Patrick Cabanel éclaire utilement certains moments de l'histoire de la laïcité. Mais la nature même du livre, qui est un recueil d'articles, nuit à sa cohérence.

Après une période de débats passionnés sur la laïcité, marquée par l’adoption de la loi sur les signes religieux à l’école et par le centenaire de la loi de Séparation, l’historien Patrick Cabanel, professeur à l’université de Toulouse, entreprend d’en expliciter le concept dans sa dimension historique. À ce sujet, le livre qu’il nous offre peut à la fois ravir et décevoir. En effet, l’on ne peut qu’applaudir l’initiative prise de rassembler dans un volume destiné au grand public une série de contributions auparavant disséminées dans des ouvrages scientifiques plus ou moins confidentiels. Mais l’on peut tout autant déplorer que cela se fasse au détriment de l’unité de l’ouvrage, et donc du plaisir de lecture.

Trois parties inégales divisent ce recueil. La première entreprend d’inscrire l’émergence de la laïcité dans une histoire longue, ce qui amène l’auteur à remonter de l’Édit de Nantes (dont il précise fort opportunément la nature qui fondait "la coexistence dans l’intolérance") à nos jours. Après cette rapide mise en perspective, l’auteur présente, entre autres, un chapitre très éclairant sur l’enjeu constitué par le contrôle de la voie publique, aux XIXe et XXe siècles, qu’il s’agisse de l’architecture des façades (d’églises, de couvents, d’écoles, etc.), de l’érection de croix de missions (phénomène important en situation de "frontière religieuse"), ou encore du paysage sonore  , et enfin, last but not least, des habits religieux et des processions (notamment lors de la Fête Dieu, source de nombreuses algarades). L’auteur achève maladroitement la première partie avec un chapitre sur la crise des inventaires de 1906 qui aurait logiquement trouvé toute sa place dans la seconde.

Le chapitre qui ouvre celle-ci s’intéresse aux "catholiques sous la République (1880-1940)", et plus particulièrement aux élites puisque c’est dans leurs rangs que se recrutaient les moyens et hauts fonctionnaires. Or, des catholiques pouvaient-il servir une République sans Dieu ? Et la République pouvait-elle être servie par des catholiques "sans la démocratie" ? Cette question était alors particulièrement fondamentale puisqu’elle touchait à la nature même du régime. Cela explique que l’"épuration pratiquée à partir de 1879 par la 3ème République est la plus sévère de toutes" (y compris celles qui suivirent le 2 décembre 1851 et la Libération), notamment dans la magistrature  , le Conseil d’État, etc. Bref, cette partie développe les modalités qui amenèrent les catholiques à une situation parfois qualifiée d’"émigrés de l’intérieur". Voire d’émigrés tout court, avec la politique anti-congréganiste.

C’est d’ailleurs sur un paradoxe français au temps de Delcassé   - la politique anti-congréganiste à l’intérieur mais le soutien aux congrégations à l’extérieur pour défendre l’influence française - que débute la dernière partie consacrée aux "difficultés et paradoxes à l’exportation" du modèle français. Le dernier chapitre pose la question de la potentielle exportation dudit modèle, en développant (un peu trop) rapidement le cas de la Tchécoslovaquie et de la Turquie et en soulevant l’interrogation, tout aussi pertinente, de l’importation française en matière de laïcité.

Patrick Cabanel défend tout au long du livre l’idée selon laquelle la laïcité française est une construction historique et le fruit d’un compromis, voire d’un "pacte" (l’expression, ou l’idée, revient plusieurs fois sous sa plume   ). L’auteur s’inscrit donc dans la filiation de Jean Baubérot, à qui est d’ailleurs dédié l’ouvrage,  mais en contradiction avec le philosophe Henri Pena-Ruiz, auteur d’un livre intéressant, bien qu’inégal, sur la définition du concept de laïcité (Qu’est-ce que la laïcité ?, Gallimard, "folio", 2003).

Or si, en effet, "[l]a France républicaine n’est pas née, en 1882 ou en 1905, sur quelque île déserte où aurait accosté un Mayflower bourré de philosophes laïques, leur contrat démocratique et leur livre d’Utopie à la main"  , on ne peut pour autant minimiser les principes qui ont fécondé les débats successifs sur la laïcité. Négliger les fondations philosophiques du concept de laïcité conduit par exemple l’auteur à assimiler, abusivement nous semble-t-il, les systèmes allemand et français de financement des cultes. Ainsi, le fait que, dans les deux pays, les cultes reçoivent des ressources de l’État amène l’auteur à postuler leur relative similarité, en dépit d’une différence principielle essentielle qui trouve sa traduction concrète dans les modalités de ce financement. En effet, le contribuable outre-Rhin se voit par défaut contraint de payer un impôt religieux (il doit donc établir un document de démission de son Église pour s’y soustraire). On voit donc bien deux logiques différentes : d’un côté la religiosité est présupposée, de l’autre elle apparaît davantage choisie.

L’intérêt de l’ouvrage est malgré tout d’insister sur les accommodements consentis par la République laïque à la religion catholique. Le développement sur les "tests catholiques" à l’école (sur les horaires et lieux du catéchisme ou encore sur le contenu des manuels scolaires) fait particulièrement écho à la situation actuelle et aux polémiques suscitées par le port du voile islamique par des jeunes filles dans des établissements scolaires. Ainsi, note Patrick Cabanel, "le défi que certains secteurs de l’islam lancent à la laïcité scolaire depuis quelques années reste modeste, à tous égards, face aux campagnes massives qu’a naguère déployées l’Église catholique (…)."   L’équilibre auquel est parvenu la société française résulte donc d’âpres luttes. Convient-il de le repenser ? Sur ce point, l’historien ne cherche pas à se faire prophète.


En raison de la nature même de l’ouvrage – qui est, rappelons le, un recueil d’articles – celui-ci ne ravira pas de façon similaire le curieux ou le lecteur plus averti. Le premier regrettera le manque de cohérence de l’ouvrage, non pas d’un point de vue intellectuel – on aura compris que l’auteur est très proche de la pensée de Jean Baubérot – mais du point de vue de la construction. Celle-ci dessert le confort de lecture, car il est difficile d’éviter des répétitions, ce qui donne parfois l’impression au lecteur d’avoir perdu le fil, de ne pas savoir où l’historien le guide. Le second y trouvera sans doute plus son compte, sachant y piocher les éléments les plus intéressants souvent contenus dans les chapitres consacrés à des sujets très spécifiques.