Différentes contributions montrent l’intérêt pour la sociologie la plus actuelle de Maurice Halbwachs, auteur trop vite oublié.

Il est possible de décrire l’organisation intellectuelle de la sociologie en termes de "traditions", au fondement desquelles se trouve toujours, concrète ou imaginée, une communauté de chercheurs. Au moment où Maurice Halbwachs a commencé à publier, dès 1905, la tradition durkheimienne dans laquelle il s’inscrivait était, selon les termes de Randall Collins  , une "tradition loyaliste", organisée en "école" autour de la figure d’Emile Durkheim : "un réseau solidement organisé, poursuivant avec succès une politique de conquête des positions universitaires et contrôlant son propre programme de publications." Progressivement, selon l’analyse qu’en fait Collins, la tradition durkheimienne, toujours aussi influente, est cependant devenue "anonyme" : dès les années 1940, "coupées de la référence prééminente à son fondateur, mais fidèles aux modes d’analyse durkheimiens, plusieurs branches ont fleuri, qui ne manquent pas de lignes de transmission intergénérationnelle."

Parmi ces "modes d’analyse" restés dans l’ombre, celui de Maurice Halbwachs semble avoir connu une importance décisive. Cela fait dire à C. Baudelot et M. Jaisson, en introduction de l’ouvrage, que l’œuvre de Maurice Halbwachs présente "un intérêt autre que de témoignage historique"  . C’est une telle intuition qui a motivé l’organisation, en décembre 2005, d’un colloque autour de l’œuvre de Halbwachs et de son actualité  . Les meilleurs spécialistes de toute une série de domaines – sociologie du suicide et de l’intégration sociale, sociologie de la pauvreté, sociologie de la connaissance, sociologie urbaine, etc. – se sont donc réunis pour donner naissance à cet ouvrage collectif coordonné par C. Baudelot et M. Jaisson.

Le livre est composé de six contributions. Les analyses de Halbwachs sur le suicide et leurs actualisations récentes (par Christian Baudelot et Roger Establet) et l’apport de Halbwachs à une sociologie de la stratification sociale (par Serge Paugam) occupent environ la moitié de l’ouvrage et en constituent la première partie intitulée "L’épreuve de la longue durée". Les contributions, plus courtes, sur la sociologie urbaine (par Christian Topalov), sur la mémoire et la sociologie de la connaissance (par Jean-Christophe Marcel), sur les faits de population (par Rémi Lenoir) et sur une sociologie de la civilisation (par Marie Jaisson) constituent la deuxième partie de l’ouvrage, intitulée "Espaces sociaux". Nous ne résumerons pas chapitre après chapitre ces différentes contributions mais reviendrons thématiquement sur les principaux enseignements de la réflexion commune qui est ici proposée.


Une sociologie novatrice, entre Durkheim et Bourdieu

Plusieurs fois est mise en avant la rigueur méthodologique de Maurice Halbwachs. Sociologue empirique, "se défiant de toute théorie générale de la société", est-il dit dans l’introduction, cette rigueur a permis à Halbwachs de revenir sur certains des principaux résultats de son illustre prédécesseur, Emile Durkheim. L’interprétation de cet empirisme par C. Baudelot et R. Establet, en termes d’institutionnalisation de la discipline sociologique, nous semble à ce titre intéressante : "Beaucoup plus serein dans l’élan imprimé à une discipline dont il n’a plus à démontrer la possibilité ou la nécessité de son existence, il s’intéresse d’avantage aux faits pour eux-mêmes sans jamais vouloir les soumettre à tout prix à une théorie générale préexistante"  . Cela est particulièrement manifeste dans son étude sur le suicide, publiée en 1930. Baudelot et Establet parlent "d’admiration pour la virtuosité technique"   de certains raisonnements statistiques de Halbwachs. Par exemple, tandis que Durkheim prédisait une hausse régulière et continue des taux de suicide, Halbwachs, en multipliant les données et en centrant son regard sur les écarts plus que sur les moyennes statistiques, va montrer que "la croissance des taux de suicide tend vers un maximum"  , puisque si les taux de suicide augmentent en moyenne, d’un pays à l’autre, la dispersion des taux diminue. De même, prenant en compte l’interaction entre les variables explicatives des taux de suicide, Halbwachs va revenir sur le "fait" mis en avant par Durkheim selon lequel les protestants se suicident plus que les catholiques. En fait, selon Halbwachs, il faut replacer la religion dans les conditions sociales qui l’ont produite. Autrement dit, il ne faut pas attribuer à la religion ce qui résulte du milieu. Classique "effet de structure", une variable statistique en cachant une autre. Finalement, ne disposant pas des outils statistiques permettant de dissocier les effets purs de la religion et de l’environnement, Halbwachs, plutôt que de rabattre une variable sur l’autre, s’est fait sociologue de la complexité en affirmant "l’indissociable interaction entre les variables"  .

Mais c’est aussi et surtout dans l’interprétation des faits empiriques que Maurice Halbwachs fait figure de novateur. Concernant le suicide, encore, tandis que "Durkheim avait d’emblée chassé de son analyse les motifs subjectifs invoqués par les victimes"  , Halbwachs, quant à lui, affirme que "la société est à l’intérieur de l’individu"  . Permettant une pacification des relations entre psychologie, voire psychanalyse, et sociologie puisque "c’est le point de vue qui créé l’objet"  , il semble que l’on puisse, comme le montre S. Paugam dans son article, "y voir l’embryon de la théorie de l’habitus que développera ensuite Bourdieu"  . C’est dans l’article de J.-C. Marcel que ce point apparaît de la façon la plus nette. Tandis que Durkheim montrait qu’en l’individu co-existaient deux consciences, l’une individuelle et l’autre collective, Maurice Halbwachs, "pour parachever cette théorie de la connaissance", va se poser la question de "l’inscription du collectif dans l’individuel"  . En effet, il montre que les facultés intérieures de l’esprit sont organisées dans des cadres dont l’origine est collective, et le lieu privilégié de ces cadres est la mémoire "en tant qu’elle est collective"  . Mais cette mémoire collective, qui n’existe que dans et par les individus qui composent le groupe, est fixée dans des formes spatiales, "données immédiates de la conscience sociale", selon Halbwachs reprenant une expression de Bergson. C’est le sentiment de sa position dans l’espace, déterminé par la répartition objective de la population dans l’espace – le "corps" de la société selon les durkheimiens – qui offre le premier fondement de la vie mentale de l’individu. Il est donc aisé de comprendre, comme le rappelle R. Lenoir dans sa contribution sur les faits de population, que Halbwachs, en opposition à la "démographie pure" de Landry, a proposé de considérer les faits démographiques comme des "faits sociaux", attachant une importance décisive aux dimensions morphologiques des phénomènes sociaux dans leurs liens avec les représentations collectives, "rompant avec l’opposition canonique entre infrastructure et superstructure"  . Cette volonté de ne jamais mettre dos à dos objectivisme et subjectivisme nous semble aussi être le point de départ de nombre de sociologies ultérieures, notamment celles de N. Elias et P. Bourdieu. En ce sens, Halbwachs a marqué de son empreinte la sociologie.


L’actualité de Maurice Halbwachs

S’il a été observateur de son temps et qu’il a pu influencer les développements ultérieurs de la discipline sociologique, les raisonnements et résultats de Hallbwachs peuvent-ils cependant être utiles pour comprendre certains faits sociologiques contemporains ? C’est l’un des intérêts majeurs de cet ouvrage que de revenir sur cette question.

Concernant le suicide, Baudelot et Establet montrent comment les analyses de Maurice Halbwachs sont d’importance pour comprendre le phénomène aujourd’hui. Tandis que Durkheim observait de plus forts taux de suicide chez les riches ("la misère protège", écrivait-il dans une position moraliste), Halbwachs, critiquant les indicateurs retenus par Durkheim, va statistiquement montrer que les riches ne sont pas "les seuls à souffrir au point de mettre fin à leurs jours"  . Or aujourd’hui, qu’observe-t-on ? Si l’on s’en tient aux statistiques internationales, "on conclurait volontiers à un effet massif de la richesse sur le suicide"  . On se suicide plus dans les pays riches. La misère protègerait. Mais si l’on regarde les statistiques propres aux pays riches, alors on remarque que le suicide n’est pas le plus fort dans les régions centrales et urbaines mais bien dans les périphéries les plus pauvres. Il faut donc comprendre que c’est pendant les périodes de prospérité que dans "les régions et les catégories sociales laissées pour compte par le développement", les taux de suicide sont les plus forts. En ce sens, et même si le sexe et l’âge restent deux angles morts de la sociologie halbwachsienne du suicide – alors qu’elles sont de fait deux variables très importantes, et l’étaient déjà à son époque, "Maurice Halbwachs a largement anticipé les résultats que l’on peut aujourd’hui obtenir à partir d’une sociologie contemporaine du suicide"  .

Ce résultat sur les liens entre suicide et richesse nous semble prendre sens dans les récents développements de la sociologie de la pauvreté, pour lesquels les analyses et raisonnements de Halbwachs s’avèrent particulièrement pertinents. S. Paugam, spécialiste français de ces questions de pauvreté et d’exclusion, montre très bien comment les tentatives de Maurice Halbwachs de penser en même temps l’intégration et la stratification sociales nous permettent de comprendre nombre de résultats actuels. Halbwachs utilise "l’image d’un feu de camp autour duquel les individus sont regroupés par cercles concentriques selon leur appartenance à telle ou telle classe. Le centre est le foyer qui représente la plus grande intensité de la vie sociale, près duquel les classes les plus intégrées vont se regrouper en priorité. La classe ouvrière, la moins intégrée, se trouvera dans la périphérie la plus éloignée"  . Cette approche est novatrice en ce qu’il n’est pas un "foyer central" absolu à partir duquel il serait possible de mesurer l’écart qui le sépare des différentes catégories sociales. De ce fait, deux choses paraissent essentielles à retenir. D’une part, la représentation de la vie sociale la plus intense varie d’une société à l’autre, à chaque société correspondant une hiérarchie des besoins. D’autre part, il existe, selon les sociétés, une plus ou moins grande intégration de la pauvreté, notion éminemment relative qui dépend autant des indicateurs utilisés pour la mesurer que des politiques publiques mises en place pour assister ceux que l’on appelle "les pauvres"  . Cela nous permet de comprendre la notion contemporaine de "pauvreté subjective", c’est-à-dire la proportion de la population qui s’estime pauvre. Il est en effet frappant de constater que c’est dans les régions géographiques les plus frappées par les inégalités (Madère au Portugal, ou le Mezzogiorno en Italie) que cette pauvreté subjective est la plus faible. En effet, "le niveau d’aspiration des plus défavorisés varie selon les potentialités de satisfaction des besoins offertes dans leur région"  . Autrement dit, les frustrations sont d’autant plus fortes que la privation intervient dans un contexte d’abondance. De même qu’être pauvre dans les années 1940 en France n’avait pas le même sens qu’être pauvre aujourd’hui dans une cité de banlieue. La pauvreté y était objectivement plus importante. Le sentiment d’être éloigné du "foyer central" l’était certainement moins. Comme le souligne Paugam, il existe donc plusieurs types de pauvreté selon leur degré d’intégration : la pauvreté intégrée, la pauvreté marginale et la pauvreté disqualifiante  . À ce titre, le court mais singulier article de C. Topalov, qui revient, à partir de clichés photographiques réalisés par Halbwachs, sur la représentation de la ville que se faisait ce dernier, nous montre bien que l’intérêt de Halbwachs est de saisir dans la topographie même la manière dont les différents groupes ont "un rapport différent au bien le plus précieux qui constitue le foyer vivant de la société : les représentations et sentiments collectifs"  . Au fond, "si la ville pour les classes riches et cultivées est bien le centre de la civilisation, elle exprime par sa morphologie même l’éloignement des ouvriers de celui-ci " .


Plus qu’un témoignage historique sur les débats de son temps, l’œuvre de Maurice Halbwachs brille donc par son actualité. C’est tout l’intérêt de ce petit mais riche ouvrage que de nous le montrer.