Marion prouve par l'acte que les certitudes (même négatives) ne sont pas nécessairement des connaissances.

Du philosophe récemment devenu “immortel”, on ne pouvait décemment attendre que ce qu’il y a de meilleur en philosophie. C’est donc probablement pour démontrer que l’événement est toujours imprévisible que Jean-Luc Marion a préféré nous surprendre en tentant de nous offrir ce qu’il y avait de pire (et a transformé l’essai avec brio). Paralogismes, vraies solutions à de faux problèmes et fausses solutions à de vrais problèmes, toutes les recettes à suivre pour écrire un mauvais livre de philosophie : voici ce qui se trouve au menu de ces Certitudes Négatives. 

Règle N°1 : des moulins à vent tu combattras

Le jugement peut paraître sévère – hélas ! il n’y a que trop de raisons qui viennent le justifier, trop pour les citer toutes en tout cas.  Mais commençons par le commencement : le projet avoué de l’ouvrage. Dans Certitudes Négatives, Marion s’attaque courageusement à la doxa  pseudo-cartésienne selon laquelle toute connaissance et toute certitude proviendraient de la science : selon lui, “que nous le voulions ou non, que nous le sachions ou non, nous restons essentiellement cartésiens” , parce que nous estimons que “connaître signifie connaître certainement” et “connaître signifie toujours connaître de science certaine, car il n’y a pas de science incertaine”. Autrement dit, nous poserions naturellement et considérerions comme une évidence “[l’]équivalence de la connaissance avec la science et de la science avec la certitude”.

La question qui se pose est bien évidemment celle de savoir qui est ce “nous” dont parle Marion et pour qui toute connaissance proviendrait des sciences (soit mathématiques et a priori, soit expérimentales et a posteriori, les sciences humaines n’étant pour Marion que des “sciences approximatives”, qui ne méritent pas leur titre de sciences) ? Probablement personne (en tout cas très peu de monde). Toute personne estime savoir des choses qu’il n’a pas appris de la science (par exemple, je sais avec une certitude égale à celle des sciences empiriques ce que j’ai mangé à mon dernier repas, et cette connaissance ne provient pas des sciences). Quant aux philosophes spécialistes de philosophie de la connaissance, la plupart d’entre eux ont depuis longtemps abandonné l’idée selon laquelle la connaissance, si connaissance il y a, viendrait nécessairement et exclusivement des sciences. Ainsi, Marion se propose de combattre un homme de paille. Haro sur l’épouvantail, donc !

Règle N°2 : à un dogme (ici pseudo-kantien), sans discuter, tu adhéreras

Si Marion se croit si révolutionnaire en combattant la thèse selon laquelle toute connaissance ne peut provenir que de la science, c’est qu’il projette son propre cas sur tous. En effet, même s’il rejette vigoureusement l’identité entre science et connaissance (ou certitude), Marion reste désespérément accroché à une épistémologie cartésienne surannée et depuis longtemps abandonnée (ou du moins mise en doute) par les philosophes des sciences (“la science est une”, “la science consiste à connaître l’essence d’une chose”, etc.) Ce sera donc la première faiblesse du propos de Marion : (i) une ignorance systématique de tout ce qui s’est fait en philosophie de la connaissance et des sciences après Descartes et Kant.

En effet, pour bien comprendre comment Marion compte s’y prendre pour tailler en pièce notre doxa fantôme, il faut saisir le cadre pseudo-kantien dans lequel il se situe (mais qu’il ne justifie ni même ne discute jamais). Ce sera la deuxième faiblesse du propos de Marion : (ii) une adhésion aveugle et sans argument à un cadre pseudo-kantien (qui, sans forcément être faux, est pourtant loin de faire l’unanimité dans la philosophie contemporaine et demanderait à être justifié).

Marion reprend la distinction kantienne entre phénomène et chose en soi : nous n’avons pas accès directement aux choses en elles-mêmes, mais seulement via un certain point de vue, le phénomène, c’est-à-dire ce qui nous apparaît dans l’expérience. De plus (toujours selon Marion), la connaissance scientifique est incapable de connaître tout ce qui nous apparaît dans l’expérience : elle ne peut en comprendre que ce qui se situe “dans le champ de ce qui peut se mettre en ordre […], c’est-à-dire tout ce qui peut se modéliser ; et ensuite le champ de ce qui peut se mesurer (ce qui se trouve naturellement mesurable, comme les trois dimensions de l’espace, mais surtout ce qui ne se trouve pas en soi mesurable, mais doit se transcrire dans l’espace mesurable, comme le temps, la vitesse, l’accélération, le poids, etc.), c’est-à-dire les paramètres”.  D’où il suit “qu’une science n’assure sa certitude qu’en réduisant la chose en soi à un objet – à ce que le regard peut s’objecter face à face en pleine évidence […] Par définition, l’objet apparaît connaissable sans reste puisqu’il ne retient rien de plus que ce qui, de la chose, peut se connaître”.  Pour résumer, les choses en soi nous apparaissent dans des phénomènes dont la science ne peut connaître qu’une partie, celle qui peut être constituée comme objet. Il existe donc une partie de notre expérience (du phénomène) qui échappe à la science et dont “nous éprouvons quotidiennement l’indisponibilité”  Cette expérience de ce qui ne se laisse pas objectiver constitue ainsi une connaissance sans objet, premier contre-exemple à la thèse selon laquelle toute connaissance proviendrait de la science.

La deuxième façon de s’opposer à cette thèse que va développer Marion consiste à défendre l’existence de certitudes négatives, là où les sciences ne nous donnent que des certitudes positives (c’est-à-dire des certitudes portant sur des énoncés qui disent quelque chose de quelque chose sous une forme affirmative ). Il y a certitude négative quand nous savons a priori (et donc de façon nécessaire) que nous ne pouvons pas savoir quelque chose : c’est une connaissance des limites de l’esprit humain et de notre connaissance. Il s’agirait donc là d’un type de connaissance qui ne relève pas de la science (de la connaissance d’objet) mais d’un autre type de connaissance, de la connaissance sans objet, et dont la recherche constitue l’un des buts traditionnels de la philosophie. 

Marion prolonge ce cadre pseudo-kantien en adoptant un empirisme radical, face auquel Locke, Hume et tout les tenants du Cercle de Vienne font figure de gentils platoniciens : en effet, selon lui, non seulement il est impossible d’avoir un concept de Dieu, faute d’expérience y correspondant (là où quelqu’un comme Hume aurait accepté que ce concept puisse être formé par agrégation d’autres idées), mais en plus “l’impossible” (pour nous) se définit comme ce qui “ne peut pas apparaître” dans l’expérience.  C’est pour cela que Dieu est impossible (pour nous) mais peut quand même agir , comme le prouve le fait de ma naissance qui existe bien qu’il soit lui aussi impossible. En effet : selon Marion, je ne peux pas faire l’expérience de ma propre naissance, donc elle est impossible, et donc l’impossible peut exister, ou du moins être efficace (remarquons que, tout au long de ce livre, Marion parle sans arrêt de l’événement que constitue “ma” naissance, mais que la même définition inclut aussi dans “l’impossible la naissance de mes parents, la mort de mes arrière-arrière-petits enfants, la coupe du monde de foot de l’an 3050, etc.) Cela n’empêchera d’ailleurs pas Marion de définir Dieu comme “l’impossible pour nous (Dieu, c’est comme Coca-Cola Zéro : “l’impossible devient possible”) alors qu’une foultitude d’étants correspondent à cette définition, selon sa conception du possible (la première cellule vivante, par exemple).

Du coup, et quoiqu’en dise Marion (le chapitre 2 défend en effet, entre autres, la thèse selon laquelle l’homme ne peut même pas envisager Dieu), si Dieu est impossible en ce sens, il y a de bonnes chances que nous parvenions à le connaître un jour (ou à déterminer s’il existe ou pas).  En effet, nous sommes capables d’accumuler de nombreuses connaissances au sujet de choses dont il nous est impossible (au sens de Marion) d’avoir une expérience : la vie des dinosaures, la terraformation, etc.

Règle N°3 : des jeux de mots tu abuseras

L’ouvrage de Marion va ainsi consister à passer en revue et à démontrer l’existence de différentes figures de la connaissance sans objet (certitudes négatives ou ce qui dans le phénomène échappe à l’objectivation). Le chapitre 1 s’efforcera de montrer qu’il est impossible de connaître l’homme (et même qu’il est moralement préférable de ne pas chercher à déterminer son “essence”, puisque, rappelez-vous, toute connaissance de quelque chose est forcément connaissance de son essence). Le chapitre 2, que nous avons déjà mentionné, tentera de montrer comment Dieu échappe à toute preuve de son impossibilité. Les chapitres 3 et 4 seront consacrés à la question du don et de ses dérivés (le sacrifice et le don) et à la façon dont il échappe à toute connaissance d’objet. Finalement, le chapitre 5 nous ouvrira les yeux sur la différence entre objets et événements et la façon dont l’événement échappe à toute compréhension scientifique.

Il serait trop long d’examiner en détail toutes les analyses et tous les arguments de Marion et la place nous est limitée (il faudrait un livre entier). C’est pourquoi nous allons nous arrêter sur quelques “morceaux choisis”, qui nous permettront de mieux cerner ce qui ne va pas dans l’ouvrage de Marion. Ainsi, (iii) de nombreux raisonnements reposent sur de simples de jeu de mots et des glissements de sens. Ainsi, le chapitre 3 tente de montrer (entre autres) comment le don échappe à toute science (ou connaissance d’objet), et l’un des “arguments” de Marion à l’appui de cette thèse est le suivant : “La non-contradiction logique, qui fonde la possibilité formelle de toute chose sur sa pensabilité, donc sur son essence, s’accomplit dans l’égalité avec soi-même. En conséquence, la réciprocité dans l’échange reproduit entre deux étants et leurs deux essences l’unique exigence de la non-contradiction […] La réciprocité généralise sous toutes ces figures le même principe d’identité et la même exigence de non-contradiction […] Dès lors, si le don réduit ne s’atteste qu’en subvertissant la réciprocité et donc l’égalité des choses à elles-mêmes”, non seulement il contredit l’économie et les conditions de possibilité de l’expérience, mais aussi et surtout il contredit le principe de non-contradiction lui-même”.  Autrement dit : dans le don, nous n’avons pas affaire à un échange égal ; le don contredit donc l’égalité ; or, le principe d’identité est basé sur l’égalité (il est vrai qu’on le formule parfois en disant que pour tout x, x = x) ; le don contredit donc le principe d’identité, et au passage le principe de contradiction, qui se fonde sur le principe d’identité. Que le mot “égalité” n’ait pas le même sens dans les deux cas ne semble avoir strictement aucune importance (pas plus que le fait que le principe de non-contradiction puisse survivre sans principe d’identité, par exemple dans la logique propositionnelle). Ce n’est pas comme si changer le sens d’un mot au cours d’un raisonnement pouvait avoir un impact sur sa validité. 

C’est de la même façon que les sans-papiers, par leur seule existence, violent eux aussi le principe d’identité. Et en voici la savante démonstration : “être, pour tout étant, implique qu’il soit identique à soi, corresponde à son essence et ne la contredise pas ou, ce qui revient au même, ne se contredise pas. Le sans-papiers contredit son essence, en se montrant incapable de la décliner, de la restituer.”  Autrement dit : les sans-papiers n’ont pas d’identité (civile), ils violent donc le principe d’identité. CQFD, et ne laissons pas les rabat-joie nous dire que “identité” a dans les deux cas des sens complètement différents.

Règle N°4 : tes exemples en fonction de la conclusion que tu vises tu choisiras

Une autre méthode utilisée par Jean-Luc Marion consiste à (iv) monter en épingle un exemple choisi spécifiquement pour illustrer la thèse qu’il souhaite défendre et à ignorer aveuglément les (nombreux) potentiels exemples contraires. Discutant, au chapitre 4, les difficultés liées à l’acte de pardonner soulevées par Jankélévitch et Derrida, Marion tente de les résoudre en pensant le pardon à partir du don. Il développe ainsi l’exemple du pardon de Cordélia à son père, le Roi Lear dans la pièce de Shakespeare du même nom. Les points à retenir sont, selon Marion, les suivants : (i) dans un premier temps, Cordélia fait don à Lear de son amour, (ii) mais Lear ne perçoit pas le don, se met en colère et tente de se venger de Cordélia avant de (iii), dans un troisième et dernier temps demander pardon à Cordélia, qui lui refait le don de son amour. Marion en tire la conclusion suivante : “le pardon suppose le don, parce qu’il consiste en sa redondance”.  Autrement dit : “le pardon n’a qu’une condition de possibilité : un don préalable, même disparu, méconnu, rejeté. Et il n’a qu’un pouvoir : faire re-apparaître, (ou apparaître pour la première fois) la gloire de ce don en le re-donnant avec redondance”.  En gros : le concept que nous propose Marion n’a plus rien à voir avec le don : il parle d’autre chose sous le même nom. En fait de résoudre les apories, il évite d’en parler en changeant de sujet. Un peu comme si, alors que je vous disais qu’il est impossible à un homme de voler (comme un oiseau), vous procédiez à une redéfinition de voler comme “fouler le sol” puis me disiez, “mais si en fait, l’homme peut voler”.

Cette “reconception” du don n’a donc aucun intérêt si l’on veut résoudre les apories posées par ce que tout le monde (sauf Marion) appelle “don”. Mais ce n’est probablement pas grave car l’exemple du Roi Lear n’a pas été choisi pour nous donner une meilleure compréhension de ce qu’est le don mais uniquement pour expliquer comment, malgré le paradoxe que cela soulève, Dieu peut tout pardonner (y compris le mal fait à d’autres que Dieu). En effet, si pardonner consiste à faire ré-apparaître le don, alors Dieu peut pardonner tout le monde, puisque, par la Création, il a fait don à tous. Mais même là, la solution est insatisfaisante : si Dieu peut pardonner à tous, cela ne signifie pas que Dieu peut tout pardonner, car, même selon la “reconception” marionesque, seule la personne qui a été blessée peut pardonner à celui qui lui a fait du tort. Qu’ à cela ne tienne : Marion affirme dogmatiquement que “toute faute contre n’importe quel homme s’avère en effet une faute aussi bien contre Dieu” . Mais même si cela était le cas, cela ne prouve encore rien : dire que toute faute commise contre un homme est aussi une faute contre Dieu revient seulement à affirmer que toute faute qui fait du tort à un homme fait aussi du tort à Dieu, mais cela n’implique pas l’identité de ces deux torts, ce qui est nécessaire pour que Dieu puisse tout pardonner.

Règle N°5 : tu parleras de choses que tu ne connais pas (et en particulier de la science)

Dans un entretien accordé au Figaro le 6 novembre 2008 , Jean-Luc Marion déclarait : “un philosophe aurait tort de s'interdire de parler de ce qu’il ne connaît pas”. Et en effet, le problème principal de l’ouvrage provient du fait que (v) Marion écrit un ouvrage traitant (entre autres) de la connaissance et des sciences en ayant au mieux une idée approximative de ce qu’est la science. Le chapitre 5 est en effet dédié à montrer que la connaissance scientifique doit se contenter de connaître les objets et ne peut comprendre l’événement, qui échappe au principe de raison, donc à la causalité et à la prédiction. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les sciences de l’homme, qui s’occupent d’événements (comme l’histoire), ne pourront jamais prétendre au rang de véritable science. Bien sûr, on peut douter de l’idée selon laquelle les sciences de l’homme ne traitent que d’événements : l’anthropologie, l’ethnologie et la sociologie s'intéressent par exemple aux structures stables de certaines sociétés humaines (comme les croyances, les lois, l’organisation sociale, etc. – mais puisque de telles entités n’entrent ni dans le domaine des choses telles que les définit Marion, ni dans le domaine des événéments, il est donc probable qu’elles n’existent pas). Cependant, l’important n’est pas là, mais plutôt dans l’argument que Marion utilise pour justifier la thèse selon laquelle les sciences de la nature ne peuvent connaître les événements, qui sont sans cause et imprévisibles.

L’argument est simple : (pseudo-)Kant a montré que la science ne pouvait connaître que ce qui se laisse réduire au catégorie de notre entendement, et puisque ce qui se laisse réduire aux catégories de notre entendement, c’est l’objet (la substance), il en résulte que la science ne peut connaître que l’objet et pas l’événement (qui est sans subsistance). CQFD. Bien sûr, puisque le principe de raison est une catégorie de l’objet, cela signifie que l’événement n’y est pas soumis (comment ça, cette inférence n’est pas valide ? comme si ça avait une importance !) et échappe donc au régime de la causalité qui gouverne les sciences de la nature.

À lire ces deux affirmations, selon lesquelles (i) les sciences de la nature ne traitent pas des événements et (ii) l’événement échappe à la causalité, on se demande avec droit depuis quand Marion (i) a ouvert un livre de physique et (ii) mis le nez dans un ouvrage d’introduction à la philosophie des sciences. Premièrement, la plupart des philosophes des sciences s’accordent aujourd’hui pour dire (avec Hume, et possiblement aussi avec Kant) que la causalité est une relation entre… événements , et pas entre objets. Bien sûr, Marion a le droit d’être en désaccord, mais pas de présenter la thèse inverse comme une évidence. Ensuite, il est assez évident que les sciences de la nature s’occupent d’événements : les lois de Newton, par exemple, sont des lois du mouvement. Un mouvement n’est pas une substance, c’est bien un événement (quelque chose qui arrive : "soudain, quelque chose bouge..."). De même, ces lois permettent de prédire la façon dont va se déplacer un objet (et pas l’objet lui-même), c’est-à-dire encore un événement. De plus, des pans entiers des sciences naturelles sont dédiés à des événements plus qu’à des objets : la formation de la Terre, l’évolution des espèces, etc. Si la théorie pseudo-kantienne de Marion aboutit à conclure que les sciences naturelles ne peuvent s’occuper d’événements, la façon la plus probable de trancher le dilemme est de la rejeter.

Le paroxysme est atteint quand Marion prend pour illustrer ses thèses l’exemple… de l’éclair.  En effet, l’éclair est pour Marion l’exemple même d’un événement que la science ne peut comprendre et “substantialise”. Lisons plutôt :

“[Dans le cas de l’éclair], l’on tente d’appliquer à un événement (Geschehen) ce qui ne vaut que pour un objet, en l’occurrence les deux premières analogies de la perception établies par Kant : d’abord le principe de permanence de la substance, selon lequel : “Dans tout changement des phénomènes, la substance subsiste”, ensuite : “Toutes les altérations arrivent (geschehen) suivant la liaison de la cause et de l’effet”. D’où l’on conclut que, puisque l’éclair advient comme un changement, il s’agit du changement de l’éclair, changement qui implique, comme sa condition de possibilité, un changement dans l’éclair, donc un substrat persistant (l’éclair lui-même).”

Marion semble avoir oublié que les sciences de la nature nous offrent déjà une explication satisfaisante et complète de ces événements que l’on appelle les éclairs, et cela en ayant recours à une liaison de type cause à effet entre deux événements (une décharge électrostatique qui cause l’éclair lui-même défini non comme substance mais comme une somme d’événéments : émission de lumière et de son, etc.) Puisque Marion voit dans l’éclair le paradigme même de l’événement, la conclusion à en tirer est claire : (i) les sciences de la nature sont parfaitement en mesure d’expliquer des événements et (ii) les événements peuvent être soumis au principe de raison. 

Dernier exemple d’ignorance scientifique assez truculent : au chapitre 1, Marion s’autorise une digression sur l’économie qui considère l’homme comme "agent rationnel" et lui fait plusieurs reproches. Tout d’abord, Marion nous explique que l’économie considère toujours l’homme comme un être égoïste et perd de vue certains phénomènes comme le don, l’altruisme, etc. Bien sûr, cela fait un bail que les économistes s’en sont rendu compte et ont intégré à leurs théories ces phénomènes. Disons que la critique est juste, mais une vingtaine d’années en retard. Passons maintenant à la seconde critique, qui est plus rigolote : Marion accuse les théories économiques de contradiction, parce que tout en supposant un agent rationnel, elles le reconnaissent aussi comme un être soumis à ses désirs, “comme un acteur sans but objectif, obéissant à un désir sans fin, parce que sans définition”.  Bravo, monsieur Marion ! Vous venez de découvrir que les économistes, quand ils parlent de “rationalité”, utilisent ce terme au sens de la “rationalité instrumentale”, qui ne porte que sur l’adéquation moyen-fin. Il n’y a donc aucune contradiction. Et sachez qu’il y a en plus eu des philosophes pour défendre que c’est là toute la rationalité qu’il peut y avoir dans nos actions (Hume par exemple).

On pourrait continuer comme ça longtemps, mais cela serait lassant. Bien sûr, tout l’ouvrage n’est pas de cet acabit. Certains passages atteignent le niveau de rigueur que l’on est en droit d’attendre d’un livre de philosophie (c’est le cas d’une grande partie du chapitre 1). Mais même dans ces cas, il n’y a rien d’époustouflant qui vaille le détour. Pour reprendre l’exemple du chapitre 1, les principaux arguments de Marion en faveur de la thèse selon laquelle on ne peut connaître ce qu’est l’homme reprennent le schéma kantien pour opposer le Je de mon moi empirique.  En bref, on déconseillera la lecture de ce livre de philosophie, en rappelant que Jean-Luc Marion a publié pas moins de trois livres en 2010, on méditera sur cette citation bien connue de Bergson : “on n’est jamais obligé de faire un livre”#nf#

Supplément en ligne : Commentaire sur la lecture de Austin par Marion (ici).