<p>La plong&eacute;e dans un camp de travail nazi en Pologne &agrave; partir des t&eacute;moignages produits par les survivants juifs entre 1945 et 2008.<br /> &nbsp;</p>

En 1939, dans la petite ville polonaise de Wierzbnik-Starachowice   est établie une communauté juive d’environ 3 000 personnes. L’invasion allemande vient bouleverser son existence. La ville est occupée par les Allemands qui imposent aux Juifs, comme partout en Pologne, un cortège d’interdictions et d’humiliations. Dans ce contexte, les usines de Starachowice, dont les Allemands ont pris le contrôle, deviennent le principal employeur d’une population juive ghettoïsée et prolétarisée. À partir de l’automne 1942, ces usines se transforment en refuge : alors que la liquidation du ghetto conduit à la déportation de près de 4 000 personnes vers le camp d’extermination de Treblinka, 1 600 autres sont internées sur place dans différents camps de travail et pour la plupart affectées à la production de munitions. Pendant près de deux ans, une grande partie de ces prisonniers juifs survit dans des conditions très difficiles à la politique d’extermination que l’Allemagne nazie mène au même moment à l’encontre des Juifs d’Europe. Ce sursis s’achève avec leur déportation vers Birkenau en juillet 1944. C’est l’histoire de ces "camps-usines de travail forcé" que Christopher R. Browning, professeur à l’Université de Caroline du Nord, a entrepris d’écrire. L’auteur avait déjà livré au lectorat francophone une première ébauche de cette recherche  . Avec À l’intérieur d’un camp de travail nazi, il propose une étude véritablement aboutie sur le sort des Juifs internés dans ces camps et sur les Allemands qui les épargnèrent temporairement pour mieux les asservir au profit de leur effort de guerre.

Le "système concentrationnaire privatisé" : un aspect méconnu de la "solution finale"

D’un point de vue strictement "positiviste", cette recherche apporte de précieuses informations sur un aspect peu étudié de la politique menée par le régime nazi à l’encontre des Juifs en Europe orientale : la mise en place et l’exploitation de "camps-usines de travail forcé" tenus par des entreprises qui louaient à la SS la main-d’œuvre juive. En étudiant le fonctionnement de ces camps de travail, Christopher Browning donne donc à voir de l’intérieur "ce système concentrationnaire privatisé  " établi parallèlement aux camps de concentration et aux centres de mise à mort directement administrés par la SS  . Ce faisant, C. Browning cherche à déterminer la place, débattue parmi les spécialistes, qui revenait à la main-d’œuvre juive dans l’idéologie et la politique du régime nazi. Aux historiens qui ne voient dans la mise au travail des Juifs qu’un instrument mobilisé par les nazis pour exterminer leurs victimes, C. Browning répond qu’à des moments précis et en des lieux particuliers, les considérations économiques l’emportèrent sur le programme génocidaire. C’est pourquoi il envisage son étude sur le complexe de camps-usines de Starachowice comme l’analyse "en détail [d’] une variante, historiquement datée, de l’utilisation de la main-d’œuvre juive à des fins productives dans le cadre de paramètres fixés par une politique d’extermination idéologiquement motivée.  " Un chiffre rend d’ailleurs bien compte de la pertinence de son analyse : au printemps 1944, la production de munitions assurée par les usines du district de Radom, dont celle de Starachowice, couvrait un tiers des besoins de l’infanterie allemande  .

L’étude des réactions juives

Christopher Browning ne se contente cependant pas d’analyser les motivations qui poussèrent les Allemands à mettre en place ces camps-usines. Il s’intéresse également de près aux réactions des Juifs réduits en esclavage. En cela, il inscrit sa recherche dans la démarche prônée par Saul Friedländer selon qui "réduire la dimension juive des événements au comportement d’une masse amorphe et passive ne correspond guère aux multiples facettes d’une existence certes vouée, pour l’immense majorité, à l’annihilation ultime, mais néanmoins dotée, jusqu’au bout, de sa propre histoire.  ". Avant de mener l’enquête "à l’intérieur d’un camp de travail nazi", c’est donc au cœur d’une communauté juive de Pologne, celle de Wierzbnik grossie par l’arrivée de Juifs venus d’autres localités au cours de la guerre, que l’historien conduit le lecteur. Son analyse décrit les hiérarchies sociales qui s’établissent parmi les internés, les agissements d’une petite élite privilégiée, la lutte pour la survie dans laquelle s’investit quotidiennement la grande majorité des prisonniers et les "choix impossibles  " auxquels beaucoup d’entre eux durent faire face au moment des "sélections" entraînant la séparation des familles. Les stratégies de survie élaborées retiennent particulièrement l’attention de l’historien américain qui se penche tant sur la stratégie collective visant à faire des Juifs une main-d’œuvre indispensable aux Allemands que sur la "débrouille" menée individuellement ou en petit groupe. Mais C. Browning tente également d’explorer à tâtons les dimensions les plus intimes de l’expérience concentrationnaire, qu’il s’agisse des accouchements, des avortements et des rapports sexuels, consentis ou contraints.

Un plaidoyer méthodologique en faveur d’un usage raisonné des témoignages

C’est aussi d’un point de vue méthodologique que l’ouvrage de Christopher Browning retient l’attention. En l’absence presque totale de documentation, ce dernier s’est en effet pratiquement uniquement appuyé sur des témoignages postérieurs à la guerre, un exercice qu’il avait déjà pratiqué avec brio dans son étude consacrée aux "hommes ordinaires" du 101e bataillon de réserve de la police allemande  . Mais alors qu’il avait principalement utilisé dans ce cas les témoignages des perpetrators, c’est en s’appuyant sur ceux des survivants qu’il a reconstitué l’histoire des camps-usines de Wierzbnik-Starachowice. C. Browning envisage tout autant son ouvrage comme l’étude empirique d’un phénomène relativement peu connu que comme un plaidoyer méthodologique en faveur d’une utilisation raisonnée des témoignages disponibles, notamment ceux produits après les faits étudiés et non uniquement les récits rédigés par les victimes pendant la guerre. Des témoignages qui revêtent des formes variées : certains, oraux puis retranscrits, ont été recueillis dans l’immédiat après-guerre, suscités par les procureurs allemands pendant les années 1960 ou collectés par Yad Vashem ; d’autres, enregistrés dans les années 1980 et 1990 par diverses institutions américaines, ont été conservés sous leur forme audiovisuelle ; enfin l’historien a lui-même conduit plusieurs entretiens avec des survivants.

De l’indignation à l’analyse critique

Ce parti-pris méthodologique est d’abord né de l’indignation. Découvrant dans les archives judiciaires allemandes le procès de Walther Becker, le responsable de la police allemande de Starachowice jugé et acquitté au début des années 1970, il vit dans cette affaire une "flagrante parodie de justice  " notamment parce que les témoignages des victimes avaient systématiquement été rejetés par la cour pour des raisons spécieuses. Mais l’historien n’est pas tombé dans le piège induit par le choc moral qui a présidé à cette rencontre avec son sujet : ne se cantonnant pas dans le rôle du redresseur de torts, il développe une méthode rigoureuse lui permettant de tirer le meilleur parti des témoignages oculaires de 292 survivants recueillis entre 1945 et 2008. Ce faisant, il revient à une conception classique du recours au témoignage dans les sciences sociales. Alors que les recherches les plus récentes mobilisent ce médium pour comprendre les traumatismes subis par les survivants, interroger les ressorts de la mémoire individuelle et collective ou encore étudier la dimension identitaire que revêt le témoignage pour ceux qui le produisent, C. Browning y cherche simplement de l' “exactitude factuelle  ". Pour ce faire, il part en quête d’un moyen terme entre les errements auxquels a pu conduire le manque d’analyse critique à l’égard de certains témoignages et le scepticisme partagé par de nombreux historiens face au témoin. Il découle de cette posture un rapport normalisé au témoignage qui apparaît sous la plume de l’auteur riche d’un point de vue heuristique mais non dénué d’écueils pour l’historien. À l’instar de toute source pourrait-on dire.

Les témoignages de survivants : effets de connaissance et chausse-trapes

Les nombreux effets de connaissance sont d’abord obtenus par le croisement des témoignages qui permet de dégager un noyau dur d’informations fiables. Mais l’auteur convainc également par la mobilisation de plusieurs types de témoignages qui donnent accès à des informations d’ordre différent. Les dépositions recueillies par les procureurs allemands, dans la mesure où elles visaient à étayer les réquisitoires contre des suspects, apportent ainsi de précieuses informations sur l’attitude des Allemands quand les témoignages audiovisuels ne cherchent guère à qualifier avec précision le comportement des persécuteurs. A contrario, le témoignage présente évidemment des biais inévitables qui sont néanmoins soigneusement repérés et désamorcés par l’auteur. Certaines de ces chausse-trapes sont bien connues des historiens, à commencer par la chronologie fine des événements qui échappe souvent aux témoins. C. Browning perçoit par ailleurs dans les récits des victimes certaines tendances liées à leur parcours migratoire après la guerre : ceux qui décidèrent de partir en Israël furent ainsi peut-être particulièrement enclins à mettre en avant l’activité des sionistes dans leur ville d’origine. Et surtout, il lui faut décrypter les possibles télescopages entre les souvenirs de l’expérience vécue et les épisodes du génocide devenus archétypaux : il en est ainsi de la sélection menée par le sinistre Mengele sur la rampe de Birkenau dont se souviennent plusieurs survivants alors que l’intégralité du convoi parti de Starachowice en juillet 1944 entra dans le camp sans subir cette sélection. Mais à cet égard, il convient de signaler que C. Browning travaille sur un ensemble testimonial particulièrement fiable : comme il l’explique lui-même, le sujet choisi "présente […] un avantage non négligeable. Les camps de Starachowice étant si peu connus, les souvenirs qu’en gardent les survivants sont restés relativement “intacts”, à l’abri des déformations dues à ces tropes et à ces figures iconiques.  "

Une remarque peut toutefois être formulée qui ne concerne pas l’analyse des témoignages proposée mais le choix de n’utiliser que ceux émanant des survivants juifs. Leurs récits n’auraient-ils pas gagnés à être croisés avec ceux des Polonais de Wierzbnik-Starachowice ? Les recherches menées par l’équipe du père Patrick Desbois sur l’activité des Einsatzgruppen en Ukraine ont en effet montré la persistance d’une mémoire souterraine des non-Juifs ayant assistés aux persécutions antisémites pendant la Seconde Guerre mondiale. La critique est cependant aisée car il est toujours possible de demander à un historien d’étoffer son corpus de sources. Saluons donc plutôt l’ampleur et la qualité du travail réalisé par Christopher Browning qui confirme avec ce livre, s’il en était besoin, le rôle majeur qu’il joue dans les études contemporaines sur la destruction des Juifs d’Europe#nf#