<p>Le rock se dote enfin d&rsquo;un livre de philosophie qui lui est sp&eacute;cialement d&eacute;di&eacute;.&nbsp;</p>

Derrière l’aspect d’un austère traité d’ontologie analytique Philosophie du rock est avant tout une brillante analyse du pouvoir des arts de masse et un formidable hommage à la puissance d’émotion de la bande-son de la deuxième moitié du siècle écoulé, de "Mystery Train" d’ Elvis à "Riot Van" des Arctic Monkeys.

L’amateur de rock qui feuillette ce livre par simple curiosité se trouve partagé entre perplexité et fierté. Fierté, parce que cette musique que l’on dit futile dans les cercles bac +12 connaît enfin en France sa première approche philosophique d’importance. Le jour approche où l'on pourra enfin proclamer sans rougir à un séminaire de l'ENS que "Guns of Brixton" des Clash est décidément nettement plus dansant que "Pierrot Lunaire" de Schönberg (même remixé). Perplexité, parce que les rapports entre la philosophie et les musiques actuelles sont entachés du précédent Adorno, qui assimila crânement dans les années 40 jazz et fascisme (sic) , ce qui laisse présager le pire lorsqu’on évoque doctement le rock à travers le prisme d’une problématique reliant métaphysique et art de masse.

Roger Pouivet, professeur à Nancy, est l’un des meilleurs spécialistes français de l’esthétique analytique, et traducteur reconnu des chefs de file américains de ce courant, Nelson Goodman et Arthur Danto. Ces auteurs postulent que l’objet d’art est considéré en fonction de son contexte et non d’une essence, du Beau, par exemple. L’heureuse surprise est donc que le livre ne traite donc absolument pas du rock d’un point de vue sociologique ou musicologique mais sous un angle ontologique très novateur. Selon Pouivet, le rock appartient à un mode d’être particulier, unique parmi les objets esthétiques, différant radicalement de celui d’une symphonie. Par exemple, la 5ème de Beethoven ne réside pas toute entière dans l’une de ses versions enregistrées mais son être s'"instancie" dans chacune des exécutions successives. Il ne réside donc pas non plus complètement dans la partition, inaboutie sans l’exécution. L’être de la symphonie est constitué d’une essence dont chacun de ces éléments participe. Le morceau de rock réside, lui, tout entier dans son enregistrement. "Stairway to heaven" joué live n’est déjà plus le même objet, c’est précisément un morceau live dont les spécificités vis à vis de l’original le différencie. Le contexte de son exécution en fait un objet esthétique différent du précédent. Alors que l’on dit d’une symphonie exécutée à Moscou ou Berlin qu’elle demeure la 5ème, la version est mentionnée  "live". Le langage courant trahirait la différence ontologique entre les musiques pour cette philosophie qui s'attache beaucoup au langage et à la logique. Le rock est avant tout enregistrement et non pas live. Le concert n'est qu'un épiphénomène d'après l'auteur.

L’enregistrement de rock a cette spécificité de ne pas obéir à une unité de temps et de lieu. Il peut être constitué de pistes enregistrées séparément qui en font un objet ontologique construit progressivement. Ainsi en est-il de Radiohead ou MGMT, qui utilisent des techniques d’enregistrements sophistiquées avec beaucoup d'effets sonores produits a posteriori. Mais à l’inverse, même le plus brut des enregistrements punk “teenage kick” des Undertones, par exemple, n’édulcore pas le fait qu’il s’agisse d’un morceau joué à telle date et à telle heure qui devient l’être réel de “teenage kick”, même s’il est multiplié à l’infini par les disques, les mp3 , les différentes écoutes des différents auditeurs ou les différentes versions du groupe, voire les reprises à travers le temps. L’essence du morceau punk échappe à toute participation, il est clos et fini. Roger Pouivet regroupe ces phénomènes  sous le terme d’artefacts et nous introduit aux complexités que soulève, à travers le rock, la métaphysique des artefacts.

Défenseur d’une ontologie "réaliste" contre un Peter Van Inwagen tenant de l’inexistence de ces artefacts, Pouivet impose cette vérité simple que le rock existe, puisque les enregistrements, tout artefactuels qu’ils soient, ne sont pas pour autant de simples mots pour désigner un assemblage d'ondes mais bien des entités à part entière. Leur mode d’existence est cependant complexe puisqu’ils sont la capture d’un événement matériel passé qui vise à créer un événement émotionnel présent. L’enregistrement réside à la fois dans cette double temporalité d’autant plus troublante qu’elle fait référence à deux points du temps précisément localisés. Cette dualité réside également dans le support matériel de l’enregistrement, au regard du lieu où se déploie la musique, votre voiture, votre chambre. C’est là où le livre prend une aura différente, en résumant la finalité du rock à une économie des émotions soit qu’on puisse les générer volontairement par un choix réfléchi (choix personnel : pour l’énergie, Rage Against The Machine, pour le zen, Fairport Convention, pour le fun, les Red Hot Chili Peppers) soit que l’on soit submergé par elles à la première écoute.

L’esprit livré au rock apparaît alors comme un cerveau livré aux drogues consommant un objet matériel pour obtenir des émotions que le quotidien ne peut pas receler. La différence résulte dans une addiction choisie et non subie, le rock permet de trier, de filtrer, d’accélérer, de ralentir en anticipant le résultat recherché.

Derrière des allures de traité d’ontologie appliquée, le rapport entre l’émotion et la pensée est donc au cœur de la réflexion de Roger Pouivet. Il nous livre une méditation méthodique et claire sur l’ouverture que peut receler une activité quotidienne, rattachée aux arts de masse comme le rock, vers une interrogation sur la diversité des modes d’être d’une œuvre. On ne sait pas encore si, du fait de son rattachement à une école philosophique très particulière, Philosophie du Rock sera le livre ultime sur le sujet comme peuvent l’être, encore de nos jours, les deux volumes de Deleuze pour le cinéma. Il s’agit d’un essai marquant et pionnier qui inaugure des pistes de recherche sur les arts de masse, dégagées de la gangue sociologique ou de la facilité lassante des cultural studies.

Un livre qui a pour ouverture une citation de l'oublié Etienne Souriau, grand métaphysicien de l’esthétique et pour conclusion une dédicace au Grateful Dead, groupe cosmique par excellence, fait preuve d’un non-conformisme décidément très rock n’roll dans son approche philosophique et très métaphysique dans ses choix d’albums à glisser sur la platine#nf#