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Penser la catastrophe : nouveau plaidoyer pour un "catastrophisme éclairé"
[dimanche 12 dcembre 2010]

Un réexamen de l’idée de catastrophe est nécessaire si l’on veut que cette notion, prise en otage par certains débats contemporains, puisse nous aider conceptuellement et pratiquement face aux menaces à venir.

 

Au départ de cet article se trouve l’idée suivante : "l’obstacle majeur à un sursaut devant les menaces qui pèsent sur l’avenir de l’humanité est d’ordre conceptuel [. . . ] avant d’être politique ou éthique". Cette conviction, qui est celle qui anime toute la réflexion du philosophe Jean-Pierre Dupuy dans son très stimulant essai et plaidoyer Pour un catastrophisme éclairé est aussi la nôtre, et c’est elle qui nous fournit le but que nous nous proposons dans le cadre de ce  travail : saisir, au coeur des métaphores qui lui sont sous-jacentes et des figures variées qu’elle revêt, au-delà de sa proximité apparente avec la notion de crise, la spécificité problématique de l’idée de catastrophe et ce qui fait sa tragique adéquation à notre situation contemporaine.

 

Brandie à tort et à travers, ou tout bonnement bannie, la notion de catastrophe, remobilisée par les débats contemporains sur l’environnement, le climat, la technique et la santé publique, semble parfois en devenir l’otage. Certains la rejettent en même temps qu’une supposée "posture catastrophiste» qui, dans le domaine de l’action collective et des innovations techniques, conduirait à l’immobilisme. D’autres au contraire s’y accrochent comme à la seule bouée susceptible de nous donner conceptuellement prise sur les maux de notre temps. On en finit par croire qu’il n’y a de catastrophe que soudaine et tonitruante, que l’essence de toutes ces catastrophes écologiques, humanitaires, industrielles, ou sanitaires est dans ces orages qui font la une des journaux.

 

Mais tout n’est-il pas déjà joué quand l’orage éclate ? La vraie catastrophe ne prend-elle pas place avant, dans la dynamique même des "menaces qui s’amoncellent, comme des nuages noirs, à l’horizon de plus en plus rapproché d’un avenir inquiétant" – juste avant, dans cet ultime nuage d’avant l’orage ? Le vrai lieu de la catastrophe serait alors non pas dans le sensationnel, mais dans le différentiel . . .

 

Au fil des images quotidiennes, au creux des racines antiques, au détour d’exemples inattendus, et à rebours des fausses similitudes, notre enquête nous fera découvrir des points d’appui pour appréhender la difficile et presque insaisissable idée de catastrophe, et penser la catastrophe fournira, comme un préalable, l’indispensable clarification conceptuelle nécessaire avant tout agir politique. Un fil et deux images : le nœud de la crise et la corde de la catastrophe.

 

Un fil et deux images : le noeud de la crise et la corde de la catastrophe

 

Remarques préliminaires 

 

A l’orée de cette enquête, point d’accidents nucléaires ni de marées noires, mais une image toute simple : celle du fil. Loin de ces aléas aux conséquences dévastatrices qu’on se représente habituellement (et à juste titre) derrière le mot "catastrophe", c’est au tissu métaphorique de la notion que nous allons nous intéresser en premier lieu, afin de commencer à en cerner la spécificité. De fait, depuis les noeuds que forment la crise et ses péripéties, dans la poétique de la tragédie, à l’image familière de la corde ou de la ficelle sur laquelle on a trop tiré et qui – catastrophe ! – finit par lâcher, c’est ce même motif du fil qui apparaît de façon récurrente. Mais on va voir que, selon qu’il s’agit de crise ou de catastrophe, il opère selon des modalités bien distinctes, et nourrit un réseau métaphorique bien différent.

 

 

Dans l’idée de crise, le fil est "noeud", il est «pelote». La crise, c’est l’enchevêtrement de plusieurs fils causaux, un emmêlement qui est plutôt entrelacement (on y reviendra : derrière la confusion apparente, il y a une rationalité à l’oeuvre) et qui aboutit à la constitution d’un noeud problématique. On retrouve ainsi le sens qu’a la notion depuis la tragédie grecque et racinienne. La crise est cette situation complexe et tendue à l’extrême sur laquelle s’ouvre la pièce : crise familiale et politique dans Électre (conflit entre les membres de la famille, menace d’invasion d’Argos par les Corinthiens), crise politique et passionnelle dans Phèdre (le roi a disparu, Phèdre aime désespérément son beau-fils).

 

Dans l’idée de catastrophe, en revanche, point de nœuds ni d’entrelacement : l’image fondamentale est celle du fil qui, mis à l’épreuve d’une tension croissante, d’un étirement excessif, un jour, brutalement, se rompt. La catastrophe, c’est quand, à force d’avoir trop "tiré sur la corde" ou sur la "ficelle", comme dit le langage commun, celle-ci lâche, nous faisant basculer avec elle. Dans la tragédie, c’est l’ultime soubresaut, cette «action destructive et douloureuse" (Aristote) qui, une fois tous les fils de l’intrigue dénoués, survient comme une terrible sanction ; c’est la tension tragique qui, poussée à l’extrême, cède, scellant le destin fatal du héros et la fin de la pièce : Oedipe se crevant les yeux et s’en allant  comme un mendiant, après avoir appris l’horreur de son destin.

 

Déductions

 

Il faut le comprendre d’entrée de jeu, de ces réseaux métaphoriques distincts ressortent des différences majeures entre ces deux notions. Tout d’abord, il s’ensuit que la catastrophe, contrairement à la crise, n’est par essence pas susceptible de résolution. Même si cela est difficile, on peut résoudre une crise, car on peut dénouer l’enchevêtrement de ses fils. Fruit d’un entrelacement complexe mais déterminé causalement et temporellement, elle est même, par essence, amenée à être résolue, même si cette résolution fait souffrir. Ici, encore, la tragédie ne dit pas autre chose : partant du noeud de la crise (de l’exposition du point d’enchevêtrement de ses fils causaux), elle retrace justement, jusqu’au dénouement, les étapes de cette résolution à la fois douloureuse et inéluctable.

Il en va tout autrement de la catastrophe. Son fil, une fois rompu, n’appelle pas de suite. D’une certaine façon, il est lui-même "dénouement", même si celui-ci est de l’ordre de la destruction. Conformément à son sens étymologique de "bouleversement" (bon ou mauvais au sens premier), et à celui de «retournement malheureux brutal" qu’elle occupe dans la tragédie, la catastrophe apparaît comme un dénouement en forme de rupture – une rupture qui, d’une situation donnée, conduit brutalement vers tout autre chose. Etant elle-même basculement, dénouement, la catastrophe n’est donc logiquement pas susceptible de résolution.

A l’exact opposé, la crise a pour essence même d’être résolue. Coextensive aux notions de tri, de discernement et de jugement, comme le montre sa racine grecque (le verbe "krinein" signifie juger) la crise est par nature analysable. Sa confusion n’est qu’apparente, et l’observateur clairvoyant sait démêler ses fils, avant que le temps et le cours inexorable des choses ne s’en charge. Pour Tirésias, le devin aveugle, la crise qui secoue Thèbes dans OEdipe Roi est limpide. Avant même le début de la pièce, il connaît l’enchaînement causal qui y a mené, autant que les faits qui vont en découler : "Cet homme que tu cherches, le menaçant de tes décrets à cause du meurtre de Laïos", annonce-t-il. «On le dit étranger, mais il sera bientôt reconnu pour un Thébain indigène, et il ne s’en réjouira pas. De voyant il deviendra aveugle, de riche pauvre, et il partira pour une terre étrangère. Il sera en face de tous le frère de son propre enfant, le fils et l’époux de celle de qui il est né, celui qui partagera le lit paternel et qui aura tué son père."

La catastrophe, elle, semble par nature sortir du champ du rationnel. Elle se joue dans ce qu’on sait, mais qu’on refuse de croire, dans l’excès du malheur, dans le passage à la limite de l’humainement supportable. Oedipe se crevant les yeux après la reconnaissance de sa situation en est l’expression : ayant refusé de croire ce qu’il savait, Oedipe le clairvoyant doit devenir aveugle, ébloui par une vérité insoutenable, l’oeil doit céder. La catastrophe est l’instant où la nuit tombe sur une tragédie chauffée à blanc. Au creux des racines étymologiques, des figures tragiques, et des images quotidiennes, il semblerait que les contours de la notion de catastrophe aient commencé à se dessiner : contre la totale rationalité de la crise (déterminée causalement, analysable et réductible par l’entendement et l’agir), la catastrophe serait insoluble, incompréhensible et irrationnelle, elle serait ce qu’on sait mais qu’on veut à toute force voir comme impossible.

Reste maintenant à mettre ces déductions à l’épreuve des faits. Or, il s’avère que si on interroge le fonctionnement même de la catastrophe dans les différents contextes concrets où elle opère, cette impression est confirmée : du point de vue de son insertion temporelle et causale, la catastrophe se distingue radicalement de la crise, et affiche une spécificité problématique.

 

La problématique insertion temporelle et causale de la catastrophe

Où la catastrophe se situe-t-elle ?

Reprenons, à nouveaux frais, cette image de corde ou de ficelle sur laquelle on tire et qui, à un moment donné, lâche. En quoi est-elle éclairante ? C’est qu’elle articule, sur un mode concret et parlant, une caractéristique essentielle du fonctionnement de la catastrophe : le fait que, sous une apparente linéarité (on tire, on tire, on tire), à un moment donné, tout change (voilà que soudain, la corde a lâché). C’est dans ce "à un moment donné, tout change" qu’est le coeur du problème et ce qu’on pourrait appeler l’épicentre de la catastrophe. Alors que cette vérité reste dissimulée dans la représentation habituelle, relayée par les médias, qu’on a des catastrophes comme phénomènes dévastateurs et spectaculaires, un passage par la signification, moins connue, qu’elle occupe en sciences exactes, permet de la retrouver. En physique, on parle de "catastrophe» quand, une petite perturbation transformant le type topologique d’une fonction, celle-ci apparaît sous une nouvelle forme et qu’il se produit une solution de continuité.

De même, dans une certaine branche des mathématiques, on utilise également le terme "catastrophe" pour désigner le point où une fonction change brusquement de forme. Notre thèse est que la vérité de la catastrophe est bel et bien dans cette différence minime qui change tout, dans cet ajout d’une unité supplémentaire qui induit un changement qualitatif décisif.

C’est ce que montre, de façon frappante, la notion de "résilience" employée en écologie à propos des écosystèmes. Empruntée aux sciences physiques où elle désigne la capacité d’un système physique, notamment d’un métal, à retrouver des propriétés perdues à la suite de perturbations (élévation de température, déformation), l’idée de résilience est maintenant mobilisée par l’écologie, pour penser la capacité qu’ont les écosystèmes à faire face aux pressions et aux agressions et à trouver les moyens de s’adapter pour maintenir leur stabilité. Or, cette résilience ne vaut que jusqu’à un certain point : au-delà de certains seuils critiques, à l’instar de ces fonctions mathématiques qui, brusquement, changent de forme, les écosystèmes basculent brutalement dans tout autre chose. Pour le dire autrement, en reprenant une image désormais familière : on tire, on tire, on tire sur l’écosystème puis. . . il cède, son équilibre finissant par se rompre. On retrouve ici la catastrophe, au point précis où elle se joue: dans cette tension en trop, dans ce degré supplémentaire de pression, qui fait qu’un seuil qualitatif est irrémédiablement franchi. Mais si la catastrophe se loge vraiment dans cet espace minimal du passage à la limite, si derrière le sensationnel des grands désastres écologiques, le vrai lieu de la catastrophe est dans le différentiel, qu’est ce que cela signifie pour son appréhension et sa possible gestion ? 

 

Arbres coupés et grains de blé

 

Au bout de combien de barils de pétrole répandus dans la mer y a-t-il marée noire ? Quelle unité supplémentaire de rejets de nitrates dans un lac fait que l’eau se trouble et que toute vie y est asphyxiée ? Ces questions, auxquelles les chercheurs soucieux de permettre une meilleure gestion des écosystèmes tentent aujourd’hui de donner des réponses mathématiques, est celle qui se posa, jadis, aux habitants désemparés de l’île de Pâques, et que posent encore silencieusement ses géants de pierre. Dans le contexte d’une pression accrue exercée sur l’écosystème afin de satisfaire les besoins vitaux et culturels de leur société (production de nourriture, construction de statues sacrées monumentales), l’interrogation est la suivante : quel est le moment précis où les habitants de l’île de Pâques ont, par cette surexploitation des ressources finies de leur île, condamné leur civilisation à l’effondrement, au "collapse" (pour reprendre le titre de l’ouvrage de Jared Diamond) ? Bien avant les chercheurs modernes, les philosophes de l’Ecole Mégarique, au IVe siècle avant Jésus-Christ, avaient déjà montré le caractère insoluble de ce genre de questions :

1. un grain isolé ne constitue pas un tas

2. l’ajout d’un grain ne fait pas d’un non-tas, un tas. Ni un troisième, ni un quatrième, et ainsi de suite . . .

3. Mais alors, combien de grains doit-on ajouter pour obtenir un tas ?  Pour en revenir à nos habitants, quel fut donc l’arbre abattu de trop ?

L’antique problème du Sorite est ici posé à nouveaux frais, sous une couleur autrement plus tragique – le jeu d’esprit devenant une question de vie ou de mort, et le paradoxe logique, un insurmontable obstacle métaphysique.

Le caractère insaisissable de la catastrophe

C’est ici qu’on rejoint les lumineuses réflexions de Jean-Pierre Dupuy : le problème est qu’avant la catastrophe, on n’y est pas encore (et qu’on n’a donc pas besoin de s’en soucier), mais qu’après, il est trop tard, et qu’il ne reste plus, comme réaction possible, que l’acceptation résignée. Parce qu’elle échappe structurellement à la détermination temporelle et causale, la psychologie la plus fruste et la métaphysique la plus fine concourent ensemble à faire de la catastrophe quelque chose qu’il est inutile de chercher à appréhender, et encore moins à gérer.

Contrairement à la crise, en effet, la catastrophe n’a pas de réalité temporelle et causale claire – du moins vu d’ici, de notre aujourd’hui. Tandis que la crise s’insère intimement dans un réseau temporel et causal, la catastrophe, elle, semble irréelle, comme suspendue. Lointaine et indéterminée dans l’horizon temporel, vague et inassignable dans l’ordre causal, elle se dérobe à la pensée et à l’action. Mais parce que son éventualité est néanmoins bien réelle, elle emplit dans le même temps les recoins de notre imagination, où elle dessine nos peurs et notre malaise. D’où cet être-au-monde si particulier, fait de sérénité en sursis, de l’homme du temps des catastrophes : "Il se peut que nos sociétés soient plus sûres que celles qui les ont précédées, écrit Jean-Pierre Dupuy. Mais c’est essentiellement parce qu’elles savent différer toujours plus des menaces toujours plus effroyables. Un poids d’horreur tendant vers l’infini s’attache à un avenir lui-même repoussé vers un horizon indéfini. Notre présent se croit à l’abri dans l’ombre portée par cette masse future, mais c’est cela même qui le rend sombre". Appréhender la catastrophe : lui donner corps pour mieux la détourner.  

 

Appréhender la catastrophe : lui donner corps pour mieux l'appréhender

Une posture appropriée : le catastrophisme

 

On a entrevu le biais métaphysique et psychologique qui empêche l’appréhension sérieuse de la catastrophe, alors même qu’on sait que son éventualité est bien réelle. Une fois sur une certaine (mauvaise) pente, on sait que la catastrophe est presque assurée.

Mais alors, comment l’appréhender ? Prenons l’exemple du développement de la culture du soja en Amazonie brésilienne. Une fois entamé le processus de conversion des forêts primaires en zones de culture, on sait qu’à terme, la déforestation aura pour conséquence – outre les pertes en termes de richesse biologique, culturelle, et patrimoniale – un appauvrissement des sols et une perturbation du cycle régional de l’eau désastreux pour l’activité agricole elle-même. Ainsi, du point de vue même de l’activité qui en est responsable, une catastrophe se prépare. Mais, par définition quand il s’agit de catastrophe, on ne sait pas quand, ni sous quelle forme elle surviendra, si bien qu’on peut avoir tendance, dans le cadre de nos sociétés hautement technicisées et marquées par la controverse scientifique, à miser sur de futures découvertes favorables et des innovations technologiques pour nous en prémunir. Dans le cadre de notre exemple, on pourra espérer des découvertes favorables, en écologie, sur les capacités de régénération de ce type de forêt, ou parier sur le développement de techniques agricoles plus intensives, permettant d’obtenir des rendements équivalents sur des surfaces moindres et par conséquent de limiter le besoin en terres nouvelles. De sorte que la catastrophe n’aura finalement pas eu lieu. Mais ce futur antérieur est tout le problème. Parce que la catastrophe ne peut qu’avoir été évitée, parce que la prédiction de son occurrence ne peut s’avérer fausse que rétrospectivement, prendre pour acquise, par avance, sa non-réalisation relève de l’absurdité métaphysique et de l’irresponsabilité pratique.

Contre cela, la posture catastrophiste se propose d’appréhender comme il se doit l’éventualité de la catastrophe. Faisant fond, au lieu de l’évacuer, sur notre ignorance structurelle en ces matières éminemment complexes , le catastrophisme prévoit la catastrophe pour faire en sortequ’elle ne se produise pas. Parce que le soulagement survient après coup, mais que la catastrophe se joue dans l’aujourd’hui, le succès d’un catastrophisme méthodique contemporain serait d’avoir échoué.

 

De la métaphysique à la politique

 

Le véritable défi n’est pas de penser ni de gérer la crise. Cela, toutes sortes de disciplines, et toutes sortes de professionnels le font déjà avec plus ou moins de bonheur : la crise économique de 1929 a ses historiens, comme celle du logement a ses gestionnaires ; il y a des "cellules de crise", de la gestion et de la prévention de crises en situation post-catastrophe. Mais il n’y a pas de gestionnaires de la catastrophe en elle-même – et pour cause : il n’y a pas si longtemps, la catastrophe cherchait encore ses penseurs et ses acteurs. 

C’est ici qu’il faut saluer le travail de certains chercheurs qui, malgré les difficultés inhérentes, cherchent à isoler et à circonscrire la catastrophe, telle qu’elle joue notamment en écologie. Ainsi, la théorie de la viabilité, développée depuis une quinzaine d’années par le mathématicien français Jean-Pierre Aubin, cherche-t-elle à formaliser les incertitudes qui entourent la résilience des écosystèmes, en maintenant un critère dans un intervalle de valeurs. Au coeur de projets de recherche nationaux et européens très actuels, ces nouvelles approches sont très fécondes, pouvant s’appliquer aux contextes les plus divers comme les colonies de bactéries pour le traitement de l’eau, l’occupation du sol dans la savane africaine, la préservation de la forêt à Madagascar. . .

Et c’est tout le mérite de Jean-Pierre Dupuy, à la suite de Hans Jonas, que d’avoir reconnu cet immense défi et de s’y être attelé: faire entrer la catastrophe, en elle-même, dans le champ de la rationalité. Car la laisser dans son lieu naturel, dans l’ombre et les peurs qui immobilisent, c’est faire son jeu, et finalement faire en sorte qu’elle arrive vraiment : tel est l’effet, assurément, d’une certaine attitude fataliste   qui sacralise la catastrophe, et pétrifie au lieu de pousser à agir. Mais chercher, d’un autre côté, à relativiser la singularité de la catastrophe, en la réduisant à ce qu’elle n’est pas (une crise, un risque, un accident) est malhonnête et illusoire. A cet égard, les débats parfois verbeux qui entourent le très controversé "principe de précaution" sont significatifs. Opposant une position "catastrophiste" extrémiste et caricaturale qui, face aux risques éventuels, prônerait un total immobilisme, à un principe de précaution modéré qui en offrirait une gestion raisonnable, ces débats manquent l’essentiel : que face à l’éventualité de la catastrophe, il faut à la fois moins et plus que cela. 

 

Plus de courage et d’esprit de conséquence, tout d’abord : est-il raisonnable et approprié, comme le fait en France la loi Barnier, de recommander que, face à un "risque de dommages graves et irréversibles", soient prises "des mesures effectives et proportionnées [. . . ] à un coût économiquement acceptable" ? Comme si, pour éviter de possibles conséquences apocalyptiques, tous les moyens n’étaient pas bons (et non pas des moyens prétendument proportionnés), comme si détourner de nous une éventualité si funeste pouvait avoir un quelconque prix.

 

 

Mais à certains égards, également, il en faut moins : moins d’essentialisation de la catastrophe, moins de fatalisme et de résignation. De même que ces deux excès sont les deux faces d’une même erreur, ces deux correctifs sont les deux volets d’une même métaphysique et d’une même politique : à l’attitude fausse qui, sans transition, consiste à passer de l’incrédulité à la résignation, s’oppose celle qui, positivement, prend au sérieux la catastrophe sans la considérer comme jouée d’avance.

 

 

En guise de conclusion, revenons à l’origine première des notions que nous avons étudiées tout au long de ce travail : la sphère tragique. S’inscrivant dans ce registre, dans "Philosophie. Regard en arrière, regard en avant à la fin du siècle", Hans Jonas se demande, à propos de cette catastrophe à venir que nous rendons chaque jour plus réelle, en même temps que nous l’éloignons de nous : "Ces terribles réalités, qui ne pourront plus nous frapper nous-mêmes, mais frapperont seulement des générations ultérieures, peuvent-elles véritablement nous inspirer de la crainte ?". Constatant que "le spectacle de la tragédie en est capable", il espère que cette "crainte" fera son office, et parie, pour que nous prenions conscience de l’avenir inhumain et indigne que nous préparons à nos descendants, sur une «pitié» anticipatrice vis-à-vis de la "postérité condamnée d’avance".

 

La désastreuse issue du Sommet de Copenhague offre une triste réponse à ces questions : non. C’est sans doute que le sort qui se prépare pour nos descendants ne nous inspire aucune crainte ni pitié, puisque celui de tous nos contemporains menacés dans leur existence même par les changements climatiques ne nous a pas émus ! Dans cette tragédie de la nature qui est d’abord une tragédie de l’homme, l’enchaînement fatal est que l’homme d’aujourd’hui, en échouant à garantir à celui du futur une vie authentiquement humaine et à le prémunir de la catastrophe, est en train de changer. Le sens même de ce mot la notion de catastrophe a certes une structure constante, fondée dans l’objet (c’est ce qu’on a vu tout au long de cet article) mais son sens est aussi subjectif et relatif à des valeurs, à des choses que l’on considère comme des biens et dont on regrette la perte, à un avant et un après. Quelle signification cette notion peut-elle avoir, pour l’homme du futur, dans un monde déjà appauvri, enlaidi, déshumanisé ? La vraie catastrophe serait qu’un jour, un homme ne puisse même plus en comprendre le sens. . .

"La tragédie était-elle d’emblée le sens" de l’aventure humaine ? Telle est la question que se pose encore Jonas. Difficile, pour l’heure, de répondre à cette interrogation. Mais pour ce qui est de savoir si "malgré son dénouement tragique, la pièce mérite, de par son déroulement, l’effort de la représentation", la réponse a l’évidence lumineuse de l’éthique, loin de l ’obscurité mesquine des calculs coûts avantages en usage, par exemple, dans la loi Barnier : oui, ce prix, quel qu’il soit, aura été mérité, car face à la belle et terrible aventure humaine, il ne peut être aucun "coût [. . . ] inacceptable.

 

Constance von Briskorn

 

Pour aller plus loin:

Jared Diamond, Collapse, New York, Viking, 2005.

Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, Seuil, 2002.

Hans Jonas, Le Principe Responsabilité, Paris, éditions du Cerf, 1993.

Hans Jonas, "Philosophie. Regard en arrière, regard en avant à la fin du siècle" in Pour une éthique du futur, Paris, éditions Payot et Rivages, 1998.

 
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