<p>Si l&rsquo;intimit&eacute; s&rsquo;expose toujours plus dans les m&eacute;dias, elle l&rsquo;est &eacute;galement dans l&rsquo;art contemporain comme motif esth&eacute;tique.</p>

Les éditions Thalia sont plus familières des beaux livres que des actes de colloque. La conjonction des deux donne un nouveau lustre à la critique esthétique universitaire, et sans doute plus de liberté. Lors de la rencontre intitulée “L’intime sous tension : transparence et dissolution du sujet”, plusieurs spécialistes d’esthétique contemporaine, de psychanalyse et plasticiens avaient partagé leur représentation singulière des manifestations de l’intime dans l’art actuel. Si les amateurs pensent immédiatement à des artistes autobiographes comme Christian Boltanski, Nan Goldin ou Sophie Calle, on découvre à la lecture de l’ouvrage que d’autres subtiles formes d’intimité sont à l’œuvre en art contemporain. Fort heureusement, ces formes permettent une échappée hors des standards de l’intimité façonnés par l’image publique : les artistes évoqués par les différents articles qui composent ce recueil dressent un autre panorama de l’esthétique de soi, et à ce titre, il ouvre des perspectives obliques sur la représentation du corps, la place des nouveaux médias et le voyeurisme.
Les articles se succèdent sans pesanteur, présentant la plupart du temps des pratiques esthétiques liées à l’intime, “ce qui est le plus à l’intérieur”, comme le rappelle Diane Watteau en introduction, mais aussi à des notions corrélées comme l’extime, une représentation de l’intérieur paradoxalement clivée avec l’extériorité, développée par Geneviève Morel dans sa “Topologie extime de la vidéo” et Bernard Lafargue, à propos des webcams. Classées par chapitres, les interventions composent une mosaïque de ce que l’intimité peut susciter sous des formes théâtrales, chorégraphiques, vidéos mais aussi dans l’œil d’un collectionneur ou d’un historien. Diane Watteau, artiste plasticienne et universitaire, se place symboliquement à la fin de l’ouvrage dans son lit pour orchestrer les désirs secrets et révélations intimes qui se succèdent dans le livre. Une place stratégique dans le champ de la création, à tous les sens du terme et plus encore à l’ère moderne si l’on pense à Proust, d’abord, puis à Warhol (filmant son amant endormi dans Sleep, 1963) ou aux artistes contemporains qui se sont réfugiés sous des couvertures au beau milieu des musées (Tracey Emin, Julia Scher, Gianni Colosimo).

Le sujet de l’intime
Pour ouvrir le rideau de cet univers habituellement caché, de Jean-Luc Lagarce à la collection Antoine de Galbert, le premier volet intitulé “Mon cher sujet” dresse un décor aux portes dérobées, faites de secrets autobiographiques. Le Journal intime de Lagarce, que Gilles Froger dépiaute élégamment pour mieux expliquer son théâtre, révèle dans l’œuvre globale du dramaturge, emporté trop tôt par le sida, la véritable pudeur scénique de l’artiste, qui évoque plus difficilement ses relations familiales que sa lente descente dans la maladie. La dimension autobiographique d’une œuvre peut évidemment se révéler en filigrane dans les textes, voire prendre une dimension universelle partageable. Jean-Marc Huitorel le rappelle pour Georges Perec, qu’il qualifie d’“omnibiographe” et dont l’œuvre connaît une survivance formelle chez d’autres artistes. Précisément, en ce sens, Perec fut exemplaire. Sa démarche oulipienne a été maintes fois reprise et Jean-Marc Huitorel choisit de la suivre notamment chez Roman Opalka ou Annelies Srtba. Il la file encore pour Jean-Jacques Rullier, qui s’est “fait connaître par des installations d’objets du quotidien” et par ses “Promenades”, qui font résonner les échos du “Je me souviens” perecquiens. Cette profusion de choses est aussi une caractéristique de l’autobiographie du collectionneur, avide de listes et d’accumulations subjectives. En l’occurrence, Antoine de Galbert qui s’entretient avec Diane Watteau évoque l’intimité qui le lie à sa collection d’œuvres d’art contemporain, exhibées comme une maison intérieure, à La Maison Rouge à Paris.

Corps et vision panoptique
Par-delà l’objet survient évidemment le corps. Celui de l’artiste et celui, jalousement conservé, de chacun d’entre nous. Ce corps se reconnaît dans des expériences à la fois familières et publiques. Judith Ickowicz, en choisissant les opérations chirurgicales filmées d’Orlan, nous plonge dans cette intimité corporelle offerte à tous les regards sous le scalpel. Quelles sont les limites juridiques du corps, de la propriété intime (si on peut utiliser ce terme) ? Cet art charnel ne pousse-t-il pas au-delà du “droit au corps” les limites de la morale ? L’intervention de la vidéo dans ces opérations exhibées parfois en direct (notamment pour Grossesse Extra Utérine – G.E.U., 1978) rend délicate une réception neutre de ces images. Pour répondre à ce trouble, Françoise Parfait évoque tout d’abord un “nouveau rapport au temps et à l’espace”, à travers les “intimités vidéographiques” qui confrontent visiteurs en mouvements et corps filmés. Mais Geneviève Morel enfonce plus loin le coin de la vidéo dans les tréfonds de la psyché pour fendre la coquille inconsciente qui abrite l’intimus. L’œuvre énigmatique de Salla Tykkä (Zoo, 2006), vidéaste finlandaise, fournit la matière visible de cette exploration psychanalytique. Dans un recueil très marqué par l’ombre de Freud, Monique Schneider déplace la question de l’intime sur la “trajectoire freudienne” qui mène à la “passion scopique”. Son analyse rejoint celle de Gérard Wacjman, qui conclut sa contribution en réaffirmant que notre civilisation est résolument celle du regard. Son texte, l’une des réflexions-phares de l’ouvrage, développe à partir de la disparition paradoxalement spectaculaire d’un avion de ligne, une pensée de la vision sans limite, des scanners corporels au terrorisme de la surveillance globale.

La vie d’artiste
L’ouvrage de Diane Watteau, qui se présente en définitive plus comme un catalogue d’exposition, inclut également des propositions artistiques. Celle de Paul-Armand Gette scrute l’intimité féminine d’un œil quasi fétichiste. Sa relation avec le modèle est l’occasion d’une confession sur l’obscénité de son regard photographique ou encore de son goût pour les salles de bains et les toilettes, dans un texte empreint d’un érotisme à peine voilé. Le cinéaste Yann Beauvais voit quant à lui son film Tu Sempre #9 déployé sur les pages, comme un scénario sans images, fractionné par un enchevêtrement de répliques qui dénoncent, on le comprend progressivement, la conception de la bonne santé dans les communautés homosexuelles en proie au sida. Retour de l’écran photo ou vidéo, à la scène, avec le duo Ça, quand même (2004) de Maguy Marin et Denis Mariotte, qui invente le regard “habillé” face à leur indécente nudité, comme le fait remarquer Sabine Prokhoris.
On ne peut malheureusement, en raison de leur profusion, détailler ni faire la liste de toutes les œuvres citées dans cet ouvrage, ni même rendre justice à chaque auteur, tant l’ensemble fonctionne en prisme, autour de personnalités diverses, mais aussi en réseau, puisque plusieurs fils se tendent et s’entrecroisent entre les pages. Du témoignage à la critique, de l’œuvre à la psychanalyse, ces réseaux d’interprétation de l’intime forment une toile d’araignée où ce qui est devenu aujourd’hui un lieu commun de l’art contemporain prend une nouvelle cohérence. La promenade sur le fil de l’intimité retrouvée n’en reste pas moins agréable et souvent profonde, dans un espace délicat où ceux qui s’y aventurent partent finalement toujours en terre inconnue.#nf#