Monde

L'islamisme à l'heure d'Al-Qaïda

Couverture ouvrage

Franois Burgat
La Découverte , 218 pages

Les stigmatisations de l'Islam à travers le terrorisme
[lundi 13 dcembre 2010]


Terrorisme ou résistance ? Les besoins de connaissance et de reconnaissance de l’Islam politique.

Comment définir le ''terrorisme'' ?   C’est la question que l'on peut légitimement se poser après la lecture de l’ouvrage de François Burgat, L’islamisme à l’heure d’Al-Qaïda.


En effet, cette nouvelle édition   développe une analyse à contre-courant des perceptions régulièrement formulées sur le "terrorisme d’inspiration islamiste", perceptions que l’on trouve abondamment dans la littérature de pseudo-experts du terrorisme et dans les discours des dirigeants politiques occidentaux. L’auteur, politologue et directeur de recherches au CNRS , se focalise sur les perceptions de l’Islam, mais aussi sur celles de l’Occident et de ses croyances en des valeurs et des politiques appliquées en opposition à ce phénomène international qu’est le "terrorisme". Des perceptions qui seraient à la source du déclenchement de guerres civiles, de conflits régionaux et internationaux.

Même si l’auteur ne le revendique pas, sa démarche s’inscrit dans la théorie critique de lutte pour la reconnaissance  . François Burgat décrypte ainsi les processus de "déni de la représentation" de l’Islam politique  , aussi bien de la part des gouvernements occidentaux que des régimes arabo-musulmans soutenus par ces derniers. Démontrant que l’essentialisation de l’Islam par le regard occidental entraîne des perceptions erronées, l’auteur y affirme que ces dénis de représentations de l’Occident envers des acteurs non étatiques, en quête de reconnaissance par leur lutte politique avec l’Islam pour fondement idéologique, amènent fatalement ces derniers à employer la violence et à la transnationaliser.

 

Un Islam pluriel contre un Occident homogène ?

François Burgat met à mal une croyance occidentale que serait l’unicité d’un Islam mondialisé, impliquant une diffusion de dogmes les plus conservateurs issus du wahhabisme saoudien et regroupés sous le terme de "parler musulman"  . Or ce terme cache la forêt d’une pluralité d’identités différentes avec des racines nationalistes et/ou religieuses propres à une histoire, un contexte politique et un territoire donnés. L’auteur énumère ainsi le passé d’organisations salafistes au Yémen, des Frères Musulmans en Egypte, etc. Chacune de ces organisations a mené depuis son apparition jusqu’à aujourd’hui des luttes politiques internes au sein des Etats dans lesquels elle évolue. Chaque organisation s’appuie aussi sur une identité qui renvoie à une particularité ethnique (berbère ou arabe), idéologique (communiste ou islamiste) ou encore proprement théologique (sunnite, chiite, soufi, ismaélien, etc.). François Burgat souligne ici le pluralisme des identités des organisations qui mènent une résistance politique dans le monde arabo-musulman. 

 

Des dénis de représentations à plusieurs niveaux

François Burgat développe également sa thèse en avançant "trois grands dénis de représentations"   envers ces organisations, qui expliqueraient leur passage de la lutte politique nationale à la lutte armée. Le premier déni est national : c’est celui de la représentation et de la reconnaissance des oppositions politiques dans les régimes des pays arabes comme en Tunisie, en Algérie ou en Egypte. Ces pays sont en effet gouvernés par des régimes autoritaires et sont soutenus par un Occident qui croit se protéger du terrorisme islamiste en cautionnant ces mêmes régimes  . François Burgat évoque ainsi l’échec de la "transition démocratique" dans ces pays. Le second déni est régional : l’auteur se focalise sur l’exacerbation des tensions issues du conflit israélo-palestinien qui, pour lui, ont fini par constituer, après plus d’un demi-siècle de luttes, le symbole du déni de reconnaissance d’une résistance politique et nationaliste arabo-musulmane. Le troisième déni est mondial avec la chute de l’URSS en 1991 et la fin d’une régulation de l’impérialisme des Etats-Unis, qui a ensuite pu s’affranchir des contraintes supranationales pour appliquer sa politique étrangère interventionniste et unilatérale. Néanmoins, ce dernier déni est peut-être le moins convaincant. En effet, la chute de l’URSS n’a pas entraîné un interventionnisme soudain des Etats-Unis, cette politique ayant déjà été appliquée durant la Guerre Froide dans plusieurs régions du monde, en particulier dans les pays d’Amérique latine.

 

Des guerres de représentations dans une approche constructiviste des crises internationales 

Les dénis de représentations renvoient aussi à une "guerre des représentations"   entre Occident et Orient, et plus spécifiquement entre Etats et organisations non-étatiques. François Burgat affirme ainsi l’idée d’une identité occidentale qui se serait historiquement bâtie par rapport à l’Autre musulman. Prenant l’exemple de la France et de son rapport à l’Islam, l’auteur se focalise sur les "peurs" que nourrit un pays à l’égard d’une frange de sa population. L’analyse est peut-être ici un peu trop centrée sur le cas français, alors qu’elle pourrait être comparée à d’autres pays occidentaux. En effet, le travail de François Burgat s’inscrit clairement dans le paradigme constructiviste qui veut que les interactions entre acteurs étatiques construisent leurs identités  . Ces interactions portent certes sur des relations entre acteurs étatiques et non étatiques comme les Frères Musulmans, le Hezbollah ou encore Al-Qaïda.

Mais si les Etats occidentaux construisent leurs identités par rapport à l’Autre musulman, les organisations arabo-musulmanes s’inscrivent aussi dans une construction identitaire  . Or ces organisations sont ici stigmatisées par les Etats occidentaux comme des groupes potentiellement violents et terroristes, dont la nature politique de leurs revendications est déniée pour être assimilée à l’extrémisme religieux et à la criminalité  . En conséquence, plus l’écart est grand entre ces représentations identitaires, plus les sentiments de frustration, d’humiliation et de perte de soi sont forts  .

Il apparaît ainsi que le fossé qui sépare les représentations entre les Etats démocratiques occidentaux et les organisations non étatiques arabo-musulmanes forme le creuset de la "violence symbolique", qui affecte au niveau identitaire les représentations de soi  .  Dès lors, une insulte ou une provocation peut "faire perdre la face" ou blesser l’Autre   avec le risque d’un conflit armé.  On peut ainsi apprécier toute la pertinence de l’ouvrage de François Burgat qui fournit, en dehors d’un ton très engagé et d’un manque de références explicites sur les auteurs constructivistes, des éléments historiques et politiques très importants pour mieux comprendre les crises internationales d’hier, d'aujourd'hui et, peut-être prévenir ainsi les conflits de demain. 

 

A lire également :

- Le dossier de Nonfiction : "Terrorisme islamiste : état des lieux". 

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