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Economie

La société translucide. Pour en finir avec le mythe de l'Etat bienveillant.

Couverture ouvrage

Augustin Landier David Thesmar
Fayard , 288 pages

L'État, comment huiler ses rouages?
[mardi 01 mars 2011]


De manière à la fois pédagogique et étayée, les auteurs se livrent à une démarche de conseil en stratégie. Cela pour la mise en place d'un  État  qui deviendrait acteur d'une politique publique où les objectifs et les moyens mis en oeuvre seraient élaborés de manière conjointe et transparente avec la société civile.   

Une autre critique de ce livre a été publiée par Guilhem Cassan en octobre 2010 sur nonfiction.fr. 

 

J’ai pour la première fois entendu parler de ce livre et de ses auteurs lors d’une conférence organisée en juin 2010 à Sciences-Po par le Master Economics and Public Policy, de façon tout à fait originale. Le « procès de la finance » (ainsi était intitulée la conférence) était orchestré de manière que le public, dans le rôle du jury, après deux heures de plaidoyer des différents invités, soit en mesure de se prononcer sur la culpabilité de la finance dans la crise économique d’une part et sur la capacité de l’État à réguler le système financier d’autre part. Augustin Landier était avocat de la défense, soutenant la thèse que la crise a pour origine véritable la faillite de l’État dans son rôle de régulateur. Ce prisme d’un État faillible, trop faillible, est à la racine des développements théoriques de « la société translucide » qui analyse la manière dont la capture des rentes s’organise dans la société et dont les hommes d’État sont soumis aux conflits d’intérêt et à des arbitrages court-termistes.

 

Les auteurs semblent appliquer en réalité dans ce livre une démarche de consultants : la première partie fait figure d’explicitation des leviers d’action de l’État, la deuxième consiste en un diagnostic de l’horlogerie du système de régulation et cela amène naturellement dans une troisième partie à leurs recommandations pour la mise en place d’une politique 2.0.

La première partie du livre étudie de manière très fine les impacts de l'action publique et des régulations sur les comportements des citoyens et des acteurs économiques. Elle s'intéresse tout particulièrement à l'optimalité, au niveau global, des règles que la puissance publique doit imposer aux lieux d'échange que sont les marchés. Ultra-libéraux et partisans forcenés de l'intervention de l'État sont renvoyés dos à dos : pour les auteurs, l’important n’est pas le marché OU l’État, c’est l’échange efficace, pour lesquels tous deux sont nécessaires.

 

Levier d’action n°1 : investir, produire et consommer

Les auteurs observent ici la question du monopole, intimement liée au profit. Le monopole est de prime abord néfaste du point de vue de la société car il créé de la rareté de manière artificielle (afin de pouvoir augmenter ses prix, et donc ses profits). Il faut donc démanteler les monopoles et condamner les ententes qui nuisent à l'innovation. Mais d'un autre côté, le profit ne doit pas être nul pour les producteurs puisque celui-ci est nécessaire pour que l’entreprise réalise des investissements. La ligne entre l'excès de profit dû à un abus de position dominante (nuisible pour le consommateur) et le profit bénéfique car il permet un investissement qui améliore le produit (bénéfique pour le consommateur) est ténu, encore plus dans les secteurs de la production de biens immatériels. De manière plus précise, il s'intéresse aux questions de monopole naturel, c’est en protégeant les profits de l'entreprise pour l’inciter à investir que le régulateur : cela vaut pour l'ensemble des industries dont les investissements sont difficilement redéployables (particulièrement vrai dans les infrastructures, liées à un territoire). Afin que le consommateur reste le premier bénéficiaire des investissements, il s'agit ensuite pour le régulateur de choisir de manière optimale le périmètre géographique du monopole (local plutôt que national pour l'eau) et le périmètre d'activité (la production d'électricité doit se faire dans une situation de concurrence tandis que le réseau électrique est un monopole).

 

Levier d’action n°2 : gérer les biens communs par la maîtrise des externalités

Pour ce qui est des externalités négatives, les auteurs reviennent sur le principe de la taxe pigouvienne qui consiste à taxer les comportements nuisibles à la mesure des risques de dommages globaux afin de dissuader un maximum d'acteurs d'avoir ce comportement (amendes, taxe carbone sont élaborées dans ce sens). Pour déterminer le prix de cette taxe, le régulateur doit s'assurer que le coût induit par les arbitrages de chacun des agents ne dépasse par le total de l’externalité négative que la société peut se permettre. Les auteurs reviennent ensuite sur une externalité négative dont on a beaucoup entendu parler pendant la crise financière de 2007-2008 : le risque systémique, proche du risque de contagion. La faillite d’un acteur peut en effet parfois fragiliser tout le système, lorsqu'il y a de nombreuses interdépendances. Pour empêcher cela, une alternative : taxer la fragilisation due à un risque inconsidéré des acteurs (une sorte d'assurance du système) ou micro-réguler les comportements de chacun des acteurs (c'est ce à quoi servent les règles prudentielles, telles que celles de Bâle). Le problème de la micro-régulation est sur le régulateur : il doit être plus expert que les acteurs, ce qui est difficile dans un secteur très innovant et changeant tel que la finance ; il doit en plus, comme dans le cadre d’un monopole, s’intéresser au bon marché (pour avoir une vue globale des risques encourus par le système). En France par exemple, les auteurs soulignent que les instances de régulation ont longtemps été balkanisées dans le secteur financier– Banque de France pour les banques, Autorité de contrôle des assurances et des mutuelles d'autre part pour le secteur de l'assurance.

Lorsqu'on parle de gestion des externalités, il faut également penser à la gestion des externalités positives et à l'encouragement des comportements bénéfiques à la société (la meilleure illustration de du concept d’externalité positive est bien sûr la pollinisation des fleurs par les abeilles). En particulier, le domaine de la production des idées est un important vecteur du progrès et de l'enrichissement des sociétés. Les brevets sont, instrument de droit qui servent à internaliser les retombées positives d'une invention, sont utiles en ce sens mais ce procédé réduit considérablement le bénéfice sociétal de cette idée en empêchant sa diffusion rapide (ex : Watt et la machine à vapeur qui a été diffusée très lentement en Europe). Parmi les pistes pour permettre une meilleure dissémination des bonnes idées et pour encourager les comportements innovants dans la société, les auteurs suggèrent de par exemple de nationaliser les inventions parfois (en la rachetant à l’inventeur) et les mettre dans le domaine public pour assurer leur diffusion (comme cela avait eu lieu pour Daguerre et la daguerréotype, premier appareil photo), par exemple de manière régulière lors de concours.

 

Levier d’action n°3 : protéger l’individu contre lui-même

Tandis que l'État protège, de manière légitime même selon les ultra-libéraux, les personnes irresponsables (mineurs et malades mentaux) de la liberté de faire des erreurs, les adultes sont peu ou prou libres de faire ce qu'ils veulent. En réalité, la frontière est plus ténue qu’on ne le pense entre personnes saines et malades. La faillibilité du citoyen est maintenant au centre des questions de régulation, avec l’essor notamment de l’économie expérimentale qui les comportements irrationnels de l’individu lambda.

Celles qu'il faut particulièrement prendre en compte sont au nombre de deux :
• On sous-estime l’effet des substances et perceptions sur le cerveau et le processus de prise de décision, pensant être toujours aussi rationnel, c'est de cela que se serve les manipulations sensorielles et discursives mises en place par le marketing pour "guider" le consommateur.
• Le cerveau a tendance à être victime de schizophrénie temporelle (préférence pour le présent) qui amène à une actualisation hyperbolique (autour de l'idée : « un tiens vaut mieux que deux tu l'auras ») et une inertie excessive (recherche du plaisir immédiat). Dit plus simplement, l'individu à du mal à prendre une décision rationnelle sur le long terme.

La solution proposée se décrit comme un paternalisme libertaire qui utilise la législation pour mettre en place pour les individus les meilleurs choix rationnels (du point de vue de la société), par défaut, dans les contrats standards par exemple mais avec une possibilité de se soustraire à la norme. L’individu conserve ainsi ses prérogatives mais fait par défaut les meilleurs choix pour la société.

 

Levier d’action n°4 : redistribuer pour une équité sociale

Enfin, Augustin Landier et David Thesmar s'attellent à décrire les 3 dispositifs de redistribution qui peuvent permettre à l'État de réduire les inégalités :
• Cela se fait d’abord par la régulation, des prix notamment. Mais il faut que le régulateur veille lorsqu'il met en place ce type de mesure à ce que les stratégies de contournement mises en place par les agents économiques ne desservent pas in fine les populations visées.
• L’État peut également mettre en place un opérateur public. L'avantage de cette démarche est qu'elle constitue un engagement fort de la part de l’État, qui inscrit son action dans la durée. Le problème, lorsque cet opérateur est un monopole, est une probable moindre efficacité; par ailleurs, cela peut avoir l’effet inverse de la redistribution escomptée est constitué une subvention par les impôts de tous de ceux qui connaissent le mieux le système (souvent les plus aisés), comme dans le cas de l'enseignement supérieur ou des hôpitaux.
• Par le financement direct des usagers défavorisés afin qu'ils achètent dans le secteur privé des services dont ils ont besoin (se pose ici le dilemme de l’aide plus ou moins orientée)

Cette première partie, truffée d'exemples et d'anecdotes, est importante car elle constitue une grille de lecture puissante et complète pour le citoyen désireux d'évaluer le bien-fondé de l'action publique. Un seul manquement peut-être : un schéma qui décrit le détail des postes du budget de l'État Français, afin d’avoir une vision plus globale des aspects financiers de ces leviers d’action.

Dans un deuxième temps, les auteurs s'intéressent à la manière dont l'Etat fonctionne en France à travers l’analyse et le démantèlement de cinq idées reçues, accompagnés de préconisations de procédures qui pourraient permettre de mieux faire fonctionner la machine étatique.

 

Idée reçue n°1 : la neutralité du régulateur

Les modalités de la capture sont criantes en France. Les aller-retour des décisionnaires entre le secteur public (régulateur) et le secteur privé (régulé) sont constants, sans parler des deux spécificités de réseaux français qui entérinent ces pratiques : le corporatisme, encore présent, notamment dans le secteur de la santé ou le secteur bancaire et le système des hauts fonctionnaires et Corps d'État (en octobre 2009, 33 des directeurs d'entreprises du CAC 40 étaient issus de l'ENA, des grands corps de l'État ou étaient passés par un cabinet ministériel).

De manière générale, les auteurs reviennent sur une étude économétrique faite en Indonésie qui montre qu'il y a corrélation entre la proximité à l’État d'une entreprise et sa capitalisation : son cours de bourse est supérieur de 3 à 8% lorsqu'elle est proche du pouvoir. La conséquence de cette capture du régulateur par le secteur privé est le soutien financier public (indirect) à certains secteurs par de subtiles déductions fiscales au consommateur final notamment ("la prime à la casse" en est un bon exemple récent) ou une garantie financière qui entraine une baisse du coût du crédit (comme Freddy Mae aux US). L’État peut aussi parfois tuer la concurrence sous couvert de protection du consommateur (régulation des prix ou numerus clausus pour certaines professions, mise en place de barrières à l’entrée pour protéger des acteurs d'un secteur, on l'a vu par exemple lorsque Nicolas Sarkozy a pris position contre l'acquisition d'une licence 3G par l'opérateur Free en 2009).

Idée reçue n°2 : il est simple de réformer

De manière générale, une réforme sert à mettre fin à des rentes, qui sont des « polluants » de l'économie. Selon le théorème de Coase, elles devraient toujours pouvoir être supprimées par une compensation financière de l’État à leur bénéficiaire, après une phase de négociation.

Mais il n'est en réalité pas facile de réformer car :
• l'avantage individuel d'une rente est grand pour la frange de la population qui en bénéficie mais le désavantage est saupoudré sur l'ensemble de la population (peu d’effet de prise de conscience de la population, sauf si les médias ou un groupe associatif s’en emparent, donc peu de soutien à la suppression de la rente).
• il existe un manque de crédibilité à long terme des compensations qui seraient proposées par l’État (qui pourront être supprimées du jour au lendemain par un prochain gouvernement)
• De manière plus profonde se retrouve dans ces situations de rentes contre-productive une tendance au statut-quo (par peur de perdre quelque chose et par immobilisme, on préfère ne rien changer) qui vient principalement de deux phénomènes psychologiques : la dissonance cognitive (l’esprit se met en cohérence avec le comportement de l'individu, à force de faire quelque chose, il finit donc par croire que c’est bien et à penser sincèrement qu'une réforme est contraire au bien public) et l'aversion à la perte.

Il est donc vital pour la fluidité de la régulation dans la société que toutes les règles mises en place soient "biodégradables", c'est à dire qu’elles contiennent dans le texte les règles de leur suppression.

 

Idée reçue n°3 : la souveraineté et l’intérêt du peuple s’expriment à travers le vote

Ce chapitre a pour but d'examiner, dans le cadre d'une démocratie représentative, la manière dont le jeu de l'élection fait dévier les décisions des hommes politiques du bien commun ou même de la logique économique.

La discussion se fait d'abord sur le bien-fondé du vote pour choisir la meilleure politique. Une justification traditionnelle est fondée sur la fameuse expérience de Condorcet sur l'intelligence des foules : les erreurs d'estimation de chaque citoyen devraient s'annuler et donner un choix globalement rationnel. Cette justification voudrait que, même si l'électeur ne s’intéresse pas à la politique, le jugement qu'il opère en fonction de l’évolution de son propre bien-être aboutit à grande échelle au choix de la politique qui permet le plus grand surcroît de bien-être global.

Cette théorie de la rationalité globale de l'électorat est pourtant de plus en plus battue en brèche. Notamment par Wolfers qui montre que les électeurs font tous les mêmes erreurs d'appréciation (ils ne différencient par exemple pas les effets de la politique, de ceux de la conjoncture économique ou même de ceux d'une catastrophe naturelle). Par ailleurs les votes des citoyens se font souvent de manière héritée, un peu comme les choix religieux (80% des gens votent comme leurs parents). Enfin, et cela est la raison du succès du marketing politique, jouer sur les émotions peu avant les élections a un impact notoire (des différentiels de 5% dans l'issue du scrutin peuvent être aisément atteints).

Dans ce contexte, un homme politique, s’il veut optimiser au mieux sa carrière et ses revenus, a tout intérêt à avoir des raisonnements court-termistes. Électoralisme et marketing politique sont consubstantiels de toute démocratie représentative et la meilleure manière de s'en protéger est surtout d'être réaliste quant aux motivations des hommes politiques et donc d'éviter : le cumul des mandats, les rémunération trop basses des politiques qui incitent à la corruption ainsi qu’une trop grande faiblesse et un manque de transparence des autorités de contrôle et des juridictions d'État.

 

Idée reçue n°4 : Les médias nous informent de manière indépendante.

Les auteurs rappellent d'abord que les médias sont indispensables à la vie politique pour la simple et bonne raison qu'ils sont la seule source à peu près objective qui informent le citoyen sur les actions des politiques (en Inde par exemple a été constatée une corrélation forte entre les mesures de lutte contre la famine prise par les gouverneurs et le nombre de journaux présents dans une région).

Le problème du système médiatique est en fait son manque d'indépendance vis à vis du pouvoir politique et économique. Dans toute l'Europe, les médias (surtout de masse) sont possédés en grande partie par l'État et les grandes fortunes (Le Figaro par Dassault; Libération par Rothschild; en tout 90% des titres de presse). Les médias sont donc parfois un outil mis au service d'un intérêt particulier (synergie étrange entre offrir un plateau de télé à un homme politique et obtenir des marchés dans un secteur très dépendant de l'État tel que l'armement (Dassault) ou le BTP (Bouygues, Lagardère)). La présence de ces "mécènes" a un deuxième effet pervers : le surinvestissement dans le secteur entraine un manque de rentabilité chronique et donc une plus forte dépendance des rédactions aux annonceurs...et à leurs actionnaires.

Par ailleurs les médias informent avec de nombreux biais, que Bourdieu avait déjà mis en évidence : mimétisme, raisonnement par catégorie grossière et volonté de faire du sensationnel sont autant de réflexe médiatique qui les empêchent de bien informer.

Malgré toutes ces critiques, il ne faut pas oublier la valeur des médias qui sont un véritable quatrième pouvoir : en faisant l'actualité, ils forcent les politiques à réagir. L'information est un droit (et un devoir) fondamental et, afin de le défendre, on pourrait par exemple mettre en place des chèques "informations" qui permettrait au secteur de mieux se financer et donc d'être plus indépendant.

 

Idée reçue n°5 : les comités d’experts et les administrations permettent de palier au court-termisme des politiques

Confier un pan de la politique publique à des comités d'experts (ex : gouverneurs des banques centrales pour la politique monétaire) vise à combattre les deux problèmes de la démocratie que sont le populisme et le court-termisme.

Des dysfonctionnements existent cependant en ce qui concerne ces groupes d’experts. Sur l'apparente plus grande intelligence des groupes, Asch montre que les phénomènes de groupes mènent souvent à une unanimité trompeuse, même si ce sont des groupes hétérogènes (car les individus aux opinions dissonantes ont peur de l'ostracisme). Pour ce qui est de l'apparente plus grande intelligence des experts, Tetlock estime qu'ils ont tendance à s'en remettre à des théories réductrices (bien que très judicieuse parfois) et à tout analyser en fonction d'elles. Ils sont par ailleurs souvent soumis à des conflits d'intérêt lorsqu'ils sont employés par le régulateur pour l'aider dans l'élaboration d'une législation (cf. : corporation, laboratoire universitaire financé par le privé).

Afin de pallier ces défauts, il faut mettre en concurrence plusieurs groupes d'experts mais aussi les obliger à utiliser la statistique publique pour étayer leurs travaux. Une troisième piste serait de mettre sur le marché l'expertise (et la vérité) avec des outils tels que les marchés prédictifs. Seuls ceux qui se sentent suffisamment experts et armés en matière d’information et d’outil d’analyse y interviennent, pour gagner de l’argent.

En résumé (et de manière caricaturale), l’État ce sont des hommes politiques que l’on peut capturer par du lobbying, qui raisonnent à court terme à partir de vote de citoyens peu informés et gouvernent en écoutant des experts aux nombreux biais, il faut donc faire en sorte pour qu'il fonctionne correctement d'encadrer ses processus et prises de décisions de nombreuses manières. C’est l’objet de la troisième partie que de présenter en trois points les processus qui pourraient permettre une plus grande efficacité de cet acteur au sein de la société.

 

Recommandation n°1 : Mettre en place une évaluation transparente et rigoureuse des politiques publiques

Une des priorités de l’État doit être de permettre une meilleure évaluation de l'adéquation entre objectifs et conséquences des décisions politiques, qui sont souvent victimes de contournement par les acteurs. Les auteurs préconisent pour cela un recours systématique aux statistiques et aux expérimentations contrôlées de politique publiques, sur des échantillons de population.

Ils présentent en ce sens les trois problématiques liées à l'économie expérimentale. Le premier problème pour elle est que le contrefactuel (échantillon témoin) théorique, impossible à mettre en œuvre du fait de la difficulté à modéliser le trop grand nombre d'interactions entre agents. Or ce contrefactuel est crucial dans une bonne évaluation. La solution trouvée par les économistes est d'utiliser les méthodes de la médecine (qui a systématisé les expériences contrôlées depuis les années 50) qui était confrontée aux mêmes problèmes, en utilisant un contrefactuel naturel. Un problème s'ajoute en économie : les groupes de contrôle naturels sont souvent imparfaits (biais de sélection) et il existe des causalités croisées. La solution est donc de faire des expériences contrôlées avec des groupes traités aléatoires (Esther Duflo/Michael Kremer). Enfin la dernière difficulté de l'évaluation en politique publique est la difficulté qui existe pour généraliser, cela pour deux raisons : il est rare que l'échantillon testé soit en tout point identique à la population cible et, au niveau microéconomique, il est impossible de voir les effets de congestion que l’on peut constater lorsqu’on passe au niveau macro.

La nouvelle culture de l'évaluation dans l'administration doit selon les auteurs se fonder sur une évaluation statistique plutôt que des comités d'experts pour l'évaluation des politiques publiques. Ils préconisent en ce sens la mise en place d'une sorte d'INSEE 2.0 qui combinerait les prérogatives de la Cour des comptes et la capacité statistique de I'INSEE et dont le protocole d'évaluation serait élaboré au moment de la promulgation de chaque loi.

 

Recommandation n°2 : Faire vivre l’écosystème de la pensée critique

La mise en place et la diffusion de cette évaluation systématique aurait également l'avantage de faciliter la participation de la société civile à l'élaboration des politiques publiques, indispensable selon les auteurs. L'exemple de la découverte du backdating   par l'utilisation des statistiques par des universitaires montrent qu'il faut un grand nombre d'acteurs (universitaires, journalistes, juristes) pour faire fonctionner la société civile.

Il existe quatre types d'acteurs qui peuvent apporter énormément à une régulation en architecture ouverte : les citoyens d'abord, à qui il faut donner les moyens de leur action. Les class actions en justice sont par exemple pour l'auteur une technologie d'intervention citoyenne d'une efficacité redoutable pour la lutte contre les rentes de situation; les référendums d'initiative populaire mis en place aux États-Unis permettent également une gouvernance moins centralisée. Enfin, afin d'impliquer les citoyens, d'avantage de pouvoir doit leur être attribué au niveau local (comme à Porto Alegre, de même que dans une centaine de villes brésiliennes où l'allocation de 31% du budget de la ville est décidé par les habitants). Les universitaires sont la deuxième classe d'experts externes importants pour détecter les tendances (discrimination) et anomalies de fonctionnement (lors d'élection par exemple) car ils ont des motivations nécessaires : une carrière fondée sur l'innovation et le long terme. Enfin, les organismes à but non lucratif (Associations,Think-Tank, ONG, etc) sont des acteurs clés dont le rôle est de cristalliser le débat en organisant des conférences et en expliquant les sujets complexes aux citoyens, en complément des médias. Le rôle des médias est de relayer et de soutenir les informations qui remontent de ces acteurs, et cela peut se faire au mieux par un journalisme d'investigation poussé et soutenu qui permet de faire émerger des sujets d'actualité indépendamment des faits divers.

Tous ces acteurs sont ainsi les sentinelles de l'action publique et travaillent mieux s'ils ont l'information nécessaire. C’est pour cela que la troisième recommandation s’intéresse à ce dernier point.

Recommandation n°3 : Libérer l’information !

Pourquoi? Parce que le débat contradictoire organise le tri entre les idées de manière efficace. Comment? En appliquant le modèle de la recherche : gratuité des idées et libre circulation de celle-ci sous l'égide des universités, transparence des méthodes utilisées (rigueur scientifique, reproductibilité), Disponibilité maximale de l'information pour permettre à tous les citoyens et associations de faire leur propre analyse des statistiques et de donner l’alerte (comme a pu le faire le New York Times en 2009 sur la pollution de l’eau, en vertu du Freedom of Information Act (promulguée aux Etats-Unis en 1996).

Tout comme la médecine a fait un grand pas en avant lorsqu’elle s’est inscrite dans une démarche rigoureuse d’expérimentation et d’évaluation, la politique doit se doter des mêmes outils, des mêmes méthodes et du même mode de pensée afin de ne plus se limiter à des querelles d’idées et de préconçus mais de se fonder sur des faits, maintenant accessible grâce aux milliards de données collectées, puis anonymisées par les systèmes d’information modernes, notamment des données sur les comportements microéconomiques des acteurs.

Le problème d'efficience de l'action publique à l’heure actuelle est dû à l’inadéquation entre la rapidité de l’économie et la lenteur du régulateur dans le traitement de flux considérables d’informations. Le régulateur doit donc s’adapter au changement de société ("the world is flat" titrait récemment un livre de Thomas Friedman). Il doit y avoir une révolution de l’action publique, et l’une des "nouvelles fonctions régaliennes" de celle-ci doit être la production d’informations publiques et connues par tous, à destination de l'ensemble des parties prenantes de la société.


La société translucide : un État au service d’une société plus consciente d’elle-même…

Ainsi, en s’appuyant principalement sur le modèle français mais en faisant également appel à de nombreuses comparaisons internationales, les auteurs décortiquent les mécanismes de régulation de la société. L'État, dans son interaction avec les entreprises, façonne le réel et fait société et c'est donc en comprenant mieux la manière dont les hommes et les conflits d'intérêt sont au cœur de cette fabrique que l'ont peut mieux l'organiser. Au delà du diagnostic, l'idée est que la société, est devenue depuis peu une société d'abondance des données et que, pour la qualité de l’action publique, c’est une chance. Elle peut et devrait à présent s’appuyer plus que jamais sur une myriade d’acteurs de la société civile pour jouer le rôle de donneurs d’alerte et de sentinelles, dans un débat politique plus ouvert, donc plus rationnel.

Dans un contexte de plus en plus grand de défiance envers les gouvernements et la classe politique (cf : un sondage effectué en 2007 sur la confiance qu’ont les français envers leurs institutions montrait que la classe politique était la plus touché par la défiance, loin devant les associations, les Églises et même le secteur privé), la société translucide vient proposer un modèle innovant de gestion de l’action publique, dans une société de l’information plus mûre et qui développe petit à petit les moyens de se connaître elle-même.

C'est un ouvrage remarquable par la finesse de l'analyse des changements les plus récents de la société, dont la crise financière a été un des symptômes les plus frappants. Parmi les bonnes idées à retenir et à chercher à appliquer systématiquement, l’application de l’idée de « lois biodégradables », dont la perpétuation des conditions d'applications sont conditionnées à l'atteinte d'un certains nombres d'objectifs sociétaux pourrait consister une petite révolution. L'utopie de la démocratie 2.0 (i.e. plus participative) me semble également un point à mettre en œuvre de la manière la plus urgente possible : dans une démocratie, la parole de n'importe quel citoyen lambda doit être en mesure d'avoir un impact. Enfin, la question de la mise en place de statistiques plus fines qui permettent d'évaluer au niveau micro également les activités des acteurs est cruciale pour le pilotage de l'économie par la politique publique.

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