nombreuses rééditions d’ouvrages scientifiques de naturalistes qui étudiaient les différentes formes de manifestation de l’entraide mais uniquement dans le monde animal. Par ailleurs, l’auteur souligne le rôle essentiel du théologien protestant Charles Secrétan qui donna un premier cadre philosophique et théologique au solidarisme dans les années 1850 – notamment avec la publication de Recherches de la méthode qui conduit à la vérité sur nos plus grands intérêts. Avec quelques explications et exemples (1857). Ses idées furent ensuite affinées par Albin Etienne Mazel, pasteur de l’Eglise réformée, qui réédita en 1882 un livre intitulé Solidarisme, individualisme et socialisme. Ce pasteur concevait alors le solidarisme "comme la seule voie permettant de dépasser à la fois "l’individualisme", qui ne conçoit l’humanité que comme un "assemblage d’individus" distincts et autosuffisants, et le "panthéisme" – matrice du socialisme et du communisme – qui véhicule la vision d’un "vaste organisme" détruisant la spontanéité individuelle"  . Et il donna par la même occasion une dimension religieuse au solidarisme : "les individus sont distincts, mais un idéalement ; substantiels, mais solidaires. Partis de l’unité créée, naturelle et sensible, ils doivent arriver à l’unité libre, morale et spirituelle, à travers la distinction et l’opposition"  .

 

Le concept du solidarisme se diffusa ensuite hors du milieu du protestantisme social lorsqu’un médecin, le docteur Julien Pioger, lui donna une tournure scientifique dans deux livres, Le monde physique. Essai de conception expérimentale et La vie et la pensée. Essai de conception expérimentale, qui parurent respectivement en 1892 et 1893. Le solidarisme désignait alors pour ce dernier "l’interdépendance généralisée et scientifiquement attestée des êtres"  . Son idée principale était de démontrer scientifiquement que, puisque tous les hommes sont interdépendants, ils gagneront tous à être solidaires les uns des autres ; et de relativiser, par la même occasion, "les doctrines scientifiques de la concurrence qui devaient nourrir "le darwinisme social""  . Peu de temps après, cette idée fut transposée à la division sociale du travail. Le père de la sociologie française, Emile Durkheim développa une théorie du lien social dans De la division du travail social (1893). Ouvrage dans lequel il démontra comment l’interdépendance entre les hommes augmente au fil de leur différenciation en termes de fonctions sociales : plus la division sociale du travail s’accentue sous l’effet de la spécialisation, plus les hommes deviennent dépendants les uns des autres – passant ainsi d’une solidarité mécanique à une solidarité organique. Cette découverte de l’interdépendance fonctionnelle fut alors considérée comme un fait fondamental lié à la modernité ; aussi, de nombreux penseurs de l’époque souhaitèrent présenter la solidarité comme le corolaire de cette proposition. Mais, après avoir dépassé les domaines philosophiques et religieux, l’imaginaire solidariste se diffusa aussi très rapidement hors du champ scientifique afin de trouver sa traduction politique.

 

La traduction politique du solidarisme : une alternative entre le libéralisme économique et le socialisme collectiviste

 

C’est dans ce contexte de foisonnement intellectuel autour de la solidarité qu’eut lieu, en 1890, à l’université de Genève, une rencontre, composée de quatre conférences où "chacune présent[a] une école spécifique dite d’ "économie sociale""  . Charles Gide, qui occupait alors un poste de professeur d’économie politique à l’université de Montpellier exposa, dans une conférence qui fit date, une nouvelle école, celle de la solidarité. L’auteur revient aussi longuement sur le rôle de Léon Bourgeois, l’une des personnalités centrales (avec Gide) du solidarisme. Ainsi, dès 1895, Léon Bourgeois, qui avait déjà acquis une certaine stature politique en tant que républicain et radical, publia différents textes qu’il rassembla par la suite, en 1896, sous le nom de Solidarité – ouvrage considéré comme fondateur des bases juridiques du solidarisme. De nombreux intellectuels (notamment des spécialistes des sciences sociales) et politiques commencèrent alors à réfléchir aux différentes formes que pourraient prendre les déclinaisons de l’idée de solidarité sur un plan social et économique. La contextualisation n’étant pas superficielle, Serge Audier nous rappelle que "le solidarisme naît après la révolution darwinienne, et après le "darwinisme social" qui a servi d’idéologie scientifique aux promoteurs libéraux et conservateurs de la concurrence et du laisser-faire"  .

 

Aussi, le mouvement solidariste se construisit en opposition aux idéologies principales du moment, à savoir le catholicisme, le libéralisme et, dans une certaine mesure, le socialisme. Léon Bourgeois, qui devint le fondateur du Parti radical-socialiste, en fit la doctrine de son groupe politique et en définit les enjeux stratégiques : il s’agissait de sauver la République des contre-révolutionnaires qui la menaçaient et de s’opposer aux dérives du capitalisme qui laissait dans la misère l’essentiel de la population – sans toutefois céder au socialisme collectiviste. "L’école de la solidarité", comme disait Charles Gide, était alors en pleine effervescence et se revendiquait comme une troisième voie entre le courant individualiste et le collectivisme. En somme, le solidarisme apparu "à partir de la fin des années 1890, comme une authentique doctrine sociale, économique et politique nouvelle, portée par les radicaux socialistes"  . Ce courant, initialement intellectuel mais devenu politique, cherchait à relier l’individu au collectif, sans que l’un soit trop prégnant sur l’autre ; il tentait de les penser dans leur interdépendance et le trait d’union proposé, entre ces deux entités si souvent opposées, était la solidarité.

 

Les différents solidarismes : solidarisme contractualiste versus solidarisme coopératiste

 

Néanmoins, bien que le solidarisme apparût comme "une théorie de la solidarité"  , cette dernière ne fut pas pensée de la même façon par tous. Afin de le démontrer, Serge Audier a réalisé une typologie des différents solidarismes. Nous retiendrons ici l’opposition principale qui porte entre le solidarisme de Léon Bourgeois et celui de Charles Gide.

 

Le premier est un solidarisme juridique, c'est-à-dire de type contractualiste, qui repose sur l’idée de "dette sociale". Ce concept permet de transformer la signification – et donc l’essence – d’une politique sociale ; en la faisant non plus apparaître comme un don mais comme un contre-don intra et intergénérationnel, elle rompt avec le concept de charité pour lui substituer celui de solidarité au sein d’une même génération et entre les générations. Joseph Ribet, homme influent de la gauche radicale, résumait ainsi la thèse de Bourgeois : "les rapports des hommes en société sont déterminés par une obligation juridique ayant une cause : il existe un quasi contrat social qui joint les unités individuelles par des droits et des devoirs réciproques. (…) Chaque homme étant à la fois débiteur et créancier vis-à-vis des autres hommes"  . L’Etat actif trouve alors sa place au centre du dispositif solidaire puisque, dans cette conception de la solidarité, son rôle d’acteur vigilant sera dans un objectif de justice sociale, d’éviter l’effet Matthieu   en tendant à corriger l’amplification des inégalités sociales.

 

Le second solidarisme quant à lui est un solidarisme coopératiste qui s’appuie sur l’association volontaire et sur la logique d’une égalisation entre contributions et rétributions. Gide apparaît dès lors comme un théoricien de l’économie sociale plaidant pour la coopération choisie (et non subie) entre les hommes. Il dresse "un programme coopératif selon trois étapes : coopération de consommation, coopération de production, coopération agricole, en vue de la "République coopérative" "  .

 

En conséquence, si, dans les deux cas, le solidarisme repose sur des principes d’entraide sociale, dans un cas, il s’agit d’obligations collectives (une sorte de transposition contractuelle du "donner-recevoir-rendre" conceptualisé par Mauss) tandis que dans l’autre, le volontariat entre égaux prime (logique du "donnant-donnant"). Toutefois, ces deux solidarismes se rejoignent toujours dans leur finalité de dépassement de "la double impasse que représente, selon eux, le libéralisme économique et le socialisme collectiviste"   et parfois dans leur traduction pratique.

 

Applications concrètes du solidarisme : des arguments pour une actualisation ? 

 

Mais si "le solidarisme apparaît bien comme une doctrine scientifique des obligations sociales qui s’imposent à la collectivité"  , quelles furent ses formes concrètes d’application ? Pour comprendre la genèse de ce mouvement, sa traduction politique et sa mise en pratique, il faut se rappeler que le contexte était celui d’un grand malaise social qui faisait craindre aux élites politiques un soulèvement populaire. Il s’agissait donc d’apporter une réponse politique et économique pour améliorer à court terme le sort de ceux que l’on considérait comme "la classe dangereuse" et, à long terme, celui de toute la société. Cette réponse se traduisit d’abord sur le plan fiscal, principal outil politique de changement social permettant la mise en place d’une solidarité forcée, par l’instauration d’un système d’impôt sur le revenu et celui d’un impôt progressif sur les successions. Evidemment, ces projets fiscaux de redistribution suscitèrent moult résistances aussi bien, par exemple, de la part des libéraux que des marxistes ; mais Bourgeois insista car il s’agissait de mettre en place une politique fiscale tenant compte de la loi de l’utilité marginale décroissante du revenu en demandant "davantage au superflu, moins à l’utile et rien au nécessaire, à l’indispensable"  . Ces idées se traduisirent par ailleurs sur le plan de l’éducation avec "l’école laïque, gratuite et obligatoire"  . On commençait aussi à voir apparaître la question de l’obligation d’assurance sociale avec, le 9 avril 1898, le vote de la loi sur les accidents du travail dont l’objectif était de faire l’économie de la recherche du fautif (employé ou employeur) afin de faciliter la continuité de l’activité dans des entreprises où l’accident devenait un "donné naturel" considéré comme consécutif du progrès de l’industrialisation. En outre, la loi du 5 avril 1910 sur les retraites ouvrières et paysannes vint compléter ce dispositif socio-économique (bien que certains parlassent de "loi pour les morts" car la probabilité pour les ouvriers et paysans d’arriver à 65 ans afin de bénéficier de leur maigre retraite était très faible). Mais la mise en pratique de toutes ces lois était un début significativement novateur analysé par certains comme l’instauration de "la première grande loi solidariste de la législation française"  . Il s’avérait en effet que l’aile contractualiste du solidarisme analysait la pensée solidariste comme "la doctrine qui considère comme une des attributions indispensables de l’Etat d’assurer une juste répartition des richesses et un certain équilibre des situations sociales, conformément au mérite et aux aptitudes des individus"  .

 

De fil en aiguille, cela nous amène à notre époque contemporaine et notamment à la philosophie qui était sous-jacente dans l’esprit des concepteurs de la Sécurité sociale. Serge Audier analyse par exemple l’action de Pierre Laroque, généralement considéré comme le fondateur de notre système actuel de protection sociale, en tant que démarche politique inspirée par les idées solidaristes. En effet, Laroque affirmait que "l’interdépendance entre tous est et doit être la base d’une solidarité consciente"  .

 

A cet effet, aujourd’hui comme hier, la Sécurité sociale vient combler la situation d’insécurité sociale – qui se manifeste par l’existence d’un risque social vu "comme un évènement qui compromet la capacité des individus à assurer eux-mêmes leur indépendance sociale"   – dans laquelle est potentiellement plongée une grande partie de la population. Elle joue ce rôle de "résistance de l’air" qui permet au citoyen de prendre appui sur cette contrainte afin de gagner en liberté  . En conséquence, tandis que la propriété privée assure une sorte de protection économique contre certains aléas de l’existence, la propriété sociale   vient couvrir les individus non propriétaires (ainsi que les propriétaires) par des équivalents sociaux financés par la solidarité nationale. Les différents services publics apparaissent alors comme une forme de propriété sociale mutualisée entre tous c'est-à-dire comme une objectivation institutionnelle de la solidarité étatique. Aussi, comme l’auteur nous le précise : "un retour aux idées du solidarisme pourrait donc aider à mieux conceptualiser le rôle de l’Etat social dans l’émancipation de l’individu"  . Une question très actuelle donc et ce n’est pas le moindre des mérites de Serge Audier que de nous le rappeler et de nous amener à nous demander : quelle pourrait être une théorie de la solidarité aujourd’hui ?#nf#