<p>&nbsp;Ancien &eacute;diteur du Seuil et ami de Paul Flamand, Jean Lacouture est un t&eacute;moin de premier choix pour tracer avec justesse les grandes lignes de cette &quot;aventure&quot;, qui, avant d'&ecirc;tre celle d'un seul homme, est celle d'un groupe d'intellectuels passionn&eacute;s et impliqu&eacute;s dans leur &eacute;poque.</p>

Si Jean Lacouture a choisi d'intituler son ouvrage Paul Flamand, éditeur, l'histoire des éditions du Seuil qui est contée ici est avant tout une affaire de rencontres et le récit d'une aventure collective. Le texte est donc rythmé par la peinture d'une galerie de personnages qui ont chacun apporté leur pierre à l'édifice, et sans qui le Seuil n'aurait pas été le Seuil. La première de ces rencontres, et la plus décisive, Paul Flamand la doit à une maladie dont il souffre alors qu'il n'a que 21 ans, la tuberculose : c'est ce mal qui va lui permettre de s'éloigner de la carrière dans l'industrie bijoutière, au sein de la société familiale, que lui impose plus ou moins son père. Ce sera d'ailleurs son asthme qui, plus tard, l'empêchant de dormir, lui fera consacrer de longues nuits à la lecture de manuscrits. Notre futur éditeur croise en effet la route de Jean Plaquevent, un prêtre d'origine normande, alors qu'il est en cure dans la ville de Pau. À ce "grand diable d'abbé", il doit sa première formation culturelle et voit en lui un véritable maître spirituel. Plaquevent est prêtre, mais a une grande ouverture d'esprit et ses fréquentations dans le milieu littéraire et intellectuel de l'époque vont profiter à Paul Flamand qui y trouve une source d'épanouissement.

Une deuxième rencontre capitale a lieu en 1936, celle de Jean Bardet, avec qui il formera pendant près d'un demi siècle la direction du Seuil. S'associant à Henri Sjöberg, un autre disciple de Plaquevent, il prend les commandes du Seuil, bien que du "métier d'éditeur, le fait est que ni l'un ni l'autre n'en a la moindre idée" . Malgré tout, ils ont déjà une vision précise de l'orientation qu'ils souhaitent donner à leur maison d'édition et dès le début, l'intention de donner une place primordiale à l'auteur et le "refus de l'exploitation de l'écrivain par l'entreprise et le commerce" , sont formulés par les deux collaborateurs. 1, rue des Poitevins, à proximité de la fontaine Saint-Michel et du quartier Saint-André-des-Arts, est la première adresse du Seuil. Dès les premières années, par l'intermédiaire de sa participation au mouvement Jeune France, Paul Flamand est immergé dans la vie politique et culturelle de son temps : cet organisme, bien que créé sous Vichy et lié au gouvernement, ce qui ne manque pas de créer des ambiguïtés, anime la vie artistique en donnant leur chance à nombre d'artistes dans tous les domaines. Quoi qu'il en soit, l'intéressé résume ainsi cette période, qui lui a notamment permis de construire un important réseau de relations : "Si je n'avais pas vécu cette expérience avec une telle intensité, je n'aurais jamais fait ce que, plus tard, j'ai fait." 

En 1943, c'est pourtant à l'initiative de Jean Bardet que va avoir lieu "la deuxième invention du Seuil", dans une France dont la liberté artistique et intellectuelle a été malmenée par la guerre. Deux premiers best-sellers viennent consolider la jeune maison : Étoile au grand large, écrit par un scout nommé Larigaudie, ainsi qu'un recueil de chansons de Francine Cockenpot ; puis, les éditeurs dont les publications sont encore fortement ancrées dans le domaine de la religion, choisissent de publier Dieu vivant, une revue éclectique et libre de ton et d'esprit, mais qui contribue à faire jaser sur cet éditeur qui "[sent] la sacristie". La maison abrite également la revue Esprit, dirigée de façon indépendante par Emmanuel Mounier – un des grands personnages de l'histoire du Seuil, qui aborde des thèmes aussi divers que la pédagogie, la politique ou les "études internationales".

Au Seuil, désormais situé au 27, rue Jacob, la petite équipe commence à s'organiser, et les rôles sont distribués au sein de la "dyarchie" formée par Paul Flamand et Jean Bardet : Paul Flamand est l'homme de lettres, Jean Bardet le gestionnaire. C'est donc autour de Paul Flamand que se réunit chaque semaine le comité de lecture, les "douze apôtres" dont Jean Lacouture se plaît à décrire les personnalités riches et diverses qui constituent une véritable communauté, évoluant dans "la libre démarche d'une collectivité autour d'un homme" . Pour Paul Flamand, les relations professionnelles se confondent souvent avec les relations amicales et il s'investit de façon très personnelle dans son métier d'éditeur, entretenant des relations et des échanges riches avec ses auteurs : "Ayant trouvé en son éditeur son premier lecteur, son premier censeur et son premier dévot, le romancier saura que désormais il n'est plus seul face à la critique, face au public, et qu'il y a auprès de lui quelqu'un qui l'a choisi et dont la fidélité ne cesse pas" , écrit-il, avant de résumer ainsi son rôle : "Ce triple état : être à la fois tout entier à l'auteur, le commerçant qui juge et le technicien et le solitaire lui-même en face de l'autre, ce triple état est très passionnant, et mérite d'être vécu." .

 Les années 1950 voient croître le succès de la désormais plus si petite maison, qui, d'une part, connaît quelques succès commerciaux retentissants - 1 200 000 exemplaires vendus pour Don Camillo de l'Italien Guareschi ainsi qu' un immense succès pour Le Dernier des Justes de André Schwartz-Bart, lauréat du prix Goncourt de 1959, dont il faut "réimprimer la première édition avant même qu'elle ait été mise en vente"  ; et, d'autre part, structure son catalogue autour de collections de poche aux concepts innovants. La première, "Écrivains de toujours", a l'ambition "non de mettre les grands écrivains à la portée intellectuelle et commerciale du grand public mais, face à la tradition analytique sorbonnarde, de rendre aux écrivains de toujours une vie de contemporains"  . C'est ensuite à "Petite Planète", collection dédiée à la géographie, de venir enrichir le catalogue du Seuil dans le même esprit de "culture à ciel ouvert", puis aux collections "Maîtres spirituels", "Solfèges", "Temps qui court" ou encore "Le rayon de la science", toutes réunies sous l'appellation de "Microcosme", où l'on recensera pas moins de 400 titres en 40 ans. Cette ouverture du catalogue se poursuivra dans les années 1960, durant lesquelles le Seuil connaîtra une profonde mutation en se consacrant de façon intense aux publications à la fois dans le domaine des sciences humaines (notamment en histoire), et dans celui des sciences dites "dures". Cette ouverture à toute les disciplines s'accompagne d'une ouverture sur le monde, Paul Flamand mettant un point d'honneur à rechercher les perles de la littérature étrangère. L'Allemagne, notamment, a toute son attention, dans le contexte d'après-guerre et de la liberté reconquise, et l'éditeur devient un adepte de la Foire de Francfort. Parmi les succès venus de l'étranger, L'Homme sans qualités de l'Autrichien Musil et le Guépard de l'Italien Lampedusa font la fierté du Seuil.

Une des idées les plus importantes que l'on retiendra de la lecture de l'ouvrage de Jean Lacouture est que la "grande aventure" qui y est racontée est une aventure fortement impliquée dans le contexte politique de son temps, le Seuil n'hésitant pas à prendre position, via ses publications, dans les débats les plus importants du vingtième siècle. Ainsi, à travers de nombreuses oeuvres parmi lesquelles figure L'Archipel du Goulag de Soljenitsyne (1974), le Seuil s'inscrit comme une figure majeure dans la résistance contre le Stalinisme et la dénonciation du système concentrationnaire soviétique. Malgré l'ancrage religieux de son histoire, la maison n'hésite pas à publier des textes de nature à déstabiliser l'Église, qui suscitent la polémique et dont certains seront fermement condamnés par les autorités religieuses. Le Vicaire, pièce du dramaturge allemand Erwin Piscator, dénonce notamment le comportement de Pie XII face au génocide des Juifs. Le combat pour la décolonisation sera également un des grands thèmes abordés par l'éditeur, qui devient un "foyer de contestation" du système colonial, avec les publications de Justice pour les Malgaches de Pierre Stibbe, de Justice pour le Maroc de Robert Barrat, ou encore de L'Algérie hors-la-loi de Francis Jeanson, dont le caractère jugé outrancier crée la polémique et ébranle le Seuil. Cette implication politique de nos éditeurs se concrétise également par la participation de Paul Flamand et de Jean Bardet au Club Jean-Moulin, organisation gaulliste et républicaine dont le Seuil publie le bulletin. Le Seuil aura donc été "une maison d'édition soucieuse non seulement de refléter mais surtout d'animer la société politique de son temps" , comme le résume bien Jean Lacouture.

 Pourtant, ce que l'auteur décrit comme une "insolite dyarchie", c'est-à-dire la direction assurée à la fois par Paul Flamand et Jean Bardet, est de nature à susciter des tensions de plus en plus fortes malgré la complémentarité des deux collaborateurs. Ces tensions sont caractérisées par des questions d'ordre juridique et des conflits d'intérêts, bien que les deux hommes aient l'intelligence de faire en sorte que ces problèmes relationnels n'aient pas d'impact sur la bonne marche de la maison d'édition, à tel point que ceux-ci passent quasiment inaperçus aux yeux du reste de l'équipe. Voici comment Paul Flamand brosse le portrait de Bardet, révélant l'ambiguïté de leurs relations : "Impérieux, envahissant, ne sachant fermer une porte qu'à la volée, toujours en retard aux réunions et ne s'excusant jamais, lourd à porter, lourd à vivre – et soudain souple, intelligent, généreux et inclinant tellement à ce qu'on s'accorde avec lui..." . À ce sujet, Lacouture cite à juste titre Denis Roche, qui a juge que "la maison s'est construite sur leur désaccords. Un projet original avait deux fois plus de chance, il y avait toujours l'un des deux prêts à risquer le coup." . C'est donc brouillés que les deux directeurs prennent simultanément leur retraite, en 1979, laissant la place à Michel Chodkiewicz, collaborateur de longue date, sous la direction duquel le Seuil ne connaîtra pas de rupture majeure. Jusqu'à la fin de sa vie, Paul Flamand lit et critique les manuscrits de ses amis et écrit, tout en refusant de se faire éditer. Il rédige notamment Sur le Seuil et L'Insomnie du temps, qui constituent une partie des sources du présent ouvrage.#nf#