<p>Apr&egrave;s l'&egrave;re du bipolarisme et la s&eacute;quence de &quot;l'hyperpuissance am&eacute;ricaine&quot;, sommes-nous d&eacute;sormais ins&eacute;r&eacute;s dans un &quot;ordre multipolaire d&eacute;s&eacute;quilibr&eacute;&quot; ?</p>

Le monde a changé mais le changement demeure encore incertain : telle pourrait être l’impression générale qui se dégage de la lecture de l’ouvrage collectif L’état du monde 2011. La première décennie du XXIe siècle s’achève et avec elle la domination américaine : c’est la "fin du monde unique". Fin de "l’hyperpuissance", selon l’expression de Hubert Védrine ; terme également d’une pratique unilatérale  des relations internationales dont Georges W. Bush s’était fait le parangon. Composé de cinquante articles/"idées-forces", l’ouvrage codirigé par Bertrand Badie (Sciences Po Paris) et Dominique Vidal (Le Monde diplomatique) est organisé autour de cinq grandes thématiques : 1) l’analyse des "nouvelles relations internationales" ; 2) les questions économiques et sociales ; 3) les questions de société et de développement humain ainsi que 4) celles liées à l’environnement et aux nouvelles technologies ; 5) enfin, le traitement d’une sélection d’enjeux régionaux. C’est par conséquent dans une perspective volontiers transnationale que se placent les auteurs, principalement composés de chercheurs et de journalistes. Cette approche des "nouvelles relations internationales" s’inscrit aussi dans la lignée des travaux de Marie-Claude Smouts, Guillaume Devin et Bertrand Badie lui-même. Les soubresauts de l’idée de gouvernance mondiale, l’émergence de nouveaux acteurs, les conséquences socio-économiques et environnementales du néolibéralisme dérégulé, autant de problématiques dessinant un monde instable, radicalement différent de celui né sous les décombres de la seconde Guerre mondiale. Deux décennies après la mort du bipolarisme, on peine pourtant toujours à définir le modèle qui s’y substituera.

Une rupture Obama ?

Bertrand Badie, dans son texte introductif, remarque justement que les Etats-Unis, désormais lestés de l’adversaire soviétique, ont été incapables de définir la nature du nouveau système international. "L’unipolarité bienveillante" de la fin des années 90 n’a pas rencontré le succès escompté ; les schémas conquérants néoconservateurs ont suscité quant à eux l’hostilité à travers la planète. Et si le soft power a repris des couleurs depuis l’arrivée de Robert Gates au Pentagone, le principe interventionniste en tant que tel conserve un certain écho, y compris dans des cercles libéraux. La présidence Obama ne marque-t-elle pas pour autant une rupture ? Pour le professeur à Sciences Po Paris, la politique de l’ancien sénateur de l’Illinois à la tête des Etats-Unis n’a jusqu’ici pris la forme d’une rupture que "dans le verbe" (p.15). Certes, les symboles de changement avec l’ère Bush n’ont pas manqué – à commencer par le fameux discours du Caire de juin 2008 ; mais l’efficacité des premières mesures demeure relative. En témoignent notamment le peu d’intérêt manifesté à l’égard du continent sud-américain (Jean Daudelin, pp. 296-301) et surtout, selon Badie, la position définie au Proche-Orient : l’absence de ligne stratégique claire aurait fragilisé les capacités de pression de l’administration américaine sur le gouvernement Netanyahou. A la décharge du président américain, on pourrait toutefois noter le contexte extrêmement défavorable, de part et d’autre (crise interpalestinienne, solidité de la coalition israélienne de droite, bataille longue et féroce pour imposer la réforme de l’assurance-maladie). N’était-il pas dès lors plus raisonnable et inévitable de négocier en coulisses et de patienter avant de mettre sous pression les deux parties ?  La campagne pour les prochaines présidentielles n’étant désormais plus très loin, on peut douter que la question évolue à court terme. A moins que les révolutions arabes de cet hiver ne viennent le contraindre à avancer sur ce dossier.

Un "ordre multipolaire déséquilibré"

En quatre ou cinq pages à chaque fois, les auteurs de La fin du monde unique dessinent les contours d’un "ordre multipolaire déséquilibré" où les Etats-Unis, toujours en pointe sur le plan géopolitique, doivent désormais partager plus largement leur place avec d’autres puissances émergentes sur le plan géoéconomique (Carlos R. S. Milani). Cette "deuxième génération de puissances émergentes" (p.39) se distingue par sa contestation, certes mesurée mais sûrement pas anecdotique, des fondations politiques et économiques de l’ordre mondial américain. Lula, par sa volonté de peser sur les débats régionaux et planétaires, s’est ainsi affirmé comme l’un des acteurs centraux de cette dynamique. Mais dans ce basculement de l’économie-monde, c’est bien sûr la position de la Chine qui s’avère la plus remarquable : géant économique, elle est en passe de s’affirmer comme une puissance stratégique, militaire et culturelle. L’interdépendance-concurrence sino-américaine incite d’ailleurs de nombreux auteurs à reprendre l’expression "G-2" pour évoquer la nouvelle direction du monde. Mais les Chinois, contraints à faire évoluer leur modèle économique pour maintenir une croissance élevée en dépit de la crise, cherchent toutefois à se dégager de ce face-à-face en s’appuyant sur d’autres alliés (Dominique Bari, pp. 237-242). L’Europe par exemple ?

L’Europe en pleine crise d’identité

Le scepticisme des auteurs ne le laisse pas présager. C’est probablement Bertrand Badie qui a les mots les plus durs envers le continent européen. Celui-ci serait désormais tombé dans un "néo-conservatisme mou" (p.18), où le néolibéralisme et "l'exaltation occidentaliste" triompheraient du modèle social-démocrate et des valeurs universalistes. Et l’échec de la social-démocratie européenne à conserver ou reconquérir le pouvoir, à force de s’être éloignée de son identité et de sa base sociale traditionnelle, attesterait d’une vague de fond néoconservatrice presque irrésistible. Traversée par un réveil identitaire qui la voit affronter des altérités plus ou moins menaçantes (l’islam, la Chine, la Russie), l’Europe, désespérément faible et suffisante, n’ambitionnerait plus qu’à exercer un "magistère moral" (p.23). Si le constat semble très pertinent concernant la crise d’identité européenne, il apparaît plus contestable dans sa reductio ad neoconservatum de la diplomatie des puissances européennes. Quant à la crise de la social-démocratie, Gérard Grunberg, après en avoir montré les facteurs explicatifs, ne la juge point irrémédiable (pp. 242-250).

Crise globale, crise totale

Analyser l’état du monde en 2011, c’est évidemment revenir également sur les conséquences de la crise globale de ces deux dernières années. On notera ici les deux articles intéressants de Francisco Vergara sur les différences de perception de la conjoncture économique mondiale. Sa démonstration de l’instabilité et de l’inefficacité de la finance dérégulée, tant vantée par ses thuriféraires, est des plus limpides. Non seulement la croissance des dix années précédant la crise a été beaucoup moins rapide que celle permise par le système financier traditionnel des années 60 ; en outre, la branche financière a siphonné vers elle "le capital et les talents les plus dynamiques" (p. 123). Cette crise financière internationale, accouchée aux Etats-Unis, n’engendrera pas toutefois, selon Dominique Plihon, la remise en cause du rôle international du dollar. Si la puissance économique américaine est incontestablement en déclin, il n’en est pas tout à fait de même de la fonction monétaire de sa devise. La facturation commerciale et les réserves de change se font toujours avec le billet vert ; l’euro souffre de l’absence de gouvernement politique européen et de l’exiguïté de sa "zone" d’influence (pp. 118-119). Seule la Chine semble d’être en mesure de concurrencer, à terme et sous certaines conditions, l’hégémonie monétaire des Etats-Unis. Chine, Etats-Unis, le "couple" est désormais inséparable, y compris sur les questions environnementales. Le sommet de Copenhague a démontré que, dans ce domaine aussi, rien ne pourra se faire à l’avenir sans cette superpuissance. "L’accord de Copenhague", parfois qualifié de "Flop-enhague" du fait de l’absence de mécanisme contraignant, a en effet "très largement dépendu des discussions au sein du G-2" (Nicolas Haeringer, p. 206). Quant au Vieux Continent, il peine à suivre la marche faute d’être capable "de s’imaginer dans une mondialisation que ses siècles d’histoire n’ont cessé de rendre improbable, tant ils ramenaient toujours à l’illusion que l’Europe était le monde à elle seule" (Badie, p. 27).#nf#