<p>Teresa de Lauretis relit la th&eacute;orie des pulsions de Freud et en fait une machine &agrave; analyser le contemporain.</p>

Quand les outils sortent de l'ombre
Le champ de la francophonie, on le sait, a souffert d'un retard considérable dans la réception des textes et des théories provenant du monde anglophone et portant, notamment, sur les questions de féminisme, de sexualité ou de genre. Nous avons découvert les traductions de Judith Butler, Guayatri C. Spivak, Gayle Rubin, Eve K. Sedgwick ou Rosi Braidotti avec une vingtaine d'années de retard. Au fond de la remise du savoir, dédaignés par tous les brillants jardiniers qui s'occupent  d’entretenir (ou de tondre, voire de raser) les champs de la connaissance, ces précieux outils attendaient d'être sortis de leur cachette pour que puissent se dessiner de nouveaux paysages. Heureusement, depuis la sortie décisive du Trouble dans le genre de Judith Butler, les jardins à la française ont, enfin, commencé à prendre des contours un peu moins rangés et le sol des certitudes à s'accidenter progressivement ! 
Au nombre des abonné-e-s aux traductions manquantes, on pouvait ainsi également compter l'oeuvre de Teresa de Lauretis. Depuis deux ans, le lectorat francophone disposait, malgré tout, de son Théorie Queer et culture populaire, ensemble d'articles célébrissimes rédigés dans le courant des années 90. Dans cet ouvrage, riche et éblouissant de liberté, l’auteure aiguisait les premières lames de la pensée queer, pensée de l'étrange, du bizarre, de la folle, du pédé, pensée  tranchante, en lutte contre l'hétéro-normativité, en quête d'une subversion des images et des canaux de transmissions idéologiques : le cinéma populaire, la littérature grand public... On ne peut donc que se réjouir de voir paraître une nouvelle traduction, belle et inspirée, d'un livre de la théoricienne italienne, immigrée aux USA depuis de longues années.

Changement de décor
Notons d'emblée que Pulsions freudiennes appartient à un second moment du parcours de Teresa de Lauretis. Elle avoue y tourner le dos à la pensée queer. "Depuis plus d'une décennie, je sens que je me détourne des théories critiques militantes que j'ai contribué à articuler"  . Néanmoins, le sujet même de l'ouvrage ainsi que l'argumentation que l'auteure y développe demeurent assez proches de ce qu'on avait pu lire dans sa première publication française. Bien qu'elle affirme avoir pris ses distances de la queer theory, pour Lauretis, le principal enjeu demeure la réflexion sur la façon dont la sexualité se construit et son détachement par rapport à tous les idéaux normatifs que contient le concept de "nature biologique" afin de dégager des espaces de liberté pour la représentation de nos corps et de nos vies. Bref, si Teresa de Lauretis ne laboure plus vraiment les mêmes champs, les outils ou les machines qu'elle met à notre disposition s'avèrent toujours aussi performants et utiles pour penser la micro-politique des corps. De plus, pour le lecteur francophone,  encore habitué à cultiver ses terres au cheval de trait, chaque ouvrage se présente plutôt comme une machine à penser dont la technologie s'avère aussi originale qu'efficace. Ici, comme le titre de l'ouvrage l'indique explicitement, la réflexion de Lauretis vient s'inscrire dans le sillon de l'immense oeuvre freudienne. Elle se concentre sur l'une des principales découvertes du père de la psychanalyse : la notion de pulsion.

La pulsion fait son cinéma
Teresa de Lauretis n'arrose pas la théorie freudienne d'un énième bréviaire mais choisit plutôt de mettre au travail le texte freudien à partir de réalités culturelles pour le moins étonnantes : le cinéma de Cronenberg, les romans de Julia Barnes, le film Basic Instinct... Elle n'analyse jamais ce matériel culturel à partir du corpus freudien, ni ne le clôture par une hermétique interprétation psychanalytique. Elle retourne plutôt soigneusement la terre de la théorie freudienne à partir d'objets de consommation culturelle généralement peu considérés, interrompant ainsi toute hiérarchie ou jugement de valeur quant à ce qui serait utile ou pas pour penser le contemporain.
Car tel est bien le double enjeu déclaré du livre de Lauretis : opérer un retour à Freud pour ne pas laisser en jachère la pensée de l'inconscient, s'en servir pour que fleurissent de nouvelles perspectives sur le monde actuel. A l'instar de Lacan et de Laplanche, auteurs qu'elle semble affectionner tout particulièrement et dont elle se sert en tous cas avec brio, Lauretis opère donc un véritable « retour à Freud » au contact étroit de la littérature et du cinéma pour donner un éclairage sur ce que nous sommes aujourd'hui. A ce propos, la thèse de Lauretis est particulièrement claire. Elle souhaite mener une "réflexion sur l'état du monde aujourd'hui et sur la pertinence qu'il y a à appliquer la théorie des pulsions au mal-aise [dis-ease] de cette civilisation postmoderne"  . La pulsion, thématisée à plusieurs reprises dans l'oeuvre de Freud et redessinant à chaque fois l'ensemble de sa logique de l'inconscient, se voit ainsi ravivée par l'actualité même des transformations techniques, sociales et psychiques à l'oeuvre dans notre société.
Vivace, la pulsion ne cesse de répéter, de nous faire répéter, parfois, même le plus désagréable. Avant,  elle pouvait nous obliger à finir le pot de confiture de nos grands-mères freudiennes au-delà de l'appétit, quitte à s'en rendre malade. Mais, après le 11 septembre 2001, à l'heure du tout image et du tout virtuel, comment se localise-t-elle? A-t-elle changé de visage? Elle repousse en tous cas sous la plume de Lauretis comme ce qui permet de dessiner l'espace du sujet, entre Freud et Foucault et bien au-delà de Descartes, comme un espace pris dans la tension du pouvoir et de l'inconscient. Cette tension,  Lauretis va la cueillir dans la technologie, dans les médias, dans ce qu'elle appelle les "textes culturels" qui nous in-forment, forment notre subjectivité en même temps qu'ils lui apportent des connaissances nouvelles. Ainsi la notion de fantasme cinématographique, tel que  Lauretis la formule, constitue-t-elle un carrefour central pour saisir la manière dont la chose sexuelle s'enracine à la fois dans nos corps et dans les discours sociaux qui en façonnent les différentes déclinaisons. Elle explique "Le cinéma est un miroir dans lequel je me vois, une scène érotique conçue pour mon plaisir, m'attirant dans son fantasme; dans la mesure où je deviens une partie de ce fantasme, alors oui, en ce sens, le cinéma peut tuer. Chez les spectateurs aussi la pulsion de mort recouvre la pulsion érotique et les deux convergent, dans le mouvement de retour sur le sujet, pour produire le plaisir primordial, à la fois sadique et masochiste, de voir la (sa) mort au cinéma"  

Nouvelles tondeuses pour jardins aux sentiers qui bifurquent…
Teresa de Lauretis, grâce aux tropes qu'elle relève dans les textes culturels qu'elle étudie démontre non seulement la proximité entre le travail de l'inconscient et les productions culturelles  mais saisit aussi l'actualité et l'acuité de la pulsion. Elle en fait un instrument d'analyse aussi aiguisé qu'efficace pour approcher le réel de nos existences. La pulsion permet en effet de cerner, à partir du corps, un site immatériel qui préside à la matérialité du symptôme aussi bien subjectif que social. Lauretis sort donc la pulsion de l'ambiguïté dans laquelle pouvait la laisser une lecture trop terre-à-terre de la lettre freudienne : la pulsion n'est ni biologique ni anti-biologique, mais un passage, un trope, une figure conceptuelle en  mesure de nous aider à construire un lieu où on pourra, sans juger ni normer, penser avec "les non-aryens, les faibles d'esprit ou de corps, les travestis et les homosexuels"  . D'une pierre deux coups dans les jardins proprets des psy, des philosophes et des critiques, Lauretis débroussaille la théorie freudienne en en pointant le tranchant. Elle nous offre alors une machine au moteur bien huilé pour faire sortir la pensée de ses haies trop régulièrement taillée. Au beau milieu de nos parterres communs commencent alors à proliférer des jungles luxuriantes de technologies et d’idées. Jardiniers de la francophonie, oubliez vos râteaux, n'ayez crainte des mauvaises herbes, enfourchez la nouvelle machine de Teresa de Lauretis : son jardin des pulsions freudiennes regorge d’êtres hybrides, faits de fiction et de réel, aussi étranges que séduisants! #nf#