Société

L'autorité des psychanalystes

Couverture ouvrage

Samuel Lz
Presses universitaires de France (PUF) , 248 pages

L'ambiguïté de la psychanalyse et l'autorité des psychanalystes
[vendredi 07 janvier 2011]


Comment les questions "psychiques" sont-elles traitées d'un point de vue culturel, politique ou social ?

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Une autre critique de L'Autorité des psychanalystes a été publiée par nonfiction.fr.

 

 

La psychanalyse est considérée comme un "travail sur soi" visant à la découverte de l'univers inconscient des individus. Outil de liaison entre le présent et le passé, pour de l’argent, elle reflète également une manière de se contrôler, de se discipliner soi-même. En ce sens, la quête de spiritualité qui y est prônée rejoint une problématique fondamentale en anthropologie : comment gouverner les hommes, et, en quelque sorte, comment se gouverner soi-même ? L’autorité des psychanalystes de Samuel Lézé mène ainsi à interroger le traitement culturel, politique et social des questions "psychiques".

 

Fondé sur des travaux de terrain conduits par l’auteur à partir de 1999, l’ouvrage traite de la constitution du mouvement psychanalytique français et du développement de sa posture intellectuelle. Il cherche à en dévoiler la "boîte noire" en adoptant un point de vue anthropologique et en replaçant cet objet dans son contexte socio-historique.

Les chercheurs travaillant dans les domaines de recherche frontaliers, entre la santé mentale et les sciences sociales, y trouveront de précieuses observations. Celles-ci pourront également les inciter à réfléchir sur la méthodologie spécifique à ce champ, notamment en ce qui concerne le croisement des trajectoires professionnelles des psychanalystes et du discours de leurs clients. Samuel Lézé montre comment la psychanalyse s'inscrit elle aussi au sein d'un processus d'offre et de demande. Par ailleurs, il n’oublie jamais de situer ses analyses dans le cadre des événements-clés du mouvement freudien en France.

 

À travers le mouvement freudien

 

Souhaitant étudier l’évolution, notamment organisationnelle et politique, du mouvement psychanalytique français, Samuel Lézé commence en effet par aborder sa dimension historique. Il clarifie les polémiques qui ont structué les évolutions perpétuelles du mouvement freudien : débats entre les différentes branches académiques (freudiens, lacaniens, etc.) et distinctions entre quatre corps professionnels : psychanalystes, psychologues cliniciens, psychothérapeutes et psychiatres. Par exemple, la psychanalyse, auparavant méthode de soin majoritaire, a aujourd’hui perdu son "monopole" : 70 % des psychothérapies ne sont pas analytiques  .

 

L’auteur s’est aussi centré sur les événements-clés de l’histoire du mouvement freudien en France. Il a observé les dynamiques des États Généraux de la psychanalyse et quelques repères événementiels, comme la réglementation du titre de psychothérapeute ou bien la sortie du Livre Noir de la psychanalyse. On voit clairement émerger des tensions mettant en cause le modèle freudien : la médicalisation croissante des troubles, la cohabitation de deux modèles professionnels en conflit - universitaires et praticiens-, la réglementation du contenu des diplômes, des formations et des codes déontologiques.

 

Sauver l’autorité des psychanalystes 

 

Au fur et à mesure de l’institutionnalisation de la psychanalyse et de la rationalisation du champ médical, la clinique psychanalytique a subi une crise qui a bien failli la mener à l’effondrement : entre 1997 et 2003 (dates des évènements cités plus haut), la psychanalyse a perdu de sa légitimité. Ces difficultés interrogent sa crédibilité et posent plusieurs questions : comment identifier cette discipline ? Comment délimiter et réglementer les professions qui s’en revendiquent ? Pour mieux saisir la division complexe de ces quatre groupes professionels (psychothérapeutes, psychiatres, psychanalystes et psychologues cliniciens), Samuel Lézé propose un diagramme avec deux axes : le capital académique octroyé par un titre légitime d’un côté et le capital par incorporation du "travail sur soi" psychanalytique de l’autre  . On constate alors qu’un passage de l’autorité culturelle (prévalence des titres universitaires) à l’autorité professionnelle s’est opéré. Parallèlement, on voit l’apparition d’un autre type d’autorité avec l’audience grandissante des sciences cognitives ; apparition incarnée par la publication du Livre Noir de la Psychanalyse. Vivre, penser et aller mieux sans Freud en 2005  .

 

Trajectoires de "psys"

 

Après avoir analysé l’espace politique de la psychanalyse à l’échelle historique et macro-sociale, l’auteur se place à l’échelle des individus. Il s’atèle à la description des trajectoires des professionnels et de leurs patients À partir des entretiens effectués avec quarante patients et quarante psychanalystes, quatre genres d’ "opacités" sont dégagées.

 

En premier lieu, "l’opacité du trouble" concerne l’accessibilité au travail psychanalytique. Les propres troubles psychiques des psychanalystes les ont amenés à cette orientation professionnelle.  En second lieu, "l’opacité de l’offre" est liée au développement de la confiance entre les deux parties : si les patients ne comprennent pas toute la démarche thérapeutique, c’est la confiance qui fonde leur envie de consulter. En troisième lieu, "l’opacité de l’autorité" pose une question essentielle de la cure : comment le consultant pourrait être guéri par une parole presque "magique" ? D’après Samuel Lézé, tous les actes de la création du cadre thérapeutique mis en place par les psychanalystes, notamment l’usage de la métaphore, l’asymétrie de la relation, le discours non réciproque, etc., confèrent en réalité aux thérapeutes une autorité charismatique (au sens de Max Weber). En dernier lieu, "l'opacité de l'engagement" démontre que dans les interactions thérapeutiques, la scientificité et l’autorité de la psychanalyse s’appuient sur la relation d’assujettissement- subjectivation entre les deux parties.

 

Pour conclure, L’autorité des psychanalystes marque une toute nouvelle démarche anthropologique : découvrir les coulisses de la psychanalyse, qui étaient pendant très longtemps une "zone interdite" pour les sociologues et anthropologues. En particulier, et malgré l’aversion des psychanalystes pour le concept anthropologique d’autorité, l’auteur exploite cette notion pour présenter un éclairage socio-historique instructif du mouvement psychanalytique français et de ses méthodes de travail. Espérons que cette tentative fondamentale encouragera et inspirera les professionnels et les chercheurs à approfondir leurs recherches dans ce domaine.

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2 commentaires

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Vicky-Lee

12/02/11 22:25
Une question posée par le livre de Lézé et le texte de Wang : socio-histoire = anthropologie ?
Au fond, tout est anthropologie à partir du moment où l'on parle des êtres humains. Mais alors pourquoi utiliser le terme - opacité des mots - ? Serait-ce à fin d'autorisation, d'autorité, de capital académique, etc. ?
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MC

15/01/11 07:10
Le terme de "client" pour "patient" employé par S.Weng situe le d'emblée le travail de Lézé ...c'est dommage! A moins que son emploi par Weng soit "conscient"! Il y a des pratiques révoltantes chez certains psychanalystes comme chez certains médecins "ambigus" prescripteurs de Médiator! Des centaines morts ne suffisent pas à parler des ambiguités de la pratique médicale et de ses institutions, ni à envisager que les gens qui vont se soigner soient des clients abusés par la médecine dans son ensemble! Faire le ménage dans la psychanalyse, pourquoi pas? Mais ne jetons pas Freud avec l'eau du bain!

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