Arts visuels

Le Cabinet des douze

Couverture ouvrage

Laurent Fabius
Gallimard

Douze peintures qui ont fait la France
[lundi 03 janvier 2011]
Douze grands maîtres de la peinture française décryptés par Laurent Fabius.

Qu’un homme politique se mêle de peinture et de beaux-arts : le fait n’est pas forcément commun dans le monde politique actuel. Comme l’explique d’emblée Laurent Fabius, le goût des arts et l’action politique supposent des qualités totalement opposées : c’est la classique opposition entre la vie active et la vie méditative. Cependant certains "grands hommes" de l’histoire française s’y sont essayés avec succès : Laurent Fabius évoque Clemenceau et Monet, Pompidou et le musée qui porte son nom et il est difficile de ne pas penser, bien qu’il ne soit pas cité, à André Malraux et à son Musée imaginaire. Laurent Fabius s’inscrit donc, sans fausse modestie, dans une tradition prestigieuse. Il faut dire aussi que l’auteur a de qui tenir : fils d’antiquaire, Laurent Fabius a été, comme il le rappelle dès la première page, élevé dans le culte des arts : son père lui imposait une visite hebdomadaire au musée du Louvre, ce qui n’eut pour résultat que de le dégoûter des beaux-arts. Il se tourna alors, de ses propres aveux, vers la littérature et la politique, avec le succès que l’on sait. Cependant, comme bon sang ne saurait mentir, Laurent Fabius revint à l’art dans sa maturité et apprit en solitaire à aimer la visite des musées, des galeries, et des salles de vente. Le Cabinet des Douze, dont le titre évoque à la fois Dumas et Balzac, est consacré à la passion qu’entretient l’homme politique pour la peinture. Les Douze, ce sont les douze chefs-d’œuvre qui, au sentiment de l’auteur, auraient contribué à former dans l’imaginaire collectif l’image glorieuse d’une France idéale, presque mythique, un peu celle que le général de Gaulle évoquait dans les premières pages de ces Mémoires sous les traits d’une princesse de conte de fée   

Du goût personnel au "trésor national" : les critères d’une sélection 

Parmi les douze peintures "qui ont fait la France" selon Laurent Fabius, se trouvent à la fois des chefs-d’œuvre universellement connus (Renoir et son  Déjeuner des Canotiers, Monet et sa série sur la Cathédrale de Rouen, David et son Serment du Jeu de Paume), mais aussi des œuvres de maîtres plus discrètes. Il faut rendre hommage à l’auteur d’avoir su préférer aux grands "musts" de l’histoire de la peinture des œuvres non moins pleines de sens mais moins reproduites dans les manuels d’histoire et d’histoire de l’art. Ainsi de Pablo Picasso, Laurent Fabius préfère commenter La Femme se coiffant   alors que le lecteur s’attendait à Guernica, immanquable symbole de la Guerre d’Espagne. A propos de Napoléon, parangon du chef d’État moderne, Laurent Fabius choisit l’étrange portrait peint par Ingres et non le somptueux- mais très officiel- Sacre de Napoléon de David. Notons toutefois que l’effort de la redécouverte s’arrête aux œuvres et ne s’étend pas aux artistes : les peintres évoqués appartiennent au panthéon de la peinture mondiale et la liste (successivement et dans l’ordre : les frères Le Nain, Maurice Quentin de la Tour, Jacques-Louis David, Ingres, Caillebotte, Renoir, Monet, Matisse, Picasso, Nicolas de Staël, Pierre Soulages) ne compte pas un artiste mineur.

Quels sont les critères qui ont présidé à la constitution du "musée imaginaire" de l’auteur ? Quelques clefs nous sont données dans l’introduction pour mieux comprendre les raisons d’une sélection sinon arbitraire, du moins fort subjective en apparence. Les œuvres semblent avoir été choisies avant tout pour leur beauté   et pour l’émotion – et le plaisir- qu’elles ont suscité chez l’auteur. Mais les œuvres choisies sont avant tout des œuvres qui font ou ont contribué à "faire la France" : sous cette expression un peu vague désigne des œuvres censées manifester une sorte d’esprit français indéfinissable,  une douceur de vivre à la française. Perce discrètement l’admiration nostalgique de l’auteur envers des époques révolues : le XVIIIe siècle où "l’Europe parlait français"   , symbolisé par le portrait de Voltaire, mais surtout le XIXe siècle des révolutions et du progrès, incarné par les grands noms de l’impressionnisme, Monet, Renoir, Caillebotte et tant d’autres. Soit  peur de prêter le flanc aux accusations de "nationalisme", soit refus des passages obligés,  Laurent Fabius semble avoir volontairement écarté les œuvres qui traitent trop directement de l’histoire nationale, à la seule exception du Serment du Jeu de Paume : ainsi il n’est point question dans Le Cabinet des douze de la Liberté guidant le peuple de Delacroix, ni de La Rue Montorgueil de Monet  , ni des innombrables Marianne sculptées et peintres sous la IIIe République. Les œuvres choisies ne parlent jamais ouvertement de l’histoire française, et il faut bien souvent l’aide de l’interprétation de l’auteur pour comprendre le lien entretenu par ces chefs d’œuvre avec la civilisation nationale. Si le lien est évident dans une œuvre comme le Serment du Jeu de Paume de David, il est en revanche plus ténu dans les œuvres choisies pour les XIXe et XXe siècles : le souci de Renoir dans le Déjeuner des canotiers était-il vraiment de dépeindre la douceur de vivre à la française et de vanter les plaisirs de la gastronomie de notre beau pays, désormais inscrite –rappelons-le- au patrimoine mondial ? Il est permis d’en douter. En revanche il est sûr, comme le souligne Laurent Fabius à plusieurs reprises, que l’immense succès international des impressionnistes a contribué à propager- de New York à Tokyo- l’image d’une France de la joie de vivre.


 
Le Cabinet des Douze s’apparente à la fois au genre littéraire de la critique d’art et des essais, mais aussi à celui des mémoires et du témoignage, sans rentrer complètement dans aucune de ces catégories. Le caractère "hybride" du livre a l’avantage de permettre à l’auteur des rapprochements assez peu pratiqués par les historiens d’art. Laurent Fabius instaure en effet un dialogue constant entre les époques, dialogue qui peut sembler parfois un peu facile ou un peu forcé (le célèbre portrait de Louis XIV par Hyacinthe Rigaud précédant l’image officielle de François Mitterrand en 1981 et les affiches électorales de François Mitterrand, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy par exemple) mais qui se révèle souvent riche de sens, d’autant qu’il s’appuie toujours sur une parfaite connaissance des artistes cités et des recherches récentes de l’histoire de l’art (voir la bibliographie "sommaire" en fin de volume).
 

L’art a-t-il une utilité  politique ? L’art a-t-il un sens national et universel ?

En filigrane des différents chapitres, deux questions reviennent comme des leitmotivs : la question du sens politique de l’art et celle de son influence sur la société. Associer étroitement, comme le fait Laurent Fabius, l’art  et la politique ne va pas forcément de soi dans notre société actuelle, où les hommes de pouvoir se font trop souvent remarquer pour leur insensibilité en matière d’art, voir même carrément pour leur inculture. On ne peut donc que se rallier à Laurent Fabius qui regrette que l’enseignement des arts se réduise de plus en plus à la portion congrue dans le système scolaire et universitaire français  . Au fil de l’ouvrage, transparaît une certaine nostalgie à l’égard du XIXe siècle, l’époque de prédilection de Laurent Fabius dans le domaine de la peinture. Une telle prédilection n’a rien de surprenant pour un homme manifestement attaché à la vocation sociale de l’art : au XIXe siècle, la question du sens politique de l’art n’avait pas à être démontrée, comme aujourd’hui, elle semblait au contraire aller de soi. Pour l’artiste, "prophète"   en son pays, l’engagement politique accompagnait bien souvent le processus de création. Il suffit de citer quelques exemples célèbres (l’exaltation de la révolution de 1830 par Delacroix, l’engagement républicain de Daumier en 1848, la prise de partie en faveur de la Commune de Courbet en 1870-1871) pour s’en convaincre.

La question de l’engagement de l’artiste fut mise à mal au XXe siècle : certes Laurent Fabius cite Picasso et sa dénonciation du régime franquiste, néanmoins après la seconde guerre mondiale, les peintres ne se préoccupèrent plus tellement des grandes causes et leur préférèrent désormais une dénonciation plus ou moins complaisante de la société de consommation. Laurent Fabius multiplie cependant les références à l’art contemporain : Nicolas de Staël dont Les Footballeurs incarnent à ses yeux les noces de la France et du football, Pierre Soulages dont le noir, "couleur" fétiche est synonyme de spiritualité dans un monde matérialiste qui en a bien besoin… Il fait preuve cependant de scepticisme à l’égard des géants du marché de l’art actuel, marché dans lequel la France peine à trouver sa place. Il souligne ainsi judicieusement que la tradition picturale française, synonyme d’empathie avec les malheurs mais aussi les joies populaires (ah Renoir et la célébration des déjeuners sur l’herbe ! ) s’efface dans l’art actuel au profit d’une tradition issue du goût pour les cabinets de curiosité, pour l’horreur, le macabre et le mortuaire, aux antipodes de l’art d’un Monet ou d’un Matisse. Bien loin de s’engager en faveur des misères du monde, les nouveaux dieux de l’art profitent à plein du système libéral mondialisé et ne voient en la France qu’un agréable décor d’opérette tout juste bon leur faire de la "publicité".

Le grand art à la française peut-il être populaire ?

En fin politique, Laurent Fabius refuse cependant de conclure sur une note pessimiste. Certes l’art de la peinture française ne fait pas le poids face aux arts de masse que sont les 7e et 9e arts (il faudrait même y ajouter les 10e et 11e arts - jeux vidéo et art numérique)) mais il entretient cependant avec eux des liens étroits, en témoigne la fascination du père de Tintin pour la peinture, à laquelle Laurent Fabius consacre son 11e chapitre intitulé "Peindre pour tous". Certes les Français sont en train de perdre définitivement la culture classique qui leur permettait d’apprécier la peinture des siècles de Molière et de Voltaire, mais en revanche ils se pressent en foule pour admirer leur patrimoine lors des Journées du même nom. Certes la France n’est plus le centre du marché de l’art mondial, dominé depuis longtemps par les États-Unis, concurrencé désormais par la puissance montante de la Chine, mais le patrimoine français continue de drainer des millions de touristes venus des quatre coins du monde pour admirer la Joconde, Monet et Versailles. Alors, tout n’est peut-être pas perdu ?  Car comme l’explique Laurent Fabius dans la dernière phrase, un peu sybilline, de son ouvrage : "les arts possèdent le privilège du temps". Souhaitons que l’avenir lui donne raison !.

Envoyer  un ami imprimer Charte dontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo
A lire aussi dans nos archives...
A propos de Nonfiction.fr

NOTRE PROJET

NOTRE EQUIPE

NOTRE CHARTE

CREATIVE COMMONS

NOUS CONTACTER

NEWSLETTER

FLUX RSS

Nos partenaires
Slate.fr