Littérature

Les Vies multiples de Jean Giraudoux

Couverture ouvrage

Mauricette Berne Guy Teissier
Grasset , 496 pages

Giraudoux, un homme complexe
[samedi 05 fvrier 2011]


Un éclairage nouveau sur la vie et l’œuvre de celui qui fut l’un des écrivains majeurs de l’entre-deux-guerres.  

Alors qu’il existait déjà une biographie très complète de Jean Giraudoux, celle de Jacques Body, publiée chez Gallimard en 2004, Guy Teissier et Mauricette Berne, tous deux spécialistes de l’écrivain, viennent d’en publier une nouvelle, plus synthétique , chez Grasset. Les maisons d’édition qui se sont partagé la publication des œuvres de Giraudoux se partagent aujourd’hui le récit de son existence.

Les Vies multiples de Jean Giraudoux exploite un certain nombre de documents inédits, dont quelques-uns (poèmes de jeunesse, dissertations, lettres) figurent à la fin du volume, en annexe. Les auteurs ont choisi une présentation très pédagogique, dans la mesure où leur travail prend la forme d’une chronique, année par année, de la vie de celui qui fut à la fois romancier, auteur de théâtre et diplomate, mais aussi homme politique lors de son passage à la tête du commissariat général à l’Information pendant la drôle de guerre. La dimension intime de l’existence de Giraudoux n’est pas négligée non plus et le récit, élégamment écrit, se lit agréablement.

Afin de parer au risque d’émiettement inhérent à toute chronique, Guy Teissier et Mauricette Berne ont choisi de donner un fil directeur à leur biographie en la plaçant sous le signe de la multiplicité et de la dualité, qui caractérisent à leurs yeux l’existence de Giraudoux. Cette lecture, comme ils l’indiquent au début de l’ouvrage, a été suggérée par l’écrivain lui-même, qui a publié un recueil de souvenirs et d’anecdotes intitulé Souvenir de deux existences. Un tel préambule ne manque pas de susciter quelques inquiétudes, qui heureusement se révèlent infondées à la lecture du livre. Les notions de multiplicité et de dualité ont en effet le défaut d’être à la fois trop vastes et trop schématiques : trop vastes parce qu’elles pourraient s’appliquer à n’importe quelle existence humaine ; trop schématiques parce qu’elles risquent de donner lieu à des oppositions ou à des distinctions abusives entre les différentes facettes d’un même individu. Par bonheur, Les Vies multiples de Jean Giraudoux échappe à ce double écueil et les auteurs, attentifs à la complexité vivante de leur sujet, suivent l’existence de Giraudoux pas à pas, sans chercher à la faire entrer dans un cadre interprétatif rigide ou réducteur.

L’un des principaux mérites de cette biographie est, par ailleurs, de ne pas céder à la mythologie de l’artiste et d’éviter les surinterprétations, si courantes lorsqu’il s’agit de cerner la personnalité d’un écrivain et de décrire les rapports qu’il entretient avec son activité créatrice. Les œuvres sont replacées dans leur contexte de production et les allusions personnelles qu’elles contiennent, très nombreuses chez Giraudoux mais parfois difficiles à déceler, sont signalées avec prudence et pertinence. Peut-être les positions politiques et idéologiques de l’écrivain (notamment en ce qui concerne les nuances de son patriotisme, qui s’articule souvent de façon étroite avec ses déclarations pacifistes et ses plaidoyers en faveur d’une politique d’urbanisme vraiment moderne, comme par exemple dans sa préface à la Charte d’Athènes) auraient-elles mérité d’être cernées avec un peu plus de précision critique, même si elles sont tout de même abordées à plusieurs reprises. Le chapitre consacré aux années d’occupation, les dernières de la vie de l’écrivain, puisqu’il disparaît le 31 janvier 1944, insiste bien sur cette question du patriotisme, mais les auteurs cherchent moins à définir le rapport de Giraudoux à la France et à la nation qu’à défendre l’idée, déjà présente chez Jacques Body, selon laquelle il n’aurait ménagé les autorités vichystes que par intérêt ou par prudence, ses sympathies allant clairement à la résistance. Quant aux stéréotypes et aux préjugés racistes que contiennent certains de ses textes, ils ne sont ni exagérés ni sous-estimés, mais replacés dans le contexte intellectuel de l’entre-deux-guerres, vis-à-vis duquel Giraudoux, c’est le moins que l’on puisse dire, ne s’est pas toujours montré très critique.

Enfin, le dernier chapitre, intitulé “Jean Giraudoux au pays des asphodèles”, propose une tentative intéressante d’analyse de la réception de l’œuvre et de la figure de l’écrivain, de sa mort jusqu’à aujourd’hui. Cette dimension manque souvent aux essais biographiques et on ne peut que se féliciter de l’initiative des auteurs, qui soulignent en particulier la place de premier plan occupée par Giraudoux dans le champ littéraire français de 1945 à 1990, puis la relative “disgrâce” qu’il subit aujourd’hui. Selon Guy Teissier et Mauricette Berne, deux facteurs expliquent cette désaffection. Le premier serait d’ordre stylistique, le théâtre de Giraudoux apparaissant relativement daté après les pièces de l’absurde écrites par Beckett et Ionesco. Le second serait de nature plus idéologique et reposerait sur un malentendu, dans la mesure où l’écrivain pâtirait de la mauvaise presse qui lui a été faite ces dernières années, et plus particulièrement des accusations d’antisémitisme et de vichysme portées contre lui par certains critiques. Sans doute, cependant, pourrait-on pousser l’analyse un peu plus loin et nuancer ce dernier argument. Le reproche de pétainisme ne suffit pas à tout expliquer, d’autant que des auteurs beaucoup plus compromis que Giraudoux, à l’image de celui qui fut son meilleur ami, Paul Morand, connaissent au contraire, précisément depuis le milieu des années 1990, un certain retour en grâce. S’il existe bel et bien une gêne idéologique, aujourd’hui, à la lecture de Giraudoux, c’est peut-être, avant tout, dans la présence d’un thème patriotique obsédant, celui de la mesure et de l’harmonie, qu’il faut en chercher la cause – même s’il convient de rappeler, pour rendre justice à l’écrivain, que cette représentation d’une France harmonieuse, si chère au patriotisme de l’entre-deux-guerres, est régulièrement soumise, dans ses textes, au filtre de l’ironie. Quoi qu’il en soit, cette ouverture sur les questions de réception est particulièrement bienvenue et constitue une mise en perspective à la fois utile et stimulante.

Les Vies multiples de Jean Giraudoux fournit donc une biographie claire et précise, solidement étayée par des documents d’archives, qui intéressera autant les spécialistes que les non spécialistes et complétera heureusement les travaux déjà existants sur la vie et l’œuvre de Jean Giraudoux..
 

Commenter Envoyer  un ami imprimer Charte dontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

Aucun commentaire

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici

A lire aussi dans nos archives...
A propos de Nonfiction.fr

NOTRE PROJET

NOTRE EQUIPE

NOTRE CHARTE

CREATIVE COMMONS

NOUS CONTACTER

NEWSLETTER

FLUX RSS

Nos partenaires
Slate.fr