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Histoire

Ces chansons qui font l'histoire

Couverture ouvrage

Bertrand Dicale
Textuel , 288 pages

L’histoire en chantant
[mardi 21 décembre 2010]


Un agréable et instructif tour du monde des chansons qui marquent l'histoire, de Frère Jacques à Clandestino.

La mauvaise réputation, Le chant des partisans, Hasta siempre, En passant par la Lorraine ou Je t’aime moi non plus : si ces titres nous parlent à tous, c’est qu’à eux seuls ils incarnent une époque, un certain moment de l’Histoire, qu’inconsciemment ou non nous relions à un moment de notre histoire personnelle. L’ouvrage de Bertrand Dicale ne traite pas pour autant des questions de psychologie, mais prend pour base l’étude de chansons qui marquent leur époque et leur contexte géographique ; le succès de ces chansons, leur passage à la postérité, est bien lié à la façon dont chacun les a reçues en tant qu’individu, avant qu’elles ne deviennent phénomènes de société. Ce sont ces chansons, dont l’étude se révèle source d’étude d’un contexte politique ou historique, que Bertrand Dicale propose d’étudier dans son ouvrage Ces chansons qui font l’histoire.

Un élément immatériel de la société

On pourrait, en citant Michel Sardou, rappeler que certains petits garçons repassent leurs leçons en chantant. Bertrand Dicale, quant à lui, étudie l’Histoire en chantant, en s’appuyant sur une source à la fois difficile et méconnue : les chansons qui ont marqué la société au moment où celle-ci s’en est emparée, et qui révèlent un certain état d’esprit, une actualité, une mentalité particulière. Les chansons sont l’expression musicale et populaire d’une opinion publique toujours prête à s’emparer d’airs et de refrains, qu’ils soient musicalement entraînants ou bien porteurs d’une idéologie ; la propagation de celle-ci se fait à l’aune du succès d’un air partagé, repris sur les ondes, commercialisé, ou au contraire défendu donc symbole d’une censure politique ou culturelle.
Reprenant une soixantaine de titres par définition célèbres, qui ont à leur manière laissé leur empreinte sur leur temps, Bertrand Dicale revient sur les phénomènes sociétaux qui se cristallisent autour de refrains.

Des vecteurs d’idéologies…

Ces chansons qui font l’histoire se présente comme une succession de chapitres, chacun correspondant à un titre, ordonnés chronologiquement et regroupés selon des thématiques. Neuf grandes parties structurent l’ouvrage en autant de thèmes : chanter la nation, chanter l’euphorie, chanter le monde ou chanter la liberté, par exemple.
Bertrand Dicale revient sur l’impact de certaines chansons sur leur temps. Il nous suffira de reprendre quelques exemples marquants.
Chanter la nation : particulièrement après la défaite de 1870 en France, la chanson devient le lieu où s’expriment frustrations, désir de revanche, douleur du pays perdu, le mythe d’une Alsace-Lorraine arrachée au giron français et devant être reprise à tous prix, ou encore celui d’un héroïsme militaire encensant le sacrifice humain.

En passant par la Lorraine : ce refrain, dont les paroles tout comme le rythme sont simples, semble à première vue être une chansonnette pour enfants bien innocente, se référant comme tant d’autres à des bergères et à des princes. Pourtant, contrairement à une idée reçue, cette chanson n’est pas héritée des profondeurs de l’histoire, mais bien une construction pédagogique de la fin du XIXe siècle, destinée à alimenter dans la population, dès son plus jeune âge, l’idée qu’il est nécessaire de passer par la Lorraine, donc de prendre sa revanche de la défaite de 1870.

Le régiment de Sambre-et-Meuse, par exemple, élève au rang de héros des soldats dont on sait aujourd’hui qu’ils ne se sont jamais distingués dans un épisode aussi douloureusement vain. Reprenant un épisode romancé des guerres révolutionnaires, la chanson évoque un régiment qui n’a jamais existé sous ce nom. Qu’importe, le succès populaire de la chanson justifie les sacrifices humains les plus déments perpétrés par des officiers auréolés de gloire, dans le but dérisoire de conquérir quelques mètres sur un terrain de bataille face à l’ennemi, au cours de la Première guerre mondiale.
 



Face à une population bercée par des régiments soi-disant meusiens ou des songes de jolies bergères passant par la Lorraine avec leurs sabots dondaine, qui sont autant de justifications de l’entreprise de reconquête de l’Alsace-Lorraine et de la guerre, s’élève une chanson atypique à plus d’un égard, la Chanson de Craonne, qui résonne douloureusement encore aujourd’hui aux oreilles sensibles à l’histoire de la Première Guerre mondiale.

Cette œuvre est atypique à plus d’un titre : on ne peut pas vraiment parler de chanson populaire dans la mesure où sa diffusion s’est faite en secret, de façon non officielle, hors des circuits traditionnels des succès musicaux. Et pourtant, elle a fait trembler l’état major des armées françaises en pleine grande guerre, elle a été cause de la mort des fusillés pour l’exemple de 1917, elle a subitement fait faire volte-face à une opinion publique jusque-là bercée par des idéaux de revanche et de Lorraine reconquise et surtout sensible aux refrains victorieux ou pathétiques, mais jamais révoltés. Or la Chanson de Craonne est bien l’expression de la révolte des soldats des tranchées, refusant de continuer à marcher à l’abattoir la fleur au fusil. Chant de révolte, censuré et valant peine de mort en temps de guerre, mise à l’index en temps de paix. De plus, la Chanson de Craonne est un texte anonyme, et resté tel. Si nombre de refrains ne retrouvent leur filiation qu’à l’occasion de leur succès populaire et de la renommée que celui-ci peut engendrer, promesse de gloire et parfois de fortune pour l’heureux auteur qui se fait alors reconnaître, cela n’a absolument pas été le cas pour cette Chanson, restée résolument anonyme.

…ainsi que des témoins des bouleversements sociaux

Bien d’autres chansons sont vectrices d’un discours révolutionnaire ou idéologique ; mais il en est d’autres qui témoignent, elles, d’une mutation de la société, qu’elles vont même parfois jusqu’à provoquer : c’est ce que Bertrand Dicale montre dans les chapitres "Chanter la liberté" et "Chanter l’euphorie".


De ce point de vue, La mauvaise réputation de Brassens fait figure de tournant : à partir de cette chanson, l’angle de vue de la société change et n’est plus systématiquement celui des « bons penseurs » ou autres « braves gens », mais peut être celui des exclus, des marginaux, des laissés-pour-compte.
Un autre point de vue change avec Déshabillez-moi chanté pour la première fois par Juliette Gréco : dans cette France, témoin d’une révolution sociale et sexuelle naissante, ce n’est désormais plus l’homme qui prend la parole en matière d’amour, mais la femme, qui devient sujet de l’action et exprime ses volontés ou ses désirs. Le mélange des genres est repris dans Comme un garçon de Sylvie Vartan : texte qui heurte les idées reçues, gomme les différences de genre, propulse le concept même du genre sur le devant de la scène, au moment où apparaissent les premières gender studies.


Société bousculée dans ses représentations, société heurtée dans l’idée des bonnes mœurs qu’elle se fait : Faire l’amour avec toi, de Michel Polnareff, donne enfin un nom, crument exprimé, à la chose jusque-là sagement voilée jusque dans les textes. Le mouvement de révolution sexuelle se confirme et acquiert ses lettres de noblesse avec le sulfureux Je t’aime moi non plus, qui provoque une levée de boucliers de la part de la "bonne société", représentée par les critiques de la presse.



Il est bien possible enfin de découvrir en avant-première, avec Les élucubrations d’Antoine, le débat qui agitera la France des années 1970 : doit-on autoriser le recours à la pilule contraceptive ? Antoine répond "oui" sans hésitation dans la dernière strophe de sa chanson, quelques temps avant le "oui" des élus au sein de l’Assemblée nationale, reflétant par là à la fois l’adéquation de l’art de la chanson avec la société qui fait son succès, et l’influence qu’il peut avoir sur un processus social complexe.

L’histoire autrement

S’appuyant sur une source de l’histoire complexe et rarement exploitée, Bertrand Dicale mène un travail sérieux et rigoureux d’enquête. Ces chansons qui font l’histoire fait également parler les sources traditionnelles : un travail dans les archives, qu’il s’agisse des archives de la SACEM ou des archives de la presse ; un travail d’enquêteur, laissant la parole aux protagonistes.

Le résultat est un ouvrage atypique, présentant un travail de sociologue, aussi bien qu’un travail d’histoire économique ou un travail de critique musical. La lecture de l’ouvrage de Bertrand Dicale permet de redécouvrir des titres entendus mille fois, dont on se doute parfois qu’ils ont eu un rôle important pour la société de leur époque (Le chant des partisans), ou dont on découvre tout à coup l’immense influence sur le monde (Strange fruit, qui donne une première fois une voix au drame de la ségrégation raciale vécue par les Noirs américains des États du sud des États-Unis jusqu’à une date finalement très récente). Les titres, replacés dans leur contexte, viennent de tous les coins du monde et reprennent tous les courants musicaux : Hasta siempre fait revivre la révolution cubaine et la mort presque programmée par Fidel Castro de Che Guevara, No woman no cry met en lumière le mouvement du rastafarisme et la musique reggae de Bob Marley, devenue expression de l’idéal des altermondialistes avant l’heure. Le contexte de parution et de diffusion des chansons est également dépeint : succès immédiat ou mise à l’index, querelles de droits d’auteurs ou d’héritiers, texte laissé tel quel ou remanié, tous les épisodes sont repris et expliqués.

L’ouvrage de Bertrand Dicale prend pour objet d’étude les chansons de plusieurs pays, qu’il passe en revue par ordre chronologique. Mêler pays et époques pourrait faire craindre une dispersion du propos, mais la construction de l’ensemble, divisé en parties thématiques s’enchaînant par ordre chronologique, permet une lecture d’ensemble sur un plan tant spatial que temporel ; loin d’alourdir la lecture, cela offre au lecteur un approfondissement des perspectives et permet de se référer à d’autres points d’ancrage. Tous ces éléments font de l’ouvrage de Bertrand Dicale une lecture à la fois distrayante et instructive, que l’on recommande chaudement à tout lecteur curieux de découvrir l’histoire en chantant.
   
Finalement, le seul regret que pourrait avoir le lecteur mélomane, c’est l’absence de CD diffusé avec l’ouvrage et reprenant les titres exposés, ou, à défaut, d’annexes reprenant les paroles et les partitions des chants, pour pouvoir chanter en chœur, et, nous aussi, faire de l’histoire autrement….
 

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4 commentaires

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Hélène Khodoss

22/12/10 12:28
On pourrait citer, dans le même esprit, l'excellent blog L'histgeobox (http://lhistgeobox.blogspot.com/), tenu par des professeurs de lycée et de collège, qui fait découvrir les programmes d'histoire et de géographie par la chanson.
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Marie Ranquet

22/12/10 14:01
Merci pour cette référence supplémentaire !
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Bertrand Dicale

23/12/10 00:05
Merci beaucoup de ce bel article sur mon livre. Mais je voudrais préciser une petite chose: inclure un CD dans ce genre d'ouvrage est à peu près impossible tant les sources sonores sont variées et diverses, et surtout possession de producteurs qui n'ont aucune raison de faire de cadeaux; donc il faudrait augmenter de dix ou quinze euros le prix de vente du livre pour y inclure des plages de Marley, Dylan, les Stones, etc... Quant aux partitions et textes, il faut savoir qu'imprimer le texte d'une chanson coute facilement qqs centaines d'euros... si on en obtient l'autorisation (pour Dylan, par exemple, c'est presque impossible d'obtenir une autorisation en bonne et due forme). Et c'est encore plus cher pour une partition. Donc nous continuons à éditer des livres sur la chanson sans les annexes les plus "naturelles". Mais il se peut bien que l'on trouve une solution assez révolutionnaire dans qqs mois... Je vous tiendrai au courant, promis.
Et merci encore.

Bertrand Dicale
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Marie Ranquet

23/12/10 16:15
Merci beaucoup pour votre intervention ! Je suis en effet tout à fait consciente de la difficulté à acquérir les droits des textes et musiques afin de les reproduire. J'aurais dû la mentionner.
J'attends avec impatience la solution "révolutionnaire" en la matière !
Bien cordialement,
M. Ranquet

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